Par

La phase contemporaine du capitalisme mondial révèle une profonde contradiction structurelle : un système qui tirait autrefois sa légitimité du dynamisme productif se maintient désormais par la coercition, l’extraction financière et la pression militaire.

Cette transition – que l’on pourrait appeler hyperimpérialisme – ne représente pas une rupture soudaine, mais plutôt le point culmi­nant d’un long processus historique au cours duquel les fondements matériels de l’hégémonie se sont érodés, tandis que ses super­structures institutionnelles et coercitives se sont intensifiées. Le résultat est un ordre mondial de plus en plus défini non par le consentement ou la promesse de développement, mais par la contrainte, la fragmentation et la crise.

 

L’évolution de l’hégémonie du dollar

Au cœur de cette transformation se trouve l’évolution de l’hégémonie du dollar. Le rôle mondial du dollar américain n’a jamais été simplement une question de conception institutionnelle ; il reposait sur la position dominante des États-Unis dans la production mondiale au milieu du XXe siècle. Alors que cette suprématie productive déclinait ­– un déclin accéléré par le virage stratégique vers la financiarisation et l’importation de capitaux à la fin du XXe siècle –, le système du dollar ne s’est pas effondré. Au contraire, il s’est adapté en renforçant ses mécanismes d’extraction : sanctions, discipline de la dette et contrôle des liquidités mondiales. Il en résulte une dynamique paradoxale où les outils mêmes utilisés pour préserver la domination engendrent les conditions de son érosion. Alors que les sanctions prolifèrent et que la coercition financière s’intensifie, les États et les régions sont poussés à construire des infrastructures alternatives – systèmes de paiement, accords commerciaux et stratégies de réserves – qui sapent progressivement la centralité même du dollar.

Cette contradiction n’est pas confinée à l’architecture financière, elle imprègne le tissu social de l’ordre mondial. L’extraction impériale n’est pas un processus macroéconomique abstrait : elle se répercute directement sur le quotidien des populations actives, particulièrement dans les pays du Sud global. Le service de la dette, la dévaluation monétaire et les politiques d’austérité se traduisent par un sous-financement des soins de ­santé, une précarité de l’emploi et une expansion du travail reproductif non rémunéré. Ce fardeau retombe de manière disproportionnée sur les femmes, dont le travail assure la reproduction sociale dans des conditions de plus en plus tendues. La « journée de travail composée » – combinaison de travail salarié et non salarié – s’étend, fragmentant l’organisation collective et créant un terreau fertile pour les politiques réactionnaires.

 

La montée de l’extrême droite

De fait, la montée d’une extrême droite particulière dans de nombreuses régions ne peut se comprendre­ sans tenir compte de ces conditions matérielles. Comme les formes traditionnelles d’organisation de la classe ouvrière se sont affaiblies, et comme les institutions de la démocratie sociale ont administré l’austérité au lieu d’y résister, de larges segments de la population font l’expérience de la dépossession sans représentation politique. Une extrême droite d’un type spécial s’engouffre dans ce vide, proposant des récits trompeurs traduisant la précarité économique dans les termes d’un antagonisme culturel ou racial. Il ne s’agit pas essentiellement d’un glissement idéologique, mais du produit structurel d’un système incapable de réconcilier accumulation et stabilité sociale.

 

Le recours accru à la force militaire

Parallèlement à cette crise sociale, on assiste à une escalade de l’instabilité géopolitique et militaire. L’érosion des mécanismes de contrôle des armements, l’émergence d’une configuration nucléaire multipolaire et le recours accru à la force militaire reflètent un système au sein duquel le déclin de la domination économique est compensé par des moyens coercitifs. Le risque n’est pas seulement celui d’un conflit régional, mais aussi celui d’un effondrement systémique, car la réduction des délais de décision et les transformations technologiques réduisent la marge de manœuvre politique face à l’escalade. La persistance d’une domination militaire sans base productive correspondante signale une transition d’un ordre hégémonique stable vers un paysage mondial volatil et imprévisible.

 

La capacité d’action des forces sociales

Au centre de ce terrain mouvant se trouve l’émer­gence de ce que l’on pourrait qualifier de « formation forteresse » – un alignement souple, mais structurellement significatif, d’États cherchant à se protéger de la coercition impériale. Cette formation n’est pas une alliance au sens traditionnel du terme, mais une convergence d’intérêts matériels façonnée par les sanctions, l’exclusion commerciale et la rivalité stratégique. Son développement illustre la dialectique plus large de l’hyperimpérialisme mené par les États-Unis : les tentatives d’endiguement engendrent des structures compensatoires difficilement réversibles. La politique industrielle, l’autosuffisance technologique et les réseaux financiers alternatifs ne sont pas des réponses temporaires, mais des transformations à long terme aux effets cumulatifs.

