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La France a les moyens objectifs de mener une politique indépendante, non soumise aux États-Unis et à l’OTAN, à la hauteur des attentes 
et de son histoire révolutionnaire.

Des attentes se heurtant à des contradictions

De Cuba à la Palestine, de l’Irlande à la Côte d’Ivoire, le rôle de la France suscite beaucoup d’attentes et d’exigences. L’alignement de la politique de ses classes dirigeantes sur les intérêts des États-Unis et les ultimes feux de son propre impérialisme suscitent d’autant plus d’incompréhension voire de colère.

Prenons quelques exemples : à Cuba, les discours tenus par la France et son action sur la dette cubaine dans le cadre du club de Paris sont accueillis positivement et la diplomatie française y est perçue comme moins alignée sur les États-Unis que celle de la grande majorité des autres gouvernements européens ; mais aucune action concrète n’est menée pour faire pression sur les États-Unis pour la levée du blocus criminel qui étrangle l’île.

En Palestine, le souvenir de l’action de la France dans les années 1990 est toujours vivace ; toutefois, il a fallu attendre trente-sept ans après la proclamation de l’État de Palestine par l’OLP pour que la France le reconnaisse ; or les orientations de la conférence franco-saoudienne de juillet 2025 à New York pour la paix, qui sur le papier prennent le contre-pied du « plan Trump », ne sont pas mises en œuvre.

En Irlande, le mouvement républicain se réfère à la révolution française et, après le Brexit, la France se trouve être géographiquement le pays membre de l’UE le plus proche ; mais cette dernière préfère construire un rapprochement militaire et nucléaire avec les Britanniques et ne fait rien pour faire appliquer pleinement les accords de paix de 1998 qui prévoient de résoudre la question irlandaise par l’autodétermination.

« La construction capitaliste de l’UE est en train de se fragmenter, tant les divergences sont grandes entre les intérêts des différentes classes dirigeantes nationales »

En Côte d’Ivoire, comme dans d’autres pays africains, la colère contre la politique française ne pardonne pas, à juste titre, les différentes interventions néocoloniales de Paris dans les affaires intérieures du pays jusqu’à soutenir le régime décrépit d’Alassane Ouattara, fidèle relais des intérêts français et des institutions financières internationales.

Partout émerge la même question : comment faire pour changer ?

 

Une fin de cycle pour les classes dirigeantes françaises

Le premier levier pour agir est l’actuelle fin de cycle dans laquelle se démènent les classes dirigeantes françaises, et les contradictions qu’ouvre cette situation. Les deux principales caractéristiques de la politique internationale de la France établie par le gaullisme sont remises en cause et se trouvent dans une impasse.

La première caractéristique était de maintenir une certaine autonomie, relative mais réelle, vis-à-vis de l’impérialisme étasunien. Or les classes dirigeantes françaises mènent dans l’ensemble, depuis au moins deux décennies, une politique de vassalisation envers les États-Unis et l’OTAN. Le retour dans le commandement intégré de l’OTAN, décidé en 2007 par Nicolas Sarkozy est un élément majeur de cet alignement. La collaboration avec les diktats de Trump, en coordination avec l’Union européenne, en est un autre : que ce soit l’augmentation des dépenses militaires à 5 % du PIB, ou l’acceptation des droits de douane de Trump comme élément de la guerre commerciale que livre Washington dans le cadre de la recomposition actuelle de l’impérialisme étasunien. Le démantèlement de la spécificité et de l’expertise du corps diplomatique par Macron s’inscrit également dans cette logique. Cet alignement renforcé n’est pas le fruit du hasard. Il renvoie à la base de classe du pouvoir actuel, à savoir une technocratie libérale d’État structurellement liée à la ­finance­ internationale.

« Le démantèlement de la spécificité et de l’expertise du corps diplomatique par Macron renvoie à la base de classe du pouvoir actuel, à savoir une technocratie libérale d’État structurellement liée à la finance internationale. »

La seconde caractéristique est de ménager à l’impérialisme français un espace de domination propre en Afrique. Ce dernier est aujourd’hui largement en lambeaux. L’exigence des peuples africains à réaliser une « seconde indépendance » a conduit en quelques années à un basculement majeur sur le continent. Les bases militaires permanentes françaises sont fermées, à l’exception de celle de Djibouti. Mais l’impérialisme français est en train de se recomposer dans la région : ­l’arme toujours pesante du franc CFA et la recherche de nouveaux relais, que ce soit avec le Maroc, le ­Nigeria ou le Kenya.

Ces deux points de basculement créent aussi des contradictions au sein même des classes dirigeantes, entre capital national et capital international, alors que la France est commercialement moins dépendante des États-Unis que d’autres pays européens.

