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Pour que chaque individu puisse se réaliser à travers une activité choisie et utile pour le collectif, lui permettant de vivre dignement par un emploi stable ou une formation qualifiante bien rémunérés, sortir du capitalisme n’est pas une utopie.

Pour éviter tout malentendu, soulignons d’emblée que face à la violence des attaques du capital et ses défenseurs libéraux contre les conquis sociaux, mais aussi compte tenu des conditions difficiles des millions de concitoyens, il est indispensable de soutenir tout dispositif de nature sociale, comme le RSA, qui procure aux bénéficiaires une somme d’argent, quoique largement insuffisante pour assurer une vie décente. Cela étant posé, cette affirmation ne nous empêche pas d’interroger ces dispositifs sous l’angle des enjeux fondamentaux tels que le travail et sa place dans la société.

Une lutte de classes
L’émergence et l’évolution de l’« État social » sont le fruit des luttes et des rapports de force entre le travail et le capital. Ainsi, la Sécurité sociale est-elle la traduction institutionnelle des conquêtes historiques d’une classe ouvrière solidement organisée et représentée (notamment par la CGT et le PCF). Pour cette même raison, ce conquis social fait l’objet d’attaques permanentes du capital pour « regagner le terrain perdu ».

« L’ensemble des ressources financières mobilisées par l’État au service des entreprises s’élève à 159 milliards d’euros en 2019.
C’est en réalité le premier poste des dépenses de l’État, loin devant le budget de l’Éducation nationale par exemple. »

À présent, pour attaquer ces conquis, le capital tire profit de trois processus majeurs et interconnectés :
• la crise profonde, systémique, du capitalisme, caractérisée, entre autres, par le chômage massif et persistant et la précarité ;
• les mutations technologiques qui affectent, entre autres, le travail et le processus de travail ;
• la mondialisation et la financiarisation de l’économie fondées sur la mise en concurrence des systèmes socioproductifs et la rentabilité maximale du capital à court terme comme l’unique objectif de l’activité économique.
Voilà qui explique pourquoi en France depuis plusieurs décennies maintenant, la précarité se développe et quelque six millions d’individus sont en permanence exclus du travail « pour des raisons économiques », c’est-à-dire parce que les patrons et les acteurs financiers jugent qu’ils ne sont pas suffisamment rentables, qu’ils coûtent trop cher eu égard à leur productivité.
Les libéraux véhiculent un discours triomphant qui s’appuie, chronologiquement, sur l’échec des politiques keynésiennes appliquées au sortir de la Seconde Guerre mondiale, puis sur l’effondrement des régimes soviétiques. Ils prônent le développement du capitalisme débridé, tirent sur les conquis sociaux et préconisent la déréglementation, la privatisation et la marchandisation de tout, y compris la protection sociale.
En face, deux approches se présentent : réformiste ou social-démocrate et radicale ou communiste.

« Avec un dispositif tel que le RSA on passe d’une mise en sécurité sociale, fondée sur le travail, à une sorte de charité dépendant du bon vouloir de l’État. »

L’approche sociale-démocrate ne remet pas en cause le capitalisme et cherche à remédier aux insuffisances du système. D’où un amalgame de politiques qui tantôt vont dans le sens d’un certain « État social », tantôt dans celui des libéraux. Ainsi, parallèlement à l’instauration du revenu minimum d’insertion (RMI) par un gouvernement socialiste, nous assistons aux privatisations tous azimuts et aux premiers pas vers l’affaiblissement du système d’assurance chômage et de retraite par répartition, réalisés par les gouvernements socialistes.
À l’inverse, l’approche radicale milite pour sortir du capitalisme et soutient le développement du secteur et des services publics et la mise en sécurité sociale. En même temps, sans négliger l’intérêt des dispositifs de nature sociale pour les bénéficiaires, elle rappelle les insuffisances et l’ambivalence de ces dispositifs.

