Si l’histoire des femmes de réconfort apparaît comme une question politique en Corée et au Japon, avec le témoignage de la militante sud-coréenne Kim Hak-sun en 1991, elle reste largement méconnue, en particulier en Chine, et la reconnaissance de l’implication de l’État japonais est jugée insuffisante.

Le terme de « femmes de réconfort », traduction de l’euphémisme japonais ianfu, désigne des centaines de milliers de femmes – chinoises, sud et nord-coréennes, indonésiennes, taïwanaises, philippines, – contraintes à l’esclavage sexuel par l’armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. En raison de la destruction partielle des archives et de l’absence d’un recensement officiel, les estimations varient : l’historien chinois Su Zhiliang évoque jusqu’à quatre cent mille victimes, tandis que l’historien japonais Yoshimi Yoshiaki les situe entre cinquante et deux cent mille. Ce système d’esclavagisme sexuel prend racine dans un impérialisme japonais, et se distingue d’autres viols de guerre par son organisation à grande échelle. Il rend compte des logiques, toujours actuelles, de l’imbrication du colonialisme et du patriarcat, et pose la question de la nécessaire préservation d’une mémoire féministe.
Une présence coloniale japonaise en Asie du Nord-Est dès la fin du XIXe siècle
Le premier conflit sino-japonais oppose dès 1894 la Chine de la dynastie Qing au Japon impérial et marque le début de l’expansion continentale nippone. Entre 1904 et 1905, le Japon affronte la Russie pour le contrôle de la Mandchourie – une région située dans le nord-est de la Chine, bordée par la Russie et la Corée. Alors que les mouvements de résistance s’intensifient en Chine, avec la fondation du Parti communiste chinois (1921) et du Parti nationaliste chinois, le Japon crée en Mandchourie une compagnie ferroviaire et coloniale qui lui permet d’administrer un vaste territoire autour des lignes ferroviaires et d’intensifier son exploitation économique. Cette entreprise lui permet également de développer des études démographiques et anthropologiques au service du colonialisme à travers un institut de recherche lui servant de think tank. La crise de 1929 aggrave les fragilités économiques du capital nippon, incitant l’armée à accélérer l’expansion territoriale. En 1931, un attentat orchestré par l’armée japonaise sur une ligne de chemin de fer sert de prétexte à l’invasion complète de la Mandchourie, où le Mandchoukouo (un État fictif) est établi sous contrôle militaire. Si on note la présence de « maisons closes pour les militaires » gérées par les civils dès 1894, le renforcement des bases militaires s’accompagne de la création officielle de « maisons de réconfort » et de leur expansion.
Un système d’esclavage sexuel organisé à grande échelle par l’armée japonaise
Le massacre de Nankin en Chine en décembre 1937, au cours duquel environ trois cent mille personnes furent tuées, illustre l’extrême brutalité de l’occupation japonaise : entre vingt mille et quatre-vingt mille femmes et filles furent violées, sans distinction d’âge ou de condition sociale. Face aux critiques internationales, le gouvernement japonais ne condamne pas les exactions commises mais choisit au contraire de structurer à grande échelle le système des femmes de réconfort, en déportant des dizaines de milliers de femmes de toute l’Asie. Il s’agit également de tenter de contrôler l’image des soldats japonais, en proie à une animosité locale, tout en comptant préserver l’armée japonaise de la propagation de maladies sexuellement transmissibles (MST) (jusqu’à 10 % des effectifs seront touchés).
«Jung Kyung-a, historienne coréenne, livre plusieurs témoignages de victimes qui corroborent les archives. »
L’organisation de ces maisons n’était pas une initiative ponctuelle de l’armée, mais le fruit d’une coopération étroite et systémique entre plusieurs branches de l’État japonais. Les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Justice, la police, les autorités locales et l’armée impériale ont travaillé conjointement pour recruter, transporter, encadrer et surveiller les femmes affectées à ces camps sexuels. C’est précisément sur la négation de cette organisation quasiment industrielle de l’exploitation sexuelle, et de l’enrôlement forcé des femmes, que se développe au Japon un discours révisionniste dans les années 1990 : ces femmes seraient des prostituées volontaires, qui auraient été d’abord motivées par le gain.