 

Des leviers objectifs pour une action indépendante

La France a les moyens objectifs de mener une politique indépendante, non soumise aux États-Unis et à l’OTAN. Elle est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, ce qui serait un levier pour réformer l’institution et agir en soutien au multilatéralisme dans les relations inter­nationales. Malgré un affaiblissement du fait des politiques libérales et de libre-échange que les classes dirigeantes françaises et européennes ont menées pour saligner sur les règles de la mondialisation capitaliste, il existe encore un système productif, agricole, éducatif de premier ordre. En dépit des attaques constantes et brutales qu’il subit, le système de Sécurité sociale demeure envié. La France peut faire preuve d’une liberté de décision concernant son organisation sociale et économique, et être souveraine en matière de politique étrangère et de défense. 

Géographiquement, elle a des frontières avec trente-cinq pays en incluant les frontières maritimes. Elle a donc la possibilité objective d’assurer une politique étrangère à 360 degrés. Le basculement du monde, en cours depuis le début du XXIe siècle, marqué par la remise en cause dans le Sud global du consensus de Washington et par l’émergence d’aspirations nouvelles à une politique internationale multilatérale et au respect de choix souverains devrait être une opportunité pour rompre avec une politique de bloc, occidental en l’occurrence.

« Parler d’une République sociale et démocratique menant une politique indépendante n’est pas un retour vers un passé fantasmé mais une dynamique pour l’avenir. »

Enfin, la francophonie, dont le fonctionnement doit être refondé, est également un atout. Le français n’est pas uniquement la langue de la France mais de l’ensemble des communautés qui l’utilisent. Quatre-vingt-cinq États s’y reconnaissent, regroupant trois cent vingt millions de locuteurs, ce qui en fait la cinquième langue parlée au monde. L’écrasante majorité de ces locuteurs se trouvent dans le Sud global. La francophonie est donc un outil qui peut permettre à notre pays de mener une politique de coopération indépendante du bloc euroatlantique en faveur d’une autre voie de développement, indépendante des États-Unis et de ses vassaux. C’est également une base de coopération culturelle et industrielle pour des échanges mutuellement avantageux.

 

Renouer avec l’héritage révolutionnaire et le défendre

Notre conception d’une nation ouverte, fraternel­le et solidaire, est le fondement de la République portant une politique de paix. Dans son discours à l’Assemblée nationale sur le droit de paix et de guerre (mai 1790, ­Robespier­re) appelait la France « à renoncer à tout esprit de conquête et d’ambition ». L’esprit de la défense nationale repose sur sa concomitance avec la nécessaire politique de paix et la primauté de l’outil diplomatique et de l’application du droit international pour parvenir à la résolution des causes des conflits.

Cette idée révolutionnaire de la nation est dévelop­pée par Jean Jaurès dans L’Armée ­nouvel­le 1911. Elle élabore une dynamique dialectique entre les choix souverains de la république sociale et de la nation dune part et linternationalisme d’autre part. Le fondateur de L’Humanité appelait à arracher la patrie « aux classes et aux castes pour en faire vraiment, par la souveraineté du travail, la chose de tous ». C’est ainsi, complétait-il, qu’émerge une « patrie humaine, à la patrie universelle du travail affranchi et des nations réconciliées ». « L’action révolutionnaire, internationale, universelle, portera nécessairement la marque de toutes les réalités nationales. Elle aura à combattre dans chaque pays. » Le PCF est l’héritier de ce courant révolutionnaire.

 

Des ruptures nécessaires

Trois ruptures sont nécessaires pour mener une politique de paix :

• Une rupture avec l’OTAN. L’Alliance atlantique n’est pas autre chose que le bras armé des États-Unis, non pour assurer une quelconque « sécurité » mais pour maintenir le contrôle sur ses membres. La partie des classes dirigeantes qui spécule sur un « pilier européen » de l’OTAN se livre à une tromperie. La conquête d’une politique indépendante nécessite la sortie immédiate du commandement intégré de l’OTAN (ce fut le cas de 1966 à 2007), comme première étape pour la dissolution de l’OTAN. Cela se pose avec d’autant plus d’acuité que les États-Unis sont aujourd’hui une menace directe même contre des États européens membres de l’Alliance, à l’image du Danemark ou de l’Espagne.

• Une rupture envers les politiques de l’Union euro­péenne. La construction capitaliste de l’UE, conçue depuis ses « pères fondateurs » et aggravée par les traités européens successifs depuis l’Acte unique de 1986, entraîne les peuples dans l’austérité, la militarisation de l’économie et la marche à la guerre. Mais elle est également en train de se fragmenter, tant les divergences sont grandes entre les intérêts des différentes classes dirigeantes nationales.

