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Un ouvrage qui suscite des réflexions stimulantes sur la littérature et les écrivains russes et une mise en perspective avec l’actualité.

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L’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022 n’a pas eu que des conséquences politiques et géopolitiques. En réaction, et de manière parfois spectaculaire, la culture russe et ses artistes ont été mis sur le banc des accusés aussi bien en Ukraine avec le déboulonnage des statues de Pouchkine et de Dostoïevski qu’en Occident avec l’arrêt de la programmation d’œuvres d’artistes russes.

Le livre de Victoire Feuillebois (CNRS Editions, 2025), enseignante de littérature russe à l’université de Strasbourg, vient à point nommé pour comprendre les débats en cours sur la « question culturelle » en Ukraine. Ces débats ne sont pas neufs. Apparus dans le débat public pendant la perestroïka (1985-1991) puis après l’indépendance de l’Ukraine (1991), ils ont pris une autre ampleur après les événements de Maïdan et l’annexion de la Crimée par la Russie (2014).

Cet ouvrage analyse la place et le rôle de l’écrivain en Russie ainsi que les rapports complexes qu’entretiennent en Russie la littérature (l’art), la politique et l’idéologie. L’autrice propose « une généalogie des croyances sur l’art en Russie ».

"Pouchkine en Ukraine symbolise la culture et la politique de la puissance impériale russe."

En partant des réactions suscitées après l’invasion de 2022, Victoire Feuillebois explique dans sa préface les enjeux du concept anglo-saxon de cancel culture (culture de lannulation) et lutilisation qui en est faite de part et dautre, certaines personnalités culturelles ukrainiennes appelant à bannir de leur pays tout ce qui rappelle la culture russe jusqu’à prôner une « russophobie culturelle » et le pouvoir russe, dans un souci de manipuler son opinion publique, répondant par une campagne de propagande intitulée « La culture, ça ne s’annule pas ! ». Elle note que les débats autour de ce concept sont sensiblement différents de ceux qui ont lieu en Occident.

 

Alexandre Pouchkine et l’impérialisme russe

La figure d’Alexandre Pouchkine est au cœur du livre. Le poète et écrivain est devenu bien malgré lui l’incarnation de l’impérialisme russe. En Russie, il fait l’objet d’un véritable culte entretenu par les pouvoirs successifs. Son œuvre, bien connue de tous, est désormais lue au regard de l’invasion russe et de l’histoire des relations entre la « grande Russie » et la « petite Russie », pour utiliser le langage nationaliste grand-russien. Car telle est bien l’explication de ces nombreux déboulonnages : Pouchkine en Ukraine symbolise la culture et la politique de la puissance impériale russe. Certains ont dit que « Pouchkine est un vrai impérialiste » en s’appuyant sur des œuvres pour le démontrer. C’est le cas du poème « Aux calomniateurs de la Russie », publié en 1831, qui invective les élites européennes et apparaît comme un soutien à l’écrasement de l’insurrection de Varsovie par le tsar Nicolas Ier ; des poèmes caucasiens et de leur rôle dans la promotion de la conquête du Caucase ; des remarques négatives de Pouchkine sur lUkraine et les Ukrainiens dans sa correspondance.

"En 1937, en pleine période de répression, le centenaire de la mort de Pouchkine sera utilisé par le pouvoir soviétique pour rassembler les différentes nationalités du pays sous la bannière de l’État central soviétique." 

Comment s’est constituée la figure mythique de Pouchkine et comment a-t-elle été instrumentalisée par le pouvoir russe, puis soviétique ? On peut dire que l’histoire remonte à l’inauguration à Moscou du monument à Pouchkine en 1880. Lors de l’inauguration officielle, Fiodor