Si les dimensions psychologiques, et notamment l’emprise, jouent un rôle certain dans la persistance des violences conjugales, il est important de les resituer dans le contexte plus large de la dépendance économique des femmes envers les hommes, étant donné un marché du travail dégradé, des réseaux de relation locaux majoritairement masculins, au sein des campagnes contemporaines.

Près de 50 % des féminicides ont lieu dans les zones rurales, alors que ces territoires regroupent à peine 30 % de la population féminine. Pour saisir les ressorts de cette surreprésentation, deux enquêtes sociologiques récentes ont étudié les violences conjugales dans les milieux ruraux et désindustrialisés, l’une auprès de femmes de classes populaires : des jeunes femmes (18-29 ans) en Nouvelle-Aquitaine et l’autre concernant des femmes âgées d’une cinquantaine d’années dans l’est de la France.
Travail féminin précaire, dépendance durable au conjoint
Dans les territoires ruraux, les emplois féminins sont moins diversifiés qu’en milieux urbains, et plus souvent cantonnés aux domaines du soin et de l’industrie déqualifiée. La précarité salariale est structurelle, comme l’atteste l’enquête nationale sur les ressources des jeunes. En 2015, 36,1 % des femmes vivant en milieu rural occupent un CDD contre 30 % de celles vivant en zone urbaine. Elles sont 4,9 % à exercer en intérim, contre 3 % des femmes de milieu urbain. Enfin, elles sont moins nombreuses à obtenir un CDI (38,5 %). Les horaires fragmentés, les temps partiels imposés, les formes de contrats courts, tout comme la faiblesse des revenus enferment les femmes dans une dépendance économique, d’abord à leur famille puis au conjoint. Le couple devient le support matériel essentiel : il permet l’accès à une voiture, à un premier logement, en rendant possible la décohabitation du domicile parental, d’autant que les partenaires sont souvent plus âgés et (donc) plus stables professionnellement. Cette différence d’âge et de statut renforce un déséquilibre dans les relations conjugales, et peut favoriser des formes de dénigrement. Les jeunes femmes sont particulièrement exposées aux violences psychologiques : entre 20 et 24 ans, elles sont 2,5 fois plus nombreuses que celles de 45 à 69 ans à en déclarer.
Si les violences conjugales s’enracinent dans des rapports de domination économique et systémique, il est nécessaire de penser non pas en matière d’« aide sociale », mais de droit à un revenu d’autonomie.
D’autres études montrent par ailleurs que les violences psychologiques ne disparaissent pas avec l’avancée en âge, mais que les femmes mettent en place une série de stratégies pour les contourner. Chez les femmes plus âgées, dont les parcours salariés sont marqués par la désindustrialisation et des périodes de retrait de l’emploi, la centralité de la maison, en tant qu’unique capital accumulé, peut freiner la séparation d’un conjoint violent et entretenir les dynamiques abusives dans la durée.
L’emprise sociale : dépendre des réseaux de proximité masculins
La vulnérabilité des jeunes femmes face aux violences conjugales s’explique par le fait que ces dernières sont moins nombreuses que les hommes dans les espaces ruraux, et qu’une mise en couple soit plus rapide qu’en milieu urbain. En effet, la norme conjugale varie en fonction des milieux sociaux et des types d’espaces, les campagnes étant marquées par la surreprésentation des classes populaires (employées et employés, ouvrières et ouvriers). L’installation en couple y confère un statut valorisant, en plus de l’autonomie matérielle qu’elle apporte. Aussi, dénoncer un conjoint violent, c’est prendre le risque de se mettre à dos un réseau d’entraide de proximité, alors que ces femmes sont souvent considérées comme « des pièces rapportées » au sein de l’espace local. Le recoupement et la proximité des différentes scènes sociales (travail, loisirs, habitat…) peuvent amplifier les sanctions sociales contre les femmes qui cherchent à dénoncer des violences, y compris pour celles dont la famille est bien intégrée localement.
Si les jeunes femmes peuvent envisager la séparation en cas de violences conjugales, c’est bien moins le cas des plus âgées qui ont intériorisé en partie les différentes formes de violence qui jalonnent leur parcours matrimonial.
