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L’année 2026 aura été l’occasion pour de nombreux observateurs des relations internationales de redécouvrir naïvement une réalité qui, pour n’avoir pas cessé d’exister depuis la fin de la guerre froide, était pourtant restée dissimulée derrière des artifices rhétoriques d’inspiration libérale-humaniste : l’impérialisme étasunien.

Le président Trump, entraîné dans une frénésie d’agressions militaires (contre l’Iran, le Venezuela…) ; apportant son soutien au génocide en cours à Gaza (qu’il a même proposé de reconvertir en « Riviera » moyen-orientale une fois débarrassé de sa population) ; menaçant tous azimuts – Cuba, la Chine, la Russie, y compris ses propres alliés européens – assume désormais d’être à la tête d’un empire dont la domination ­repose sur la force brute et dont la vocation est de piller les richesses des autres pays et de les plier à ses intérêts de gré ou de force. Par son arr­ogance brutale et stupide, Trump a rappelé au ­monde ­entier que le rôle des États-Unis ne se limitait pas à celui d’un gendarme bienveillant garant de ­l’ordre mondial, mais qu’il s’agissait bien d’une puissance coercitive jouant ses propres intérêts contre ceux des autres pays, contribuant du reste à saper son acceptabilité et sa dimension ­hégémonique.

 

Un impérialisme qui ne date pas d’aujourd’hui

Il va pourtant de soi que cet impérialisme ne date pas de cette année. Forts de leur statut hégémo­nique, les États-Unis ont constitué progressivement un arsenal de moyens coercitifs de nature militaire, politique, juridique et économique. ­Parmi ces moyens, l’outil guerrier occupe une place prépondérante : premier budget militaire mondial de très loin avec 37% des dépenses militaires mondiales en 2024 (seulement 12% pour la Chine, qui arrive deuxième) et environ huit cents bases militaires réparties sur l’ensemble de la planète. Il faut ajouter à cela la « commun­auté du rensei­gnement des États-Unis » (huit cent mille employés et 72 milliards de dollars de budget en 2025) à laquelle appartient la célèbre CIA, dont un document fourni par Edward Snowden estimait le ­budget à 15,3 milliards de dollars en 2012. Forts de leur contrôle de la monnaie mondiale, le dollar, les États-Unis ont mis en place des outils illégaux (lois extraterritoriales contraires au droit international) leur permettant de punir quiconque réaliserait des transactions en dollars avec leurs adversaires placés sous sanctions, entravant la capacité de ces derniers à commercer et à se déve­lopper. À cela, s’ajoute la capacité qu’ont les États-Unis – particulièrement notable dans le cas des petits pays d’Amérique et des Caraïbes – de conditionner l’accès à leur vaste marché intérieur à des concessions économiques, politiques ou diplo­matiques.

 

Un bilan désastreux

Indépendamment des gesticulations hystériques de Trump, le bilan d’un tel système est absolument désastreux. D’après le « Cost of War Project » de l’Université Brown (États-Unis), depuis 2001, les interventions militaires des États-Unis auraient provoqué 4,5 millions de morts. En 2025, une étude du Lancet (« Effets des sanctions internationales sur la mortalité par âge : une analyse de données de panel transnationales ») estimait le nombre de morts attribuables aux sanctions ­internationales à plus de vingt-huit millions depuis cinquante ans, dont 51% d’enfants de moins de 5 ans. Plus largement, l’inter­ventionnisme agressif des États-Unis exerce un effet profondément déstabili­sateur sur les ­sociétés, les économies et les institutions des pays sur lesquels ce dernier se déchaîne : comment consolider des modèles politiques et économiques progressistes dans un tel contexte ?