« La France peut créer une coalition d’États qui prennent des sanctions politiques, économiques et militaires contre l’État d’Israël tant que ce dernier n’applique pas le droit international. »

• Une rupture politique pour de profondes transformations sociales et démocratiques du pays. La république de Robespierre et celle de Jaurès ont toujours été des exigences et des motifs de luttes. Parler d’une république sociale et démocratique menant une politique indépendante n’est pas un retour vers un passé fantasmé mais une dynamique pour l’avenir. C’est la question centrale du combat politique d’aujourd’hui, contre l’extrême droite qui avance ses pions pour la « préférence nationale », c’est-à-dire la refondation du pays sur des bases racistes, discri­minatoires et ethniques, alors qu’une partie de la gauche a renoncé à cette bataille.

 

Une diplomatie à 360 degrés

Ces ruptures sont un moyen pour mener une politique indépendante pour la paix, l’application du droit international et la construction de coopérations nouvelles. Mener une diplomatie à 360 degrés signifie ne pas s’enfermer dans une politique de blocs. Prenons quelques exemples :

• Une démarche pour une solution politique du conflit meurtrier en Ukraine. Emmanuel ­Macron a lancé une « coalition des volontaires » pour la guerre. La France peut au contraire construire une « coalition des volontaires » pour la paix. Cette guerre, qui a fait plus d’un million de victimes, n’a pas d’issue militaire. Seule une solution négociée sur la base de l’indépendance et de la neutralité de l’Ukraine, avec consultation des populations concernées, mettra fin au conflit en établissant une paix durable. C’est également le moyen pour mettre en chantier la construction d’un espace de sécurité collective en Europe, dans l’esprit de la conférence ­d’Hel­sinki (1975).

• La mise en place effective de l’État de Pales­tine sur la base des frontières de 1967, après la reconnaissance diplomatique. La France n’a pris aucune initiative à la suite de la confé­rence de New York de juillet 2025 qui, à l’inverse du « plan Trump », propose une solution politique sur la base du droit international. Il y a urgence ! Chaque jour, l’armée et les colons ­israéliens commettent des exactions et se livrent à une politique d’épuration ethnique en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Rien n’est réglé à Gaza. La ­France peut également créer une coalition d’États qui prend des sanctions politiques, économiques et militaires contre l’État d’Israël tant que ce dernier n’applique pas le droit international. Elle peut agir, en soutenant la demande du gouvernement espagnol, pour que l’UE suspende l’accord d’association avec l’État d’Israël. Elle doit faire appliquer les mandats d’arrêt de la CPI contre Netanyahou et ses ministres.

• L’application du droit international pour le peuple sahraoui. Le changement de politique en 2024, qui reconnaît la « souveraineté maro­caine » sur le Sahara occidental, est une honte car il ne respecte même pas les décisions de la Cour de Justice de l’UE.

« Mener une diplomatie à 360 degrés signifie ne pas s’enfermer dans une politique de blocs »

• La refondation des relations avec l’Afrique par la dissolution de la zone CFA/Eco et la renégociation des accords inégaux de défense, afin d’établir des relations d’égal à égal, dans le respect mutuel, entre la France et les pays du continent africain.

• Une action pour l’application du droit international en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, que l’ONU place sur la liste des territoires sous tutelle, et l’encouragement aux territoires des Antilles et de Guyane à s’inscrire dans des méca­nismes de coopération régionale.

• L’utilisation du siège de membre permanent du Conseil de sécurité pour défendre la nécessaire réforme de l’ONU afin de modifier son fonctionnement à l’image des évolutions du monde. Pour être à la hauteur de la gravité de la situation, alors qu’une partie des classes dirigeantes internationales, les États-Unis en tête, ne ­veulent plus simplement agir en dehors des ca­dres de l’ONU mais les détruire, il faut renouer avec l’esprit d’origine de l’ONU comme cadre intergouvernemental. Cela nécessite de travail­ler à une seconde conférence de San Francisco pour refonder l’ONU et la remettre au cœur des évolutions internationales.

• L’écoute des exigences des peuples du Sud global, pour le multilatéralisme, pour le respect des choix souverains et la remise en cause de l’hégémonie des institutions de Bretton Woods. Notamment, la question d’une monnaie commune mondiale, à l’heure de la guerre commerciale et industrielle menée par les États-Unis qui utilisent l’arme du dollar, est plus cruciale que ­jamais.

• Une action pour le désarmement global, multilatéral et négocié, pour signer le traité TIAN d’interdiction des armes nucléaires, pour relancer le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), est fortement nécessaire pour aller à l’encontre des processus de surarmement et de mise à bas des traités de désarmement col­lectif ou de contrôle de l’armement.

Défendre ces orientations est tout à fait possible. Le basculement du monde et l’émergence du « Sud global », avec ses contradictions, sont des leviers pour mener une politique en application du droit international. La France serait ainsi à la hauteur des attentes qu’elle suscite et de son histoire révolutionnaire. Elle agirait en application de la dialectique jauresienne : une politique d’indépendance souveraine pour construire des coopérations, nécessaires, pour résoudre les causes des crises internationales, en faveur des intérêts communs des peuples.

*Vincent Boulet est responsable du secteur International du PCF.

Cause commune48 • mars/avril 2026