Depuis presque dix ans, Tran To Nga bataille en faveur de la reconnaissance des victimes de l’agent orange lors de la guerre du Vietnam. Retour sur le combat d’une militante contre les plus grandes firmes américaines de la pétrochimie.
CC : En 1966, vous avez alors 22 ans et êtes journaliste au sein du Front national de libération du Sud-Vietnam, composé de combattants communistes opposés au régime pro-américain sur place. C’est la première fois que vous voyez un nuage de l’agent orange, au nord-ouest de Saigon. Quel était le contexte de l’époque ? Étiez-vous beaucoup de femmes engagées pour la libération du Vietnam ?
Nous avons un proverbe : « Quand l’ennemi souille notre patrie, chaque femme devient une combattante. » Suivant ce dicton ancestral, toutes les femmes, dans leur domaine, à leur façon, sont devenues des combattantes, que ce soit dans les campagnes, au front ou n’importe où. Après être sortie du bagne de Poulo Condor*, ma mère est devenue présidente de l’Union des femmes pour la libération du Sud-Vietnam, ma sœur est la première présentatrice de la radio de Libération et, moi, j'étais journaliste, alors que j'avais suivi une formation en chimie.
La première fois que j’ai reçu de l'agent orange, j’étais à Cu Chi ; une région proche d’une grande base américaine, raison pour laquelle l’armée US procédait à des épandages de défoliants, afin de chasser le plus loin possible les résistantes et résistants vietnamiens et, surtout, de « retirer les poissons de l’eau », c’est-à-dire d’éloigner ceux et celles qui soutenaient la résistance des villageois.
J’étais avec ma mère que je venais de retrouver après dix ans de séparation. Elle était en prison et moi, je faisais mes études à Hanoï. Nous nous sommes rencontrées alors que je venais d’arriver du Nord, après quatre mois de marche sur la piste Ho Chi Minh. Nous nous sommes quittées au bout d'un mois. Juste après, ma mère a été portée disparue pendant la campagne de l’armée américaine dans une région nommée Triangle de Fer, capturée et ensevelie vivante : j’ai retrouvé ses dépouilles seulement trente-cinq années plus tard.

Le combat de Nga gagne en popularité à l'international, comme le montre la présence du roi et de la reine des belges avec les victimes de l'agent orange.
CC : Quels ont été les effets sanitaires et écologiques du déversement de l'agent orange pour la population, et plus spécifiquement pour les femmes ?
Tout d’abord une santé fragilisée et plusieurs pathologies que le gouvernement a établi à dix-sept « ayant peut-être un lien avec l’agent orange ». Mais le plus dramatique, c’est pour les femmes enceintes puisque le poison contamine les embryons et les fœtus. Les enfants des femmes contaminées sont nés avec de lourds handicaps et de multiples malformations. Ce drame perdure pendant des décennies et, selon les recherches scientifiques, cela devrait durer plus de cent ans.
Quand j’ai commencé le combat contre l’agent orange, en 2009, nous comptions trois millions de victimes et, aujourd’hui, nous en sommes à cinq millions. Nous en sommes arrivés à la cinquième génération et cela persistera car les maladies se transmettent génétiquement de génération en génération.
CC : En 1984, les États-Unis accordent plusieurs centaines de millions d’euros d’indemnités aux vétérans américains malades d’avoir été exposés au produit, mais rien aux Vietnamiens et Vietnamiennes. Quelles sont les difficultés particulières auxquelles a été confronté votre peuple ?
C'est tout simplement un manque de reconnaissance du peuple vietnamien. Les victimes américaines ont été indemnisées par les firmes ayant produit et fourni l’agent orange à l’armée américaine alors que les soldats vietnamiens qui ont servi l’armée américaine n’ont pas été indemnisés.
CC : En 2014, vous avez décidé d’assigner en justice plusieurs sociétés américaines, dont Bayer-Monsanto. Pouvez-vous revenir sur les moments clefs de ce procès et surtout sur ses enjeux historiques ?
