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Le 1er août 1975, tandis que le continent européen était divisé en deux blocs politiquement et militairement antagonistes, la totalité des États (à l’exception de l’Albanie) signait dans la capitale finlandaise un accord historique visant à libérer l’Europe de l’esprit de « guerre froide » : l’acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, resté dans les mémoires comme la Conférence d’Helsinki.

Au prix de longs mois de discussions, les États avaient réussi à se mettre d’accord sur une série de principes fondamentaux fondés sur le droit international (inviolabilité des frontières, respect de l’intégrité territoriale des États, règlement pacifique des différends, coopérations, échanges humains entre les deux parties du continent…). Le suivi régulier de la mise en œuvre des engagements pris favorisa une baisse des tensions et la tenue de négociations fructueuses, en particulier en matière de contrôle des armements. Le bilan d’« Helsinki » est donc positif, au moins jusqu’aux premières années qui suivirent la fin du monde bipolaire. 

« L’erreur la plus fatale de la politique américaine »
Malheureusement, assez vite après la chute du système soviétique (1989-1991), la gestion déplorable des relations entre « l’Occident » et la Russie – en particulier l’élargissement de l’OTAN à l’est, qualifiée d’« erreur la plus fatale de la politique américaine de toute l’ère de l’après-guerre froide » par l’un des plus emblématiques diplomates des États-Unis de cette époque (George F. Kennan dans le New York Times du 5 février 1997 –, a puissamment contribué à creuser un fossé entre les deux grands voisins du continent. Les chefs d’État ou de gouvernement de l’Union européenne snoberont même la proposition du président russe, Dimitri Medvedev – annoncée le 5 juin 2008 depuis Berlin –, de signer ensemble un « traité paneuropéen de sécurité »… sous prétexte qu’il ne fallait pas « donner à Moscou un droit de regard sur les projets de l’OTAN » ! Par la suite, le conflit entre la Russie et la Géorgie puis, à plus forte raison, le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, ont sonné le glas de la normalisation des relations Occident-Russie.

La guerre en Ukraine enterre pour longtemps l’espoir d’un « Helsinki 2 »
Si, en 2014-2015, la signature du Protocole de Minsk, puis de l’Accord de Minsk 2 par la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France, semblait laisser encore ouverte une chance de retour à la raison – même si Angela Merkel révélera n’avoir cherché qu’à gagner du temps pour permettre le réarmement de l’Ukraine ! –, la guerre ouverte lancée par Moscou contre Kiev en février 2022, en foulant aux pieds les principes fondamentaux sur lesquels était fondé le texte de 1975, enterra pour longtemps l’espoir d’un « Helsinki 2 ». Quatre ans – et d’innombrables morts – plus tard, cette perspective semble plus invraisemblable que jamais. Plus encore que l’hostilité, la haine réciproque, est à son comble. Les provocations – la « guerre hybride » – sont légion. La rhétorique guerrière atteint, de part et d’autre, des sommets, jusqu’à la gesticulation verbale irresponsable autour d’un recours possible à l’arme nucléaire ! Les relations des « Vingt-sept » avec Moscou se résument désormais à l’établissement successif de quelque vingt paquets de sanctions et à la participation de plus en plus poussée à une « guerre par procuration ». Les relations entre les sociétés des deux parties du conti­nent sont au point mort. Quant au dialogue diplomatique, à part quelques velléités spora­diques, il est inexistant. Venant s’ajouter à ce champ de ruines sans précédent, l’hypothèque Trump, qui menace de lâcher ses alliés européens, finit d’hystériser le climat politique en Europe. Bref, le simple fait d’évoquer dans ce contexte l’idée d’une conférence réunissant les deux grands ensembles du continent pour préparer un avenir de paix passe pour une rêverie, voire une trahison.

Une nouvelle architecture de sécurité européenne est indispensable.
Celle-ci devrait intégrer nécessairement la Russie si on vise à créer les conditions d’une stabilité durable du continent. Si la réalisation de cette ambition est évidemment impensable tant que la guerre se poursuit, il n’est pas trop tôt pour engager, entre pays de l’Union européenne, une réflexion approfondie sur la stratégie à mettre en œuvre dès la fin du conflit. Étant donné l’ampleur des contradictions qui opposent, à cet égard, les États membres entre eux, il s’agit, en soi-même, d’un défi de taille ! Le plus difficile risque d’être de reconnaître les ­erreurs­ commises au cours des trente-cinq dernières années par les dirigeants occi­dentaux eux-mêmes dans leurs relations avec la Russie, erreurs qui ont alimenté le nationa­lisme grand-russe dont nous subissons les ravages aujour­d’hui. Ce retour d’expérience lucide est pourtant indispensable pour concevoir à l’avenir une politique de prévention des conflits digne de ce nom, sans laquelle il n’y aura pas d’architecture de sécurité durable.
Une autre difficulté à surmonter pourrait être, de la part de certains de nos partenaires, l’exigence irréaliste, comme préalable au rétablissement du dialogue avec Moscou, de l’avènement d’un nouveau régime, qualifié de « démocratique », en Russie. Enfin, il y a lieu de s’entendre entre Européens sur les « mesures de confiance » à obtenir, le moment venu, des Russes pour créer les conditions d’une interdépendance en matière de sécurité : transparence réciproque des activités militaires, protection réciproque des infrastructures critiques, abandon réciproque de tout type d’acte malveillant, etc.
Si ces objectifs sont laissés aux seules sphères dirigeantes européennes, il y a fort à parier qu’ils soient voués à l’échec. En effet, pour que ces réflexions puissent aboutir à un début de concrétisation, il faut que s’impose l’idée qu’il n’y aura pas de « gagnant » dans la poursuite de cet affrontement dantesque au cœur du continent et que la sécurité européenne sera commune ou ne sera pas. Or, à ce jour, cette vérité est loin de faire l’unanimité au conseil européen comme parmi les partenaires orientaux de l’Union européenne. Il serait dès lors particulièrement bienvenu que voit le jour, dans chaque pays où cela est réalisable, des débats impliquant les citoyennes et les citoyens, notamment les jeunes, les mouvements sociaux, les militantes et militants de la paix, des droits humains et du droit international, les femmes et les hommes de culture, les scientifiques, les enseignantes et les enseignants… afin de susciter un climat politique propice à l’esprit de coopération, recréant de la confiance dans l’avenir, et plaçant les responsables politiques face à leurs responsabilités.
Un sacré défi ! Mais l’enjeu est proprement vital : contribuer à créer les conditions d’une paix durable sur le continent.

Francis Wurtz est député honoraire (PCF) au Parlement européen.

Cause commune48 • mars/avril 2026