Jérôme Leroy est un formidable fabricant de textes qui réveillent les consciences et mettent en action, même s’il ne semble pas lui-même en avoir toujours le désir.

Tout lecteur régulier de n’importe quel auteur remarque souvent que le nombre de thématiques abordées par lui se restreint au fur et à mesure que le style s’affine. Cette quasi-lapalissade ne doit pas laisser penser que Jérôme Leroy serait un écrivain ennuyeux car répétitif. Bien au contraire, il est probablement un des auteurs de polars politiques (nécessairement « politiques » puisque « polars », pourrait-on dire) les plus amusants et profonds à la fois.
Deux ouvrages récents viennent compléter une œuvre qui, à la longue, peut quasiment faire office de traité complet à l’usage de ceux qui ne se résignent pas au monde tel qu’il est, mais qui n’oublient pas non plus que la catastrophe n’est pas à venir, mais a déjà commencé.
Un Bildungsroman chez les fafs
La Petite Fasciste (La Manufacture de livres, 2025) est un roman vif, ébouriffant, et qui peut constituer une assez bonne porte d’entrée vers l’œuvre de Leroy. Ce sont les dernières années de la présidence de celui que la population s’est mise à appeler « le Dingue », les banlieues sont prises de colère, et se multiplient les affrontements entre une police assez bien payée, « dernier rempart entre le Dingue et la rue » et les Soulèvements de la Terre. Sans majorité stable, le président dissout pour la troisième fois : « Quand le gouvernement veut faire passer les rares lois qui ont besoin de l’Assemblée, il applique le 49-3 et il est renversé dans la foulée par une motion de censure. » Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants, blablablabla…
Francesca Crommelynck, la petite du titre, vient d’une famille d’extrême droite (la grand-mère italienne n’a pas fui le fascisme, « mais plutôt la fin du fascisme. À chacun ses drames » : ironie signée « Leroy »), et elle se prépare à la guerre raciale en militant chez les identitaires des Lions des Flandres. Il n’est pas inutile de préciser, car tout personnage a ses contradictions, qu’elle a vécu un magnifique amour de jeunesse avec Jugurtha Ait-Ahmed, et que cette rencontre connaîtra une fin tragique, cruciale dans l’économie globale de l’intrigue.
« Un des auteurs de polars politiques les plus amusants et profonds à la fois. »
En parallèle, un édile PS vieillissant, Bonneval, agrégé d’histoire, et qui a enseigné au collège ZEP Valentina-Terechkova des Rouges-Barres (un quartier que l’on pourrait imaginer à Roubaix, où a enseigné Leroy, et qu’on retrouve aussi dans Monnaie bleue, roman de 1997) ; la « Tarentule », une sorte de Jacques Attali au féminin qui s’en veut d’avoir fait émerger le Dingue, lui promet qu’il sera le prochain Premier ministre, « histoire de ne pas recommencer les conneries de la dernière fois qui nous ont amenés là où on en est, entre un gouvernement d’extrême droite qui ne dit pas son nom et maintenant la dictature des technos ». Seul le patron des Insurgés, Machecourt, s’obstine, comme une poule face à un grillage : « Les choses n’ont jamais été aussi dures pour leur électorat qui se rend compte qu’à force de pureté les Insurgés ont les mains blanches, mais ils n’ont plus de mains. » La fin du livre ne peut malheureusement pas être racontée dans cette chronique, tant cela relèverait d’un dévoilement narratif que rien ne justifie, mais vous vous doutez déjà que cela finit mal.
Un récit utilement mélancolique
Le second livre ici rapidement présenté n’est pas un roman, mais une suite de courts textes issus de notes prises au fil de l’eau (« Je ne vais pas raconter d’histoire, pour une fois »). C’est le pendant mélancolique du Jérôme Leroy romancier de l’action politique. Précisons ici que le bougre est aussi poète (si vous êtes en phase « spleenétique », on ne peut que vous déconseiller le pourtant merveilleux recueil Et des dizaines d’étés dorés, à moins que vous n’aimiez la littérature quand elle est triste et belle à la fois).
Sa mélancolie est géographique : « Il m’est rigoureusement impossible d’imaginer une planète sans le chant des baleines et le bruit des trains du monde d’avant », ou bien encore « Aubusson est une sous-préfecture française à vingt kilomètres de l’été, en tournant à gauche ». Le cinéma comme les belles lettres sont des portes vers un monde passé. À l’instar de André Hardellet dont nombre de personnages souhaitent revivre des moments heureux et révolus en se mettant à la recherche de « trouées » dans le monde réel (pensez à Masson dans Le Seuil du jardin, Julliard, 1993), Leroy espère qu’ « à force de le regarder, je vais peut-être finir par pouvoir entrer dedans ». Mais dans quoi ? Dans Paris au mois d’août, cette troublante comédie romantique de 1966 signée Pierre Granier-Deferre, mettant en scène Charles Aznavour aux prises avec un amour d’été sans lendemain.
