Bien que le dernier ouvrage paru de Tanguy Viel remonte à 2024 (Vivarium, Les Éditions de Minuit), Gérard Streiff nous propose un détour littéraire dans l’œuvre de celui qui, dit-on, a « blanchi la noire ».

L’écrivain Tanguy Viel s’impose dans le monde de la littérature noire dès sa première publication, Le Black Note (Les Editions de Minuit, 1998), monologue halluciné d’un musicien de jazz qui tente de reconstituer l’origine d’un crime qui le hante. Toujours fidèle à son éditeur, Tanguy Viel est aujourd’hui l’auteur d’une douzaine de romans énergiques, souvent primés, toujours très remarqués. Il a volontiers utilisé les codes du roman policier (crime, enquête, mystère, etc.) par exemple dans L’Absolue Perfection du crime (2001), La Disparition de Jim Sullivan (2013) ou Article 353 du Code pénal (2017), mais son écriture est si singulière, son style si percutant, ses méthodes de narration, sa façon de mettre en scène les lieux, les objets, sa façon de décrire les comportements sont tels, et je reprends l’expression d’un critique, qu’il a « blanchi la noire ».
Viel a blanchi la noire. La formule est provocante car la noire, depuis Simenon, Phyllis Dorothy James ou Didier Daeninckx, n’a pas attendu la blanche pour nous proposer de la grande littérature, elle n’a pas besoin d’être blanchie pour s’imposer. Cela étant, l’expression dit assez bien la puissance et l’originalité du style de Tanguy Viel.
Une forme plus pacifiée d’écriture
Ses romans ont pu suivre aussi des thématiques plus résolument sociales, comme Paris-Brest (2009) sur la famille et la Bretagne (un roman adapté à la télévision). Ou La Fille qu’on appelle (2021) – un titre qui est la traduction littérale de call-girl – sur l’emprise (sexuelle et sociale) et la domination de classe, un texte radicalement féministe.
Et puis voici Vivarium, son dernier opus (2024). Il peut surprendre. Comme l’essai Icebergs (2019), ce n’est pas un roman, pas une fiction, on n’y raconte pas une histoire, c’est une série de réflexions sur la lecture, l’écriture, la littérature et c’est passionnant. C’est un livre étape également pour un auteur qui, après avoir donné « des coups de boutoir trente ans durant », sent venir le besoin d’« une forme plus pacifiée d’écriture ».
Dans Vivarium, Tanguy Viel fait un pas de côté, il se regarde lire et écrire, il regarde et commente l’auteur au travail et s’interroge : comment écrire, pour qui, pour quoi, comment décrire les lieux, trouver les mots justes ? Il s’observe et nous raconte « les machineries de l’esprit ». Bien sûr, certains vont parler de nombrilisme. Viel aborde de front la question : « Quelquefois, quand je me sens trop empêtré au milieu de moi, je me dis qu’il est urgent que je m’arrache à mon propre royaume qui soudain me semble si étroit. »
« Ses romans ont pu suivre aussi des thématiques plus résolument sociales, comme La Fille qu’on appelle – un titre qui est la traduction littérale de call-girl – sur l’emprise (sexuelle et sociale) et la domination de classe, un texte radicalement féministe. »
Et là, retournement de sens : l’auteur revendique ce nombrilisme, si l’on ose écrire, comme ces moines du mont Athos, les « omphalopsyques », littéralement : « ceux dont l’âme est dans le nombril », eux qui faisaient de ce retour sur soi leur code de conduite. Viel, à son tour, explique ce cheminement qui n’est pas une entreprise solitaire. Dans Vivarium, en effet, Tanguy Viel anime en quelque sorte une réflexion collective, chorale, il accompagne sa recherche d’une multitude de citations d’autres auteurs-autrices qui ont pu partager à un moment ou à un autre ses préoccupations de créateur. Il y a là plus de soixante-dix citations, de George Sand à Paul Valéry, de Gustave Flaubert à Charles Dickens en passant par Virginia Woolf (que Viel affectionne particulièrement) ; c’est une sorte de dialogue littéraire de haut niveau.
Saisir le processus d’écriture
C’est donc à un exercice rare et précieux que Tanguy Viel nous invite pour saisir le processus d’écriture. On se retrouve dans l’atelier de l’artisan écrivain, on voit ses outils, le décor (la cathédrale de Tours), on comprend ses démarches, on partage ses doutes. On mesure les rapports qu’il entretient avec le cinéma (un de ses romans s’intitule d’ailleurs Cinéma, 1999), avec la musique, l’influence de ses lectures aussi.