Dans Femmes de réconfort (Au diable Vauvert, 2007) Jung Kyung-a, historienne coréenne, livre plusieurs témoignages de victimes qui corroborent les archives sur le sujet. Kim Soon-Duk, âgée de 16 ans en 1937 croit partir de son village coréen pour travailler dans une usine japonaise et se retrouve déportée par bateau en banlieue de Shanghai. En 1940, Ro Hyeon-Hwa est emmenée de force après qu’un grand propriétaire de son village et un Japonais ont tenté de la convaincre d’accepter un travail à l’usine. Jeong Seo-Un, issue d’une famille aisée, se voit contrainte d’accepter une proposition d’embauche, en échange de la libération de son père emprisonné. Lee Ok-bun, 11 ans, est enlevée dans la rue alors qu’elle joue à l’élastique. Les policiers du commissariat de Pabal, commune de Phungsan (Corée du sud), pénètrent dans une maison particulière et enlèvent Chong Ok-Sun, 13 ans. Si la chercheuse dénonce la responsabilité de l’État japonais, elle montre que les gouvernements de Corée du Sud et de Taïwan collaborèrent activement à ces enlèvements. Ce qui est qualifié de « matériel militaire humain » est livré plus rapidement que les équipements de communication dans les différents pays occupés, en Corée, Chine, Malaisie, Indonésie, aux Philippines et au Timor oriental.
« Aujourd’hui encore, le Japon peine à reconnaître pleinement sa responsabilité historique »
Comprendre les logiques conjointes du patriarcat et de l’impérialisme
« Le terme de femmes de réconfort exprime le point de vue du Japon qui a divisé les femmes en deux catégories : celles au foyer, chargées d’élever les enfants, d’assurer les tâches ménagères et de soutenir leur mari, et les prostituées (plus ou moins autorisées, organisées et contrôlées par l’État), pour satisfaire l’instinct sexuel des hommes, considéré comme un besoin » (Bae, A.-J., 2017). L’histoire des femmes de réconfort s’inscrit dans des logiques racistes et d’un capital extractif, fondées sur l’infériorisation des colonisés. Les Coréennes et Chinoises étaient considérées comme appartenant à la couche sociale la plus basse. Elles étaient moins perçues comme des individus que comme des corps et des territoires à conquérir. À travers l’annihilation des femmes par des hommes, il s’agissait également de faire taire les contestations des soldats. C’est ce qu’exprime Ahn Yeon-Sun dans Fabrique d’esclaves sexuelles et de soldats (2003) : « Les soldats, pour les dresser, il fallait la carotte et le fouet. Pour récompenser leur vie rude de militaires, on leur offrait du sexe, comme une consolation et une distraction. » Les soldats projetaient sur les femmes les humiliations et les violences de leurs chefs, ainsi que les atrocités des batailles. Après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, les maisons de réconfort suivent l’avancée des troupes japonaises jusqu’en 1945 où il s’agit d’offrir le « dernier réconfort » jusque dans les abris antiaériens. L’arrivée des Alliés ne remet pas en cause la traite des femmes. À la fin de la guerre, l’Association pour les loisirs et l’amusement, aussi appelée l’Association spéciale pour la facilité du confort, est créée, sous l’égide de la Banque japonaise d’hypothèque, des représentants de la police et de cinquante-sept proxénètes, après avoir été planifiée par le ministère de l’Intérieur, celui de la Santé et des Polices municipales. Cette association sera finalement dissoute en raison de la propagation de maladies sexuellement transmissibles dans les rangs de l’armée américaine.
« La mémoire de ces femmes est au cœur d’une lutte politique, contre l’oubli mais aussi contre la reproduction contemporaine de ces violences dans les guerres, les réseaux prostitutionnels et les discours révisionnistes. »
L’importance d’un mémoriel féministe
Aujourd’hui encore, le Japon peine à reconnaître pleinement sa responsabilité historique. Si des excuses ont été formulées (par Yohei Kono en 1993 ou via l’accord nippo-coréen de 2015), elles sont souvent perçues comme insuffisantes ou ambivalentes. En 2021, la Chine où les victimes ont été plus invisibilisées qu’en Corée, exhorte le Japon à traiter la question des « femmes de réconfort » de manière honnête et responsable. Ce combat rejoint les engagements de mouvements pacifistes et du Parti communiste japonais, qui soutient la reconnaissance du passé impérial, une politique de paix, et une coopération régionale fondée sur la mémoire et la vérité. Si avec le temps, les survivantes sont de moins en moins nombreuses, l’intégration de cette histoire dans les manuels scolaires japonais (régulièrement expurgés), la création de mémoriaux et de musées, la conservation de témoignages (le film documentaire Vingt-deux, par le réalisateur chinois Guo Ke en est un bon exemple) et le transfert de ces archives aux Mémoires du monde de l’UNESCO sont autant de pistes à privilégier. La mémoire de ces femmes est au cœur d’une lutte politique, contre l’oubli mais aussi contre la reproduction contemporaine de ces violences dans les guerres, les réseaux prostitutionnels et les discours révisionnistes.
Maëva Durand est sociologue. Elle est maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis.
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025