Il s’attache aussi au sens profond des Vacances de M. Hulot, « un monde qui ne serait pas effondré à cause de la Bombe ou d’une catastrophe climatique, mais parce qu’il aurait trouvé comment se libérer du travail ». Peiné de « voir le capitalisme ravager ce qu’il reste de la douceur de vivre, c’est-à-dire pas grand-chose », il ne peut pas compter sur la petite bourgeoisie progressiste, dont « les conversations sont simplement affligeantes. Ça parle voiture, sport, télé, travaux de la maison, enfants ».
Regardons les choses en face. Comme Jérôme Leroy, beaucoup à gauche ont ce « désir, plus ou moins conscient, plus ou moins avoué, d’un effondrement parfait ». En apparence, rien qui n’encouragerait à l’action politique.

Des outils étonnamment politiques
Et pourtant, je prétends que Jérôme Leroy est un formidable fabricant de textes qui réveillent les consciences et qui mettent en action, même s’il ne semble pas lui-même en avoir toujours le désir (de l’auteur au lecteur, il n’y a pas nécessairement de chemin direct…).
« Si pour Marx comme pour Lénine, le monde réel est objectif, matériel, connaissable et transformable, alors la littérature peut être un des moyens d'approcher ce réel. »
Si pour Marx comme pour Lénine, le monde réel est objectif, matériel, connaissable et transformable, alors la littérature peut être un des moyens d’approcher ce réel. Dans son essai sur Fajardie en 1994, Leroy n’écrivait-il pas contre une « époque où la littérature s’est soit déculpabilisée en mettant en scène des losers magnifiques (Djian), soit désintéressée de la réalité en enfermant des personnages dans une salle de bains (Toussaint) ». « Somme toute, Fajardie est un classique : sa rhétorique lui sert à affirmer un réalisme de l’essentiel. »
Or on peut tout à fait dire la même chose de l’œuvre de Leroy, disciple à la fois de Fajardie et des grands moralistes du XVIIe siècle. D’abord parce qu’il est doté d’un sacré sens de l’histoire contemporaine et de ses soubresauts : ainsi dans Jugan, en 2015, à propos des années 1980 dans le Nord et la fermeture des forges : « Six mille licenciements et la gauche au pouvoir qui se contentait de bégayer. » Tout est dit en quelques mots. Il s’agit pour lui de dater le début de la mélancolie de la gauche française, « entre le premier choc pétrolier et la conversion de la gauche à l’économie de marché », ça a bien dû se passer là, non ? Ça, c’est dans La Minute prescrite pour l’assaut, (Fayard) paru en 2008, peut-être mon préféré.
À toute politique, un adversaire : dans le même livre est rappelé qu’ « on ne savait pas encore qu’on approuvait la catastrophe, mais, pour approuver, on approuvait l’enfermement des mineurs, les fichages électroniques et génétiques, les salaires de misère, l’identité nationale, tout était bon, tout était parfait, tout était merveilleux ». On sent tous au fond de nous qu’on est déjà entré dans la grosse mélasse, mais combien le savent ? Entre l’intuition et la conscience claire de ce qu’il faut faire, il y a parfois loin de la coupe aux lèvres.
À toute politique, un programme : dans le même livre, la narratrice du futur tient un blog intitulé « La kolkhozienne aux seins nus », un « blog violent, poétique et provocateur où on clamait son amour pour la révolution bolivarienne, les robes vintage, les scopitones des Sixties, le communisme, Georges Marchais, les sex toys, le vin naturel, les toiles de Jacques Monory et de Martial Raysse […] où l’on célébrait la France aux yeux de tourterelle d’Aragon et Les Épées de Nimier, où l’on pardonnait tout dès que le style était au rendez-vous ». Comment ne pas signer des deux mains ? (sauf pour Les Épées, bouquin tellement plein de lui-même et boursouflé).
Est-ce bon, le message est-il bien passé ? Allez, foncez lire Leroy si vous ne l’avez pas encore fait, et on trinquera ensemble en classant ses meilleurs livres autour d’un bon verre de vin à la Fête de L’Humanité. Qui a dit que les amis de Roger Vailland étaient morts ?
Hoël Le Moal
Cause commune n° 44 • été 2025