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Cette crise doit nécessairement s’inscrire dans une lecture d’une crise plus globale, celle du capitalisme mondial.

La colère exprimée depuis près de trois ans par les agriculteurs français, du moins une partie d’entre eux, ne saurait se réduire à une interprétation simpliste des choses, centrée sur la défense affichée d’un modèle productif par ailleurs dénoncé par une frange de la population sensibilisée à la cause écologique. Une telle crise doit nécessairement s’inscrire dans une lecture d’une crise plus globale, celle du capitalisme mondial. Il y aurait, en ce sens, une opportunité pour dépasser les clivages intellectuels qui se sont formés depuis des années autour de l’agriculture – avec le plus souvent une logique binaire se résumant à une défense du modèle qualifié de « productiviste » versus alternative agroécologique –, dont la légitimité et, par voie de conséquence, l’efficience, s’articulent in fine aux tendances immanentes de l’ordre social.

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On peut toutefois proposer une autre vision de la crise agricole en la ramenant à une approche se réclamant de Marx, et l’inscrire ainsi dans une lecture des rapports entre l’agriculture et le mode de production capitaliste. Bien que l’on sache que l’agriculture et singulièrement la paysannerie, ont constitué un sujet de controverses entre les marxistes, il n’en demeure pas moins que Marx, en dévoilant les mécanismes de la transformation des rapports de propriété foncière dans l’Angle­terre du XIXe siècle, a mis au jour la tendance à la marchandisation de l’agriculture, ouvrant la voie à de redoutables controverses sur la « question agraire », motivées par l’ambition de montrer en quoi la petite production marchande, dont faisait partie l’agriculture, allait ou non être absorbée par et dans le mode de production capitaliste. Il suf­fira ici de rappeler les tensions entre la vision de Marx et celle de Bakounine, suggérant de se pencher sur les effets des politiques agraires menées en Russie soviétique, qui, selon certains auteurs, ont manifestement penché du côté de Bakounine. 

En initiant un tel débat, Marx établit le fait que la terre devient une marchandise et constitue ainsi l’un des fondements de l’accumulation primitive du capital. Devenant un vecteur permettant d’accumuler de l’argent, elle participe de ce processus historique de disparition de la féodalité.

S’ouvre dès lors une longue période historique au sein de laquelle les positions les plus tranchées opposeront les tenants d’une absorption inéluctable de l’agriculture dans le mode de production capitaliste, à ceux estimant, dans le sillage de Karl Kautsky et de son approche de La Question agraire, que des freins fondamentaux et spécifiques au secteur agricole empêchent durablement son intégration dans le capitalisme. En France, d’innombrables recherches vont structurer une large part des analyses marxistes.

L’intensité d’un débat en France

Des Manuscrits de 1844 au Capital, en passant par les Grundrisse, Marx n’a cessé de considérer que l’agriculture constituait un domaine à la fois spatial et économique attisant la convoitise du capital. S’appropriant le foncier, organisant l'agriculture selon une perspective de profit résultant d’une concentration des exploitations agricoles, d’un usage du machinisme et d’une élévation des gains de productivité, le capitalisme poussait ainsi la paysannerie sur le chemin de la prolétarisation. La décomposition de cette paysannerie aurait pour conséquence de grossir les effectifs de prolétaires. Un processus historique perçu par Marx comme une condition favorable à la révolution prolétarienne. C’est cette vision que Karl Kautsky va nuancer, en s’appuyant sur des données chif­frées qui montrent que la petite exploitation peut subsister dans le temps et cohabiter avec les forces du capital : absence d’économies d’échelle, impossibilité d’user de manière intensive du matériel agricole contrairement à l’industrie, disponibilité d’une main-d’œuvre raréfiée par l’exode rural et, surtout, morcellement de la propriété foncière.

« Marx établit le fait que la terre devient une marchandise et constitue ainsi l’un des fondements de l’accumulation primitive du capital. »

On retrouvera les termes du débat en France dans les années 1960-1970, en particulier à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) autour notamment d’auteurs comme Claude Servolin, qui affiche un point de vue en phase avec la thèse de Kautsky selon laquelle la petite production marchande – ou production parcel­laire – subsiste au travers de l’exploitation familiale, et Jean Cavailhès, lequel considéra que le processus de modernisation de l’agriculture française dans le cadre de la Ve République, attestait l’absorption de l’agriculture dans le capitalisme (crédit bancaire, usages des intrants d’origine minérale, intensification du machinisme, insertion dans les échanges mondiaux de produits agricoles et alimentaires…).

L’émergence de problématiques nouvelles comme l’environnement, et l’effacement du marxisme dans le champ des sciences sociales sous l’impulsion d’un discours libéral de plus en plus pré­gnant, relèguent au second plan la thématique de l’absorption de l’agriculture.