Sur ce type de territoire, les prises en charge institutionnelles sont disparates, le plus souvent médicales, et moins tournées vers l’accompagnement sociojuridique par rapport à la ville. Les femmes se réfèrent aux gendarmes, aux pharmaciens, aux médecins de famille, parfois à l’élu local plutôt qu’à l’assistante sociale et aux associations spécialisées. En l’absence de service public adapté et diversifié, les femmes se retrouvent grandement dépendantes des figures locales masculines (« père », « maire », « pharmacien »), qui jouissant le plus souvent d’un « capital d’autochtonie », c’est-à-dire d’un ensemble de ressources lié à une appartenance et une reconnaissance locales.. Les amitiés féminines, bien que décisives, demeurent rares et fragiles dans les trajectoires des femmes. Elles constituent pourtant un soutien crucial pour amorcer une sortie de violences, en jouant le rôle d’intermédiaire vers les institutions d’aide, concentrées en ville. Chez les plus jeunes, ces liens d’entraide peuvent se traduire par un repérage des signes de violence ou un hébergement temporaire, formant ainsi un filet de sécurité informel face aux lacunes institutionnelles.
Négocier les violences pour survivre
Si les jeunes femmes peuvent envisager la séparation en cas de violences conjugales, c’est bien moins le cas des plus âgées qui ont intériorisé en partie les différentes formes de violence qui jalonnent leur parcours matrimonial. Le concept de « violence négociée » révèle à la fois les sanctions et les contraintes pesant sur elles et les formes d’autonomie qu’elles parviennent à construire pour reconfigurer des situations abusives. Il souligne l’existence de marges de manœuvre restreintes dans un contexte social fortement contraignant. Ces formes d’autonomie s’appuient sur des configurations extérieures au couple, telles que le marché du travail ou le droit coutumier. Dans ce cadre, les femmes parviennent à créer des espaces de sécurité réduisant ponctuellement leur exposition à la violence. Il peut s’agir d’un repli temporaire chez des proches, d’un investissement dans le travail salarié ou encore de stratégies relationnelles : s’appuyer sur une amie, sur des enfants devenus adultes pour tenter de temporiser les violences.
Un cas emblématique est celui de Françoise, 56 ans, ancienne blanchisseuse à l’hôpital, mariée à un ex-ouvrier frontalier. Son parcours témoigne d’une habitude à « devoir faire avec » différentes formes de violence, mais aussi de stratégies de survie qu’elle est amenée à déployer. Elle raconte s’être d’abord libérée d’un premier conjoint proxénète, auteur de viols conjugaux et tarifés, puis d’un second conjoint violent qu’elle finit par fuir avec un enfant en bas âge. Aujourd’hui, elle vit avec Richard, qui a tenté de l’étrangler une fois et lui inflige des violences psychologiques quotidiennes. Pourtant, cette relation lui semble « moins pire » que les précédentes, tout en l’exposant toujours au féminicide. Elle dit se protéger de la rue, et n’a pas cotisé suffisamment pour disposer d’une retraite correcte en cas de séparation. Si Françoise s’appuie sur ses deux fils et un dépôt de plainte à l’encontre de son conjoint pour, de son point de vue, limiter les violences physiques, elle exprime comme d’autres son désarroi face au manque d’interlocuteur public et face à un avenir borné par l’étroitesse de ses revenus.
S’inscrire dans une perspective marxiste
Bien que les violences conjugales s’inscrivent dans des dynamiques psychologiques complexes, elles s’enracinent aussi dans des privations structurelles, notamment une subordination économique persistante, largement ignorée par les pouvoirs publics. La dépendance financière et symbolique des femmes des classes populaires est étroitement liée à la dégradation du marché de l’emploi féminin en milieu rural, et à la disparité de services publics, qui rendent difficiles les sorties de situations abusives. Si les violences conjugales s’enracinent dans des rapports de domination économique et systémique, il est nécessaire de penser non pas en matière d’« aide sociale », mais de droit à un revenu d’autonomie.
Près de 50 % des féminicides ont lieu dans les zones rurales, alors que ces territoires regroupent à peine 30 % de la population féminine.
Dans un contexte où les séparations ont un coût élevé pour les femmes de milieu populaire, la familiarité avec les violences psychologiques, physiques et sexuelles contribue à leur banalisation. Ces violences peuvent également se déplacer ou se renforcer dans le cadre professionnel, prolongeant ainsi la domination vécue dans la sphère domestique. En milieu rural et désindustrialisé, la faiblesse des syndicats et l’absence de collectifs de travail stables limitent encore davantage les ressources dont disposent les femmes victimes de violences et les possibilités de soutien offertes par la sphère salariée.
Des réponses politiques sont possibles, comme la création de « maisons des femmes » dans les territoires ruraux, qui permettrait de renforcer la sororité et une certaine mutualisation des ressources. Dans une perspective féministe et marxiste, lutter contre les violences conjugales implique de transformer les conditions matérielles d’existence des femmes, et de reconstruire des solidarités collectives féminines.
Perrine Agnoux est sociologue. Elle est maîtresse de conférences à l’université Lyon 1.
Maëva Durand est sociologue. Elle est maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis
Cause commune n° 46 • été 2025