Un changement de paradigme
Visant à aider les travailleurs les plus en difficulté, des dispositifs comme le revenu de solidarité active (RSA) témoignent d’un aveu d’impuissance des décideurs politiques enfermés dans le système face à l’incapacité du capitalisme financiarisé de créer suffisamment d’emplois pour résorber le chômage.
Pour les libéraux, le chômage est volontaire et le droit du travail constitue un obstacle à l’emploi ; en particulier, le SMIC empêche de recruter les travailleurs à faible productivité du travail.
L’approche sociale-démocrate s’oppose généralement à cette présentation, mais en dernière instance, elle rejoint les libéraux quand elle reconnaît qu’il faut « réformer » le droit du travail dans un sens favorable au patronat. Ainsi, l’État doit assumer une partie du salaire des travailleurs réputés non qualifiés (par exemple par des exonérations de cotisations sociales) et se charger de ceux qui sont exclus par le « marché du travail », c’est-à-dire par les patrons.

« La Sécurité sociale est la traduction institutionnelle des conquêtes historiques d’une classe ouvrière solidement organisée et représentée (notamment par la CGT et le PCF). »

Il convient d’insister sur le fait qu’une telle prise en charge des exclus se fait en dehors du processus de travail, et donc en dehors du mécanisme de salaire socialisé, de sécurité sociale, d’assurance chômage ; elle relève de la « solidarité nationale » financée par les impôts. Il s’agit bien là d’un changement de paradigme : on passe d’une mise en sécurité sociale fondée sur le travail, à une sorte de charité dépendant du bon vouloir de l’État. D’où l’ambivalence et la délicatesse du sujet.
D’une part, un dispositif comme le RSA comporte un intérêt certain pour des centaines de milliers de travailleurs exclus du travail et privés de ressources, même si la modestie de son montant n’épargne pas les bénéficiaires de la pauvreté : le montant du RSA pour une personne seule est de 598 euros ; le seuil de pauvreté pour un individu seul est de 1 102 euros.
D’autre part, un tel dispositif ne remet pas en cause le mécanisme fondamental qui produit l’exclusion, c’est-à-dire l’exploitation des travailleurs dans le cadre d’un système et d’une organisation de travail qui visent avant tout à maximiser la rentabilité du capital à court terme.

Sortir du capitalisme
Sortir de cette impasse implique de dépasser le capitalisme. Il s’agit de placer l’activité économique, et avec elle le travail, dans une optique de réponse aux besoins socio-économiques ; besoins qui intègrent, de façon croissante, une dimension immatérielle (santé, éducation, recherche, culture…) et qui s’expriment de plus en plus dans un cadre mondial.
Une telle perspective met en avant « l’utilité sociale du travail accompli » à la place du culte de productivité et son corollaire, la rentabilité maximale du capital à court terme.
Il s’agit que chaque individu puisse se réaliser à travers une activité choisie et utile pour le collectif, lui permettant de vivre dignement par un emploi stable ou une formation qualifiante bien rémunérés.
Ce schéma est nettement plus prometteur que celui d’un RSA qui, sous la pression de la propagande libérale, donne un statut dévalorisé aux bénéficiaires, voire les culpabilise. Ceci explique d’ailleurs pourquoi une partie des bénéficiaires potentiels de ce dispositif refusent d’y recourir (la complexité de la procédure d’accès et la multiplicité des intervenants sont aussi des facteurs dissuasifs).
Horizon crédible ? Oui, comme le prouve le confinement : des métiers tant méprisés par les libéraux s’avèrent utiles, indispensables.
Utopique ? Non, compte tenu du gigantesque potentiel des nouvelles technologies pour établir une civilisation de partage, de solidarité et de fraternité.
Irréalisable ? Non, si on met fin au gaspillage d’énormes ressources humaines, naturelles, financières mobilisées actuellement au service du capital sans résultats probants ni pour les travailleurs, ni pour la collectivité, ni pour l’environnement. Ainsi, l’ensemble des ressources financières mobilisées par l’État au service des entreprises s’élève à 159 milliards d’euros en 2019 (Clersé-Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques, Un capitalisme sous perfusion, 2022). C’est en réalité le premier poste des dépenses de l’État, loin devant le budget de l’Éducation nationale par exemple.

Nasser Mansouri Guilani est économiste. Il est membre honoraire du Conseil économique social et environnemental (CESE).

Cause commune32 • janvier/février 2023