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La restructuration des industries d’armement, sources d’énormes profits, de même que l’état de l’armée de métier interrogent sur le choix fait en 1997.

En 1997, la bourgeoisie fran­çaise se trouve face à un dilemme : réformer le service national pour répondre aux aspirations de la jeunesse, ou l’abandonner au profit d’une armée de métier. Une décision d’autant plus délicate que les sondages confidentiels commandés par Charles Millon, alors ministre de la Défense, révèlent un attachement profond au service universel (65 %, toutes générations confondues). Pire : de plus en plus de jeunes posent la question de l’engagement des femmes dans la défense du pays.

 

Le service national, une forme de reconnaissance civique

Dans le même temps, la Commission armées-jeu­nesse accomplit un travail considérable sur les réformes du service et l’efficacité des appelés en unité. À l’époque, ce service dure dix mois d’un seul tenant. Les sursis permettent de partir à ­­18 ou 23 ans – sauf pour les médecins, versés d’autorité au service de santé en fin d’études. D’ailleurs, c’est le passage à dix mois et la liberté de choisir sa date d’incorporation après les études (souvent le contingent d’octobre pour profiter des vacances) qui désorganisent les régiments : un surplus d’effec­tifs pour lesquels l’armée n’a aucun emploi sérieux.

Contrairement à la jeunesse des « beaux quartiers » – qui considère cette parenthèse comme guère plus qu’une perturbation sur la voie d’une future carrière –, les jeunes d’Aubervilliers ou des quartiers nord voient dans le passage sous les drapeaux une forme de reconnaissance civique.

Dans les années 1990 fleurissent les ­contre-vérités de toutes sortes, notamment dans l’affaire des exemptions. Alors que des chiffres farfelus mais largement diffusés alimentent tous les fantasmes, le nombre total des exemptions dépasse à peine celui de 14-18. Autre donnée parlante : 40 % des jeunes engagés professionnels le deviennent à ­l’issue de leur service, gage de qualité et de motivation. De plus, une part très importante des futurs chauffeurs routiers passent leurs ­permis VL et PL à l’armée. On comprend, dans ces condi­tions, le cri d’alarme de l’Union natio­nale des organisations syndicales des transporteurs routiers automobiles (UNOSTRA) à l’annonce de la suppression du service militaire – une profession toujours en tension aujourd’hui. Ajoutons à cela, les cours d’alphabétisation du contingent, délivrés par de jeunes appelés issus de l’enseignement supérieur, qui découvrent alors une réalité que beaucoup ignoraient : 10 % d’analphabétisme et d’illettrisme. On ne s’étendra pas ici sur la ­mixité sociale et territoriale permise par l’affectation natio­nale, mêlant des jeunes de tout l’Hexagone qui au contact les uns des autres, faisaient nation.

« La mixité sociale et territoriale permise par l’affectation nationale, mêlait des jeunes de tout l’hexagone qui au contact les uns des autres, faisaient Nation. »

Il conviendrait aussi de souligner l’importance pour les titulaires d’un CAP de bouche, du bâtiment ou de mécanique, d’un premier emploi opérationnel avec des tuteurs, opportunité offerte par le service militaire. Les jeunes gens les plus motivés avaient également la possibilité de prolonger leur expérience sous les drapeaux en signant un engagement de volontaire en service long (seize ou vingt-quatre mois). L’armée française était ­forte de 500 000 hommes. La ressource composée des hommes de 18 à 35 ans représentait 5 millions d’hommes ayant effectué un service national. Même si, pour les quelques malchanceux assignés à défendre héroïquement une photocopieuse à la Cité de l’air, place Balard, l’expérience pouvait paraître moins enrichissante.

 

La présence des idées les plus réactionnaires dans l’armée

Certes, il n’en reste pas moins que beaucoup de jeunes, de plus en plus politisés après mai 68, sup­portaient de moins en moins la glorification de l’Armée d’Afrique. Et la présence des idées les plus réactionnaires dans les rangs. On trouvait ­ainsi dans les carnets de chant, Les Lansquenets ou Véro­nika – des chants des Waffen SS francisés pour l’occasion. Je ne m’étendrai pas sur la glorification des parachutistes du colonel Bigeard, les « paras » de la guerre d’Algérie, qui perdure longtemps dans les rangs des troupes aéroportées. Mais qui peut affirmer aujourd’hui que ces tendances n’ont pas prospéré davantage avec la professionnalisation. Enfin, il ne faut pas oublier les interdits politiques que connurent certains progressistes qui aspiraient à accéder aux responsabilités d’encadrement.

Il ne s’agit pas d’idéaliser le système. Mais toutes les études réalisées à l’époque, notamment par le Bureau du service national, montrent que les ­unités opérationnelles – chasseurs alpins, parachutistes, infanterie de marine – étaient plébis­citées par les jeunes.