En 2009, nous avions décidé d’intenter un procès contre les firmes américaines, car je suis la seule à rassembler les conditions internationales pour pouvoir mener ce procès : je possède la double nationalité française et vietnamienne. Or la législation française, avec l’article 113-7 du code pénal stipule : « La loi pénale française est applicable à tout crime commis par un Français hors du territoire de la République. Elle est applicable aux délits commis par les Français hors du territoire de la République lorsque les faits sont punis par la législation du pays où ils ont été commis. »
« Une condamnation formelle en Europe, en particulier en France, serait une première et pourrait servir de modèle pour d’autres actions similaires contre des entreprises américaines. »
Malheureusement, nous nous sommes heurtés à plusieurs obstacles : c’est seulement en 2014 que la voie s’est enfin ouverte à notre cause. Le jour où j’ai reçu l’avis du tribunal de grande instance d’Évry, comme quoi vingt-six firmes américaines répondaient à l’assignation à comparaître, je n'ai pas pu dormir car j'ai compris qu’un combat difficile allait vraiment commencer. Un combat sans bruit d’armes, sans bombardement mais non moins difficile et de longue durée. Avec l’aide de Me Bourdon, lmon avocat,le tribunal de grande instance d’Évry a accepté d’instruire cette plainte au civil, via l’article 113-7 du Code pénal français, qui autorise donc la poursuite d’un ressortissant français pour des faits commis à l’étranger, à condition que l’acte soit également punissable dans le pays où il a été commis. Le 10 mai 2021, le tribunal judiciaire d’Évry a déclaré la demande irrecevable, en invoquant l’immunité de juridiction des entreprises, car elles auraient agi sous les ordres du gouvernement américain. En résumé : elles ne seraient pas responsables car elles ont agi comme prestataires de l’État américain. C’est très critiqué, y compris par des juristes, car cela revient à exonérer toute entreprise qui collabore à des politiques étatiques criminelles. J’ai fait appel de cette décision, mais la cour d’appel de Paris a confirmé l’irrecevabilité de ma demande, le 22 août 2024. J’ai intention de poursuivre ce combat en cassation.
« Malgré les difficultés, ce combat a permis de faire évoluer l’opinion publique et de créer de vrais liens de solidarité. »
Me Bourdon a répondu à une journaliste que « le vent de l’histoire a mis Mme Nga sur ce chemin de bataille et nous n’avons qu’à la suivre ». Puisque le vent de l’histoire m’a choisie pour me battre et demander justice, je n’ai pas le droit d’arrêter à mi-chemin ou d’être découragée devant les obstacles, y compris celui de faire évoluer la justice internationale. Une condamnation formelle en Europe, en particulier en France, serait une première et pourrait servir de modèle pour d’autres actions similaires contre des entreprises américaines.
Un autre point clef, c’est la générosité et l’esprit de justice de chaque personne que j’ai rencontrée dans le monde. J’ai commencé toute seule en 2009. À cette époque, personne ne savait ce qu’était l’agent orange : une semaine après l’annonce du projet de procès, sachant que je n’avais que 800 euros de subvention ; des personnes qui ne me connaissaient pas ont donné 16 000 sur les 35 000 euros nécessaires pour la traduction de l’assignation par exemple. Depuis, le Comité de soutien au procès de Tran To Nga (TTN) a été fondé, rassemblant dix-sept associations de France et d’autres dans différents pays, ainsi que le collectif Vietnam Dioxine, unifiant la jeunesse, que j’appelle ma jeune armée. Malgré les difficultés, ce combat a permis de faire évoluer l’opinion publique et de créer de vrais liens de solidarité.
CC : Le recours aux armes chimiques dans un contexte de guerre, à l’encontre du droit international, demeure courant, comme l'atteste l’utilisation de phosphore blanc par Israël dans le sud du Liban et à Gaza en Palestine. Selon vous, comment lier le combat pour la paix, aux luttes féministes et écologistes ?
À mon humble avis, chaque femme est victime de toute sorte de guerre dans le monde, que ce soient les bombes, l’armement des plus simples ou des plus modernes. La guerre chimique, c’est le phosphore blanc, sans parler de l’agent orange, mais on pourrait aussi évoquer le chlordécone, un pesticide qui a été utilisé dans les bananeraies de la Martinique et de la Guadeloupe jusqu’en 1993.
Il suffit que dans une famille il y ait un seul enfant atteint et les conséquences sont terribles : les mères de famille perdent toute leur vie personnelle, leur jeunesse, leurs envies et leurs amours car ce sont elles qui s’occupent de leur enfant malade.
« Aujourd’hui, je consacre mes dernières années de vie à la paix, en continuant de demander justice pour toutes les victimes de l’agent orange et des guerres chimiques. »
Toutes les souffrances, les douleurs sont identiques, les guerres ne font qu’une sorte de crime – la destruction des vies humaines. J’ai commencé mon combat tout d’abord contre l’agent orange, mais au fil des temps, j’ai vu que demander justice pour les victimes de l’agent orange n’était plus suffisant. Plus de cinquante ans ont passé depuis son utilisation pendant la guerre du Vietnam et aujourd’hui, il tue encore. On dit que l’agent orange relève du passé, mais il est totalement associé aux crimes chimiques actuels. Donc Il ne faut pas renoncer à réveiller le passé. Il est important de regrouper tous les combats : le combat contre toutes les guerres, le combat pour la paix, le combat pour une vie saine, sans poison. Dans ce but, chaque femme doit se lever ; les femmes peuvent arriver à unifier un mouvement et arrêter tous les crimes. Pour cette raison, je consacre mes derniers souffles, mes dernières années de vie au combat pour la paix en continuant de demander justice pour toutes les victimes de l’agent orange et des guerres chimiques. Notre devise est toujours : patience, courage, espoir et détermination.
Tran To Nga est Franco-Vietnamienne.
Propos recueillis par Maëva Durand
*Ce bagne a été utilisé par les colons Français dès 1862 et est resté en activité jusqu’en 1975.
Cause commune n° 44 • été 2025