Pour autant, la militarisation des relations internationales ne semble apporter aucune réponse viable aux problèmes que cette politique cherche à résoudre. Car, si la période actuelle ­semble être marquée par l’accélération du déclin de lhégémonie étasunienne, ce déclin n’est pas en premier lieu de nature militaire ou diplomatique. Son origine est davantage à rechercher dans l’économie. Face à la montée en puissance de concur­rents tels que la Chine, les États-Unis désindustrialisés tentent de réaffirmer leur domination par la coercition militaire et par le pillage, mais échouent à reconstruire une base productive permet­tant de pérenniser cette domination. La recrudescence des guerres d’agression a dès lors tout de la fuite en avant désespérée : chaque nouvelle attaque génère des réactions chez les pays visés, les poussant à se coaliser entre eux et à construire des institutions alternatives à celles placées sous le contrôle des États-Unis. Un autre effet pervers est de stimuler la montée de ­national­ismes et de velléités impérialistes « alter­natives » ­(potentiellement dangereuses quoique relativement ­dominées pour l’instant), telles qu’on peut les observer dans le cas de la Russie. Même les « alliés » ne sont pas à l’abri : Trump a de nombreuses fois défié les Européens et se propose de leur tailler des croupières dans leurs zones d’influence, voire sur des territoires faisant partie de leur espace souverain (le Groenland…). Dans cette course folle, les États-Unis sont de plus en plus tentés de rejeter en bloc les cadres légaux et multilatéraux de la diplomatie traditionnelle, accélérant le délitement de l’ordre international. La perspective d’une conflagration mondiale semble ainsi se rapprocher dangereusement.

 

Réaffirmer les voies de la paix

Face à un tel péril, il est urgent de réaffirmer les voies de la paix. Les communistes proposent des solutions devant être déclinées à plusieurs ­niveaux, qui seront développées dans les articles de ce dossier.

Au niveau international, il convient tout d’abord de construire un multilatéralisme renforcé et renou­velé. Cela passera par une réforme de l’ONU tenant compte de l’évolution des rapports de force au niveau mondial, et notamment des aspi­rations des pays du Sud global. La primauté du droit international doit également être réaffirmée. Il s’agit aussi de promouvoir un désarmement complet, multilatéral et négocié. Au niveau monétaire, la dédollarisation est un enjeu absolument central. Il ne convient pas de remplacer le dollar par une autre monnaie nationale telle que le renminbi (monnaie nationale officielle de la République populaire de Chine), mais de développer une ­monnaie internationale pour le commerce mondial, en donnant par exemple une nouvelle impulsion aux droits de tirage spéciaux du FMI. En Europe plus particulièrement, la question d’un « Helsinski 2 » émerge avec acuité. Il sagit de quitter avec lOTAN et de travailler à des accords de paix sans exclusive, incluant la Russie.

En France, il faut rompre avec la politique ­actuelle de vassalisation à l’OTAN et aux États-Unis, d’abandonner les velléités sous-impérialistes de la Françafrique – en voie accélérée de déli­tement malgré le maintien de leviers tels que le franc CFA – et de créer une rupture de politique intérieure dans une direction sociale et démocratique. Cela suppose d’en finir avec la politique de la « technocratie libérale d’État structurellement liée à la finance internationale » (voir article de Vincent Boulet dans le dossier) tenant actuellement les commandes de la politique internationale. Pour cela, la France conserve des leviers d’autonomie (économie dotée de nombreux points forts, services publics, Sécurité sociale, vaste extension géographique et rôle de la francophonie). Des ­urgences diplomatiques devront aussi être traitées, parmi lesquelles la mise en place d’un processus de paix en Ukraine, la création effective d’un État palestinien, l’application du droit international en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, l’inscription des Antilles et de la Guyane dans des coopérations régionales, etc. La question de la politique de défense ne saurait non plus être éludée. La question se pose notamment du bilan de l’armée de métier près de trente ans après la sup­pression du service militaire par Jacques Chirac, ou encore de la façon de construire une défense nationale indépendante.

Pour finir, il convient de soutenir et d’impulser des actions de solidarité internationale et de ­défense de la paix. Dans les pays soumis à des agressions extérieures, l’enjeu est d’unifier et d’organiser les mouvements sur une base de classe pour éviter leur captation par des forces mieux organisées, comme cela est survenu à de nombreuses re­prises, à l’issue des printemps arabes, par exemple. Localement, nous devons soutenir les initia­tives permettant d’avancer dans la bonne ­direction. La campagne de solidarité menée par le PCF en faveur de Cuba est une de ces ­actions militantes que nous pouvons consolider dès à présent (lire l’article d’André Chassaigne dans ce dossier). 

 

*Constantin Lopez est membre du comité de rédaction de Cause commune. Il a coordonné ce dossier.

Cause commune48 • mars/avril 2026