Pourtant, l’existence de telles formations ne garantit pas en soi des résultats progressistes. L’espace créé par l’affaiblissement d’un ordre unipolaire peut servir soit à une transformation émancipa­trice, soit à la reconfiguration des hiérarchies existantes sous une nouvelle direction. Le facteur décisif demeure l’organisation et la capacité d’action des forces sociales au sein des États et entre eux. Là où les mouvements parviennent à lier les questions de souveraineté à la justice sociale – réforme agraire, services publics, droits des travailleurs –, ils peuvent commencer à redéfinir les conditions du développement. En l’absence d’une telle orga­nisation, de nouvelles formes de dépendance pour­raient émerger, même au sein d’un système formel­lement multipolaire.

 

La crise du droit international

La crise du droit international illustre de façon frappante cette transition. L’effondrement des contraintes normatives sur la violence d’État, notam­ment dans les conflits majeurs, révèle à quel point les cadres juridiques ont toujours été dépendants des rapports de force sous-jacents. À mesure que ces rapports évoluent, la légitimité des institutions s’érode et le fossé entre les principes et la pratique se creuse. Il ne s’agit pas seulement d’une crise morale, mais aussi d’une crise structurelle : un système incapable de faire respecter ses propres règles doit recourir de plus en plus à la force et à la manipulation du discours pour maintenir l’ordre.

 

Le rôle de la classe dirigeante contemporaine

Le rôle de la classe dirigeante contemporaine est crucial dans ce contexte. La concentration des richesses et du pouvoir entre les mains d’une élite transnationale – en particulier dans les secteurs de la technologie et de la défense – a engendré une configuration où le contrôle économique, politique et idéologique est étroitement intégré. L’absence de dissidence significative au sein de cette classe limite la possibilité de réformes internes. Dès lors, la reproduction du pouvoir repose sur le renforcement des dynamiques mêmes – mili­tarisation, extraction financière, contrôle techno­logique – qui génèrent l’instabilité.

 

Quelles trajectoires alternatives ?

Dans le même temps, la transformation du travail et de la production – par l’automatisation, l’économie des plateformes et les chaînes de valeur mondiales – a fragmenté les bases traditionnelles de l’organisation. La classe ouvrière n’a pas dis­paru, mais elle s’est restructurée, remettant en question les formes héritées de mobilisation poli­tique. Le travail informel, le travail à la tâche et la production dispersée exigent de nouvelles stratégies organisationnelles qui articulent les luttes quotidiennes pour la survie avec une critique systémique plus large.

La question de l’organisation devient donc cen­trale. Le schéma répété de soulèvements de masse échouant à produire des transformations durables souligne l’importance de structures pérennes capa­bles de transformer les mobilisations en pouvoir. Sans une telle organisation, les moments de crise sont capturés par des forces mieux organisées – soit militaires, technocratiques ou réactionnaires. La destruction historique des institutions de gauche, conjuguée aux pressions contemporaines de l’ONGisation et de la fragmentation numérique, a créé un vide important.

Néanmoins, des trajectoires alternatives restent visi­bles. Des expériences d’organisation coopérative, de services communautaires et de solidarité transnationale démontrent que différentes formes de vie sociale et économique sont possibles. Ces initiatives opèrent souvent en marge, mais offrent des exemples concrets de la manière dont la production et la reproduction peuvent être réorganisées autour des besoins collectifs plutôt que du profit.

La transition mondiale en cours n’est pas prédéterminée. Elle est façonnée par l’interaction de forces structurelles – déclin économique, changement technologique, rivalité géopolitique – et de l’action politique. L’érosion d’un ordre unipolaire engendre à la fois des dangers et des opportunités : les ­dangers d’une intensification des conflits et de l’autoritarisme, et les opportunités de formes de développement plus équitables et démocratiques.

Ce qui est clair, c’est que le système actuel ne peut se maintenir indéfiniment sous sa forme actuelle. Les contradictions de l’hyperimpérialisme mené par les États-Unis – entre coercition et consentement, extraction et développement, domination et déclin – s’accentuent. L’issue dépendra de l’émergence de nouvelles formes d’organisation pour s’attaquer à ces contradictions à la racine, en reliant luttes locales et transformations globales, et en construisant un monde dépassant la logique de la domination impériale.

*Vijay Prashad est historien, journaliste et éditeur marxiste indien. Il est directeur exécutif de l’Institut tricontinental de recherche sociale.

Cause commune48 • mars/avril 2026