 

Une armée de métier, coûts et problèmes sociaux

Alors que tous les spécialistes confirment qu’une armée de métier coûte beaucoup plus cher pour un format plus petit et une ressource qualitati­vement plus faible, Jacques Chirac et ses godillots an­noncent que cela ne coûtera pas un centime de plus. Mensonge. On s’aperçoit rapidement que les casernements ne sont pas adaptés à des militaires qui vont y vivre au moins cinq ans, souvent dans des locaux vétustes, voire insalubres. Et que ­l’armée de métier pose de nouveaux problèmes ­sociaux.

Chirac refuse de moderniser l’armée pour offrir le meilleur projet aux citoyens appelés à servir. Le choix du tout nucléaire plombe le renouvellement des matériels, provoquant une paupérisation des armées. Côté budget, le titre 5 « Investissements » est siphonné au profit du titre 3 « Pensions et ­soldes », occasionnant des retards sans précédent dans la livraison des équipements. Conséquence directe : les effectifs de la réserve de notre armée s’effondrent – à peine 20 000 hommes.

Mais pourquoi refuser à tout prix la seule alternative crédible à un modèle en tous points insuf­fisant ? La réponse, je la tiens d’un officier supérieur à qui je posais la question : « Au moins, avec une armée de métier, on ne sera pas emmerdé par le Parlement pour intervenir. » Il faisait allusion à la guerre du Golfe, où François Mitterrand avait reculé devant la levée de boucliers contre l’envoi des appelés.

La gauche plurielle – une fois arrivée au pouvoir – offre-t-elle un moment de respiration ? Non. Après une entrevue entre Lionel Jospin et Robert Hue, alors secrétaire général du PCF, ce dernier déclare qu’il y aura assez de conflits en l’état pour ne pas en rajouter un autre. Il est vrai que, jusque-là, les socialistes, qui n’ont plus rien à voir avec ceux de l’« Armée nouvelle » de Jean Jaurès, étaient très partagés sur la question.

À partir de ce moment, nous assistons à la même logique implacable, renouvelée par les gouver­nements successifs, jusqu’à nos jours.

 

L’armement, une source de profit

L’armement reste une source de profit majeure pour quelques grands groupes multinationaux à base française (Thales, Dassault, Airbus). La MAS (l’atelier de munition du Mans) est liquidée, ­l’arsenal de Tarbes de même, la manufacture de Tulle mise en ­sommeil. Les arsenaux de Roanne et Bourges, privatisés, deviennent Nexter, absorbé par un montage franco-allemand (KNDS France – char Leclerc, Cae-sar). Renault Défense passe sous le contrôle du groupe franco-belge John Cockerill (VCI, Scor-pio…). La SNPE (Société nationale des poudres et explosifs) de Bergerac est relancée début 2024 seulement, le pouvoir s’inquiétant – vingt ans après – des alertes formulées par le syndicat CGT de l’entreprise, dénonçant une perte de souveraineté industrielle.

« Des entreprises-vautours mènent de véritables raids sur nos industries essentielles, avec prime de l’État et complicité. Europlasma est un spécialiste en la matière, ayant racheté récemment les Forges de Tarbes, Valdunes, les Fonderies de Bretagne. »

Nombre d’entreprises prospèrent grâce à l’optimisation fiscale, avec des sièges fiscaux à Amsterdam, dans les îles Anglo-Normandes, à Zurich, Genève ou au Luxembourg. Il convient d’ajouter à cela les entreprises-vautours qui mènent de véritables raids sur nos industries essentielles, avec prime de l’État et complicité. Europlasma est un spécialiste en la matière, ayant racheté récemment les Forges de Tarbes, Valdunes, les Fonderies de Bretagne, puis, après avoir relancé la machine, envisage à présent de revendre avec bénéfices. Elle n’est pas belle, la vie ? S’ajoute à cela le nombre incalculable de PME stratégiques vendues ces dernières années à des capitaux américains – comme LMB, mais aussi Alstom Turbines et General Electrics, revendues quatre fois le prix à EDF. Enfin, n’oublions pas Atos, et Mistral AI : faute d’investisseurs français, les Américains ont pris une participation, la société cherchant un siège à… Lausanne.

Côté recrutement, l’armée a des difficultés profondes – qualitatives et quantitatives. Le turn-over est très important, et les départs avant la fin de contrat souvent passés sous silence.

Que faire ? Se rappeler cette phrase de Jean Jaurès : « La défense est l’affaire de tous les citoyens. » C’est pourquoi le Parti communiste français, refusant à la fois le pacifisme bêlant et le militarisme chauvin, peut considérer que son refus d’abandonner le service national était une position juste et de classe, nécessaire pour reconstruire un projet novateur. Celui de reprendre les orientations du programme du CNR, appliqué notamment par le ministre Charles Tillon : une forte industrie nationale, avec Airbus dans la filière aérospatiale, le motoriste SNECMA, des arsenaux suffisants et des entreprises intermédiaires adossées à un pôle public de défense, sous le contrôle stratégique du Parlement et bénéficiant du soutien de l’État. Il s’agit de lier ce combat à une rupture claire : rompre avec l’OTAN pour assurer un nouveau cadre de sécurité collective des peuples et des nations. 

 

*Jean-Charles Schmidt est responsable de la commission Défense du PCF.

Pour échanger avec la commission : [email protected] 

Cause commune48 • mars/avril 2026