On pourrait comparer Vivarium à cet écrit de Julien Gracq En lisant, en écrivant (Corti, 1980), recueil de notes « centré sur une problématique unique : celle d’un écrivain qui écrit en lisant, et qui lit en écrivant ».
Ces deux hommes, d’ailleurs, Viel le Breton et Gracq le Mainoligérien, ont une passion commune, la Loire, un fleuve si volontiers mis en mots par eux.
Au fil des pages, on trouve, page 37, ce passage éblouissant sur le processus d’écriture : « Au fond, ce qui nous émerveillera toujours, nous, les écrivains, bons ou mauvais, amateurs ou professionnels, c’est la puissance d’extraction de l’écriture dans son acte même : tout ce qu’on peine à croire qu’il se passera en écrivant, et qu’on redécouvre à chaque fois qu’on se lance à nouveau dans une phrase, à quel point celle-ci sera, comme le disait Claude Simon, plus riche que son intention. Avec elle, par elle et en elle, un monde soudain aimanté par la pointe métallique du langage apparaît, s’étend, se ramifie. Mais le plus étrange alors, le plus énervant presque, c’est qu’on oublie sans cesse : il suffit de lever la main de la page, il suffit d’aller chercher un verre d’eau à la cuisine, pour non seulement l’oublier mais craindre déjà que ça ne revienne plus jamais. Comme si, quitté l’instant même de l’écriture, on ne pouvait se souvenir de l’expérience qui s’y joue : difficulté de ramener à la lumière du jour non le résultat, qui a bel et bien lieu, mais la croyance que ça se reproduira. »
Les pages de Vivarium fourmillent d’annotations fulgurantes, sur la rencontre avec le monde animal (p. 33), sur le temps présent (p. 42), sur l’intellectuel et le soldat (p. 96), sur la littérature et la politique (p. 99), la mystique et l’émotion méditée (p. 102), sur l’importance de voyages en train pour un contemplatif tel que Viel (p. 121), sur les limites qui nous bornent tous un peu beaucoup (p. 132). Hélas.
« Tanguy Viel est aujourd’hui l’auteur d’une douzaine de romans énergiques, souvent primés, toujours très remarqués. »
Il est volontiers question ici de la Bretagne et l’on retrouve l’écrivain, le poète à la recherche du mot juste pour décrire le paysage : « Il existe un mot en langue bretonne pour dire la couleur de la mer quand elle hésite entre le bleu et le vert et même, par extension quelquefois, le gris qui vient l’assombrir : chaque fois que la mer ne respecte pas l’identité nominale des couleurs, on dit en Bretagne, avec l’ironie qui convient, le “glaz”. Mais il n’empêche : au cœur même de l’indistinction, on sait soudain de quoi on parle. On voit le spectre de la couleur dans son indétermination même. Aussi est-ce bien dommage que, dans la même langue bretonne, il n’y ait pas un autre “intraduisible” pour qualifier les tons âpres et chancelants de la lande en hiver, le camaïeu de vert élégiaque venu se perdre dans la bruine de plus en plus opacifiante, le tulle de cendres qui tombe en nappes sur l’ombre noire des aubépines – quatre ou cinq lettres qui diraient l’entrelacs des bruyères par mauvais temps, les tapis d’herbes rouille et les mauves liturgiques qui persistent par essaims, bref, qu’un signifiant à lui seul soit assez cespiteux pour tenir par la racine toutes espèces landicoles assoupies sous la brume. »
On retiendra encore des pages rouges sur la lutte des sardinières de Douarnenez (p. 92-93) sans oublier, enfin, une séquence remarquable où l’auteur évoque sa vie au collège à Sancerre et revoici son obstinée quête du mot précis : « Combien de fois dans ma vie ai-je prononcé la phrase suivante : “J’étais au collège à Sancerre” ? et pour cause : j’étais au collège à Sancerre. Simple donnée biographique donc, séquestrant en son octosyllabe la pluie des jours passés, aussi pénétrante pourtant que celle qui tombe quelquefois… ». À ce moment-là, l’écrivain Tanguy Viel s’élance, il décrit ce passé sur une, deux, trois pages et c’est tout simplement magique.
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026