L’actualité d’un débat

L’effacement de la question agraire dans les débats ne signifie pas pour autant qu’elle ne continue pas à œuvrer dans la période actuelle. Au gré des réformes de la politique agricole commune depuis 1992 (diminution des prix de soutien, baisse des aides directes, suppression des subventions aux exportations, conditionnalité des aides au respect d’un certain nombre de pratiques culturales et d’élevage…), au regard de l’érosion des effectifs d’agriculteurs ayant pour contrepartie une hausse des surfaces agricoles, induisant une dissolution progressive de l’exploitation familiale, avec l’investissement dans du matériel à haute intensité digitale, c’est bien à la poursuite de l’intégration de l’agriculture dans le mode de production capitaliste que l’on assiste. Car l’accroissement des surfaces s’assimile à une concentration foncière, signifiant par là même un transfert de propriété, soit entre les agriculteurs, dont certains sont désireux de s’agrandir, soit entre des agriculteurs et des acteurs économiques ou financiers, ces derniers convoitant des hectares de terre pour les valoriser différemment.

C’est sans doute ici que gît l’explication de la crise agricole. Dans un processus de réorganisation des structures et de la production. L’exemple de la viande bovine est sur ce point emblématique de ce qui est en train de se jouer dans la période actuelle. La transition vers une production de viande centrée sur l’environnement et le bien-être animal, tout en étant confrontée à un discrédit jeté sur la consommation de protéines d’origine animale, se répercute sur la rentabilité des élevages, qui devient insuffisante pour préserver et renouveler l’outil de production. Quittant la profession, les éleveurs libèrent du foncier, lequel peut être investi dans les énergies renouvelables, occasionnant un différentiel de rentabilité plus favorable aux acteurs investissant par exemple dans l’agrivoltaïsme. Le prix du foncier étant en moy­enne assez bas en France (de l’ordre de 7 000 € l’hectare), l’accessibilité à la terre n’en est que plus facilitée.

« En accédant au foncier et en en différenciant les usages, les agriculteurs – ou plutôt les entrepreneurs agricoles – comme les investisseurs, se muent en acteurs pour lesquels la terre et la rente foncière sont devenues du capital à partir duquel ils font de l’argent. »

De même, les recherches effectuées par des entreprises ayant pour objectif de produire de la viande de synthèse constituent des perspectives de rentabilité du capital plus élevée, nécessitant moins d’espace foncier. Est ainsi mis au jour l’enjeu que représentent les accords de libre-échange, en particulier celui signé avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay), dont la fonction serait à la fois d’approvisionner le marché européen en viande bovine à coût moindre, tout en délocalisant les nuisances engendrées par l’élevage dans ces pays.

Quel enseignement peut-on tirer de ces éléments ? En accédant au foncier et en en différenciant les usages, les agriculteurs – ou plutôt les entrepre­neurs agricoles – comme les investisseurs, se muent en acteurs pour lesquels la terre et la rente foncière sont devenues du capital à partir duquel ils font de l’argent. En cela, les formes antérieures de propriété foncière, de statut d’exploitant familial, d’organisation de la production agricole, qui ont pu participer selon certains de la subsistance de la petite production parcellaire ou, a contrario, ont été les signes tangibles de l’absorption de l’agriculture dans le capitalisme, de l’industrialisation du secteur, sont à considérer comme des formes historiques, appelées à se dissoudre sous les intérêts du capitalisme. Terre et capital, profit et rente sont des catégories dont les différences ne reposent pas sur leur essence, mais bien sur des conditions historiques particulières (cf. K. Marx, 1844 [1996], Manuscrits de 1844, éditions Garnier­ -Flammarion).

Les conditions actuelles qui bouleversent la physionomie de l’agriculture sont celles de l’appropriation encore plus approfondie de cette agriculture par les forces du capitalisme. Cela se joue aussi sur le terrain mondial, puisque les rivalités agricoles connaissent leur acmé depuis bien des années, et, surtout, depuis le début de la guerre en Ukraine. Il s’agit en effet d’affirmer sa puissance agricole et cela passe par le contrôle des ressources agricoles.

En s’appuyant sur le message de Marx, on s’éloigne du débat politico-médiatique qui s’est installé depuis de nombreuses années autour du modèle intensif. Ce modèle a correspondu à une étape du capitalisme. Son déclin et l’émergence assurément complexe d’un nouveau paradigme technoproductif sont impulsés par un capitalisme tourné lui-même vers de nouveaux horizons de rentabilité. Une manière de dire qu’il n’existe pas de miracle de la pensée pure – en particulier dans le champ agricole – mais que celle-ci doit à la configuration historique du capitalisme.  

*Thierry Pouch est économiste. Il est chercheur à l’université de Reims Champagne-Ardenne.

Cause commune44 • été 2025