Remettre la question du socialisme dans le débat public, et en faire de nouveau un projet politique, ouvre une réflexion à plusieurs niveaux, dont il faut assumer toutes les dimensions.
Évacuer l’une d’entre elles nous exposerait à des difficultés majeures dans notre action politique, dans notre capacité à être entendus et compris.
Cette question renvoie fondamentalement au lien étroit et indispensable entre la production théorique et la production matérielle ; un débat ancien et permanent dans le mouvement communiste, entre l’idéal et le matériel. Elle suppose donc d’être capables de produire des analyses sur notre présent, sur le stade de développement du capitalisme, mais aussi de comprendre le mouvement des sociétés, leurs évolutions, leurs ruptures.
Cela implique déjà de tordre le cou à un certain nombre d’idées qui se sont diffusées dans le mouvement communiste au cours de la phase de réélaboration théorique des années 1990.
On peut débattre longuement de cette période, en formuler des critiques – et nombre d’entre elles sont à bien des égards justifiées. Mais le mouvement politique interne au parti qui consisterait à rejeter en bloc l’ensemble de la production théorique de cette période, en la tenant pour responsable de tous nos maux, est, à mon sens, lourd de conséquences sur notre manière d’envisager le débat idéologique.
Des écueils majeurs
Je crois en effet que deux écueils majeurs se dressent aujourd’hui devant nous, et qu’il nous faut impérativement les dépasser.
Le premier consisterait à poursuivre la fuite en avant théorique et politique engagée au début des années 2000. Cette pensée tend à ne voir dans le communisme qu’un simple mouvement, sans objectif clairement défini, le capitalisme étant supposé produire lui-même les réponses à ses propres crises. Ces réponses étant déjà partiellement présentes, il suffirait alors de les accompagner, voire de les amplifier, pour qu’elles émergent de manière dominante dans le réel.
Dans cette perspective, il existerait déjà « du communisme » dans notre société, la Sécurité sociale étant régulièrement convoquée comme démonstration indiscutable de cette réalité. Le communisme n’est alors plus conçu comme un but de société, mais comme une dynamique diffuse, un horizon indéterminé, voire un fourre-tout perpétuel.
« Les moyens de l’émancipation peuvent relever du socialisme – cela reste une question ouverte et collective – mais ils ne peuvent se réduire à sa répétition incantatoire. »
Dans cette vision politique, les questions d’affrontement de classes, de prise de pouvoir, de stades de développement, de sauts qualitatifs sont largement absentes. On retrouve ici une forme d’évolutionnisme qui, paradoxalement, nie l’histoire réelle des sociétés humaines.
Or ce qui caractérise ces sociétés – au-delà même de l’affrontement de classes – ce ne sont pas des évolutions linéaires, mais des ruptures, des transformations profondes, souvent provoquées par des avancées technologiques, des crises démographiques ou climatiques, ou encore par des guerres de domination territoriale.
Il existe parfois des sauts qualitatifs permettant un nouveau développement ; parfois, au contraire,
l’issue de la crise se traduit par la disparition pure et simple d’une civilisation. L’histoire regorge de tels exemples, sur tous les continents.
La capacité à ouvrir un chemin
Mais symétriquement la radicalité ne se mesure pas à l’intensité des proclamations, mais à la capacité à ouvrir un chemin. Une pensée qui se contente de répéter le socialisme comme une incantation, sans travailler les conditions concrètes d’une société de transition, se prive de toute efficacité politique. En refusant d’affronter la crise démocratique, la recomposition de la classe travailleuse et la bataille du récit, cette radicalité d’affichage devient paradoxalement conservatrice. Elle fige l’héritage communiste au lieu d’en prolonger la capacité créatrice
Les moyens de l’émancipation peuvent relever du socialisme – cela reste une question ouverte et collective – mais ils ne peuvent se réduire à sa répétition incantatoire. Lorsqu’il est invoqué sans travail critique, le socialisme tend à se confondre avec une forme d’étatisme non assumé. La formule « nationalisation – planification », répétée à l’envi sans y intégrer la question décisive de la démocratie réelle et des nouveaux pouvoirs des travailleurs, des critères de gestion, de la finalité des productions, ne définit pas un contenu de transition crédible. Elle renvoie au contraire aux impasses historiques que furent, chacune à leur manière, les expériences des pays de l’Est comme la séquence de 1981.
Ces échecs sont trop souvent analysés comme le simple produit de forces extérieures ou de trahisons politiques, sans interroger les contradictions internes à ces processus, notamment celles liées à une étatisation de l’économie dissociée de l’appropriation démocratique du pouvoir. Faire l’économie de cette analyse critique du passé, c’est se condamner à en répéter les limites sous couvert de radicalité.
La transition révolutionnaire implique nécessairement un affrontement de classe avec le pouvoir du capital, non pour substituer une étatisation abstraite à la propriété privée, mais pour ouvrir un processus d’appropriation sociale réelle des choix productifs, fondé sur l’extension des pouvoirs démocratiques des travailleurs.
« Construire une narration politique capable de rendre intelligible la transition, de montrer qu’elle est déjà en germe dans les luttes et qu’elle peut devenir une perspective majoritaire. »
La réapparition de l’expression « socialisme à la française » interroge. Si elle a pu marquer une démarcation, son usage actuel n’est pas neutre. Dans un contexte de replis nationaux, elle peut rassurer, mais aussi restreindre la capacité à penser la transition comme un processus ouvert et conflictuel, dépassant le cadre national.
Comme si nous cherchions inlassablement, dans les décombres du passé, des outils pour nous rassurer. Il y a là comme un syndrome du vieux coffre à jouets : au moment de nous lancer et de tenter une réélaboration collective de notre perspective révolutionnaire, pris de vertige, nous nous replions sur ce que nous maîtrisions. Marx, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, mettait en garde contre cette tentation : « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. »
L’audace d’une ambition révolutionnaire
Or ce qui fait une ambition révolutionnaire, ce n’est pas la répétition des formules héritées, mais son audace, sa capacité créatrice, sa faculté à inventer des formes politiques à la hauteur des contradictions nouvelles.
Il s’agit donc pour nous de partir de propositions concrètes sur le travail, l’écologie, l’agriculture, l’éducation et les services publics, l’égalité des droits, non pour empiler des mesures, mais pour rendre visible un chemin vers l’émancipation. Un chemin qui articule démocratie réelle, transformation des rapports de production et réappropriation collective des choix fondamentaux, afin que l’émancipation cesse d’être un horizon abstrait et devienne une perspective vécue. Cela suppose aussi un travail conscient sur le récit : comment donnons-nous à voir la cohérence de ces propositions ? Comment les relions-nous à l’expérience quotidienne des travailleurs, à leurs conflits, à leurs attentes, à leurs espoirs ? Il ne s’agit pas seulement de formuler un programme, mais de construire une narration politique capable de rendre intelligible la transition, de montrer qu’elle est déjà en germe dans les luttes et qu’elle peut devenir une perspective majoritaire.
Notre congrès décidera de l’appellation – socialisme, première étape du communisme, communisme de transition. Mais comme l’écrivait Marx dans la Contribution à la critique de l’économie politique, à propos de L’Idéologie allemande, l’enjeu n’est pas de proclamer des vérités toutes faites, mais d’abord de « voir clair en nous-mêmes ». Cette exigence de lucidité critique demeure centrale : penser une transition révolutionnaire aujourd’hui suppose moins de répéter des formules héritées que de clarifier collectivement les contradictions du présent et les chemins possibles pour les dépasser.
Frédéric Mellier est membre du conseil national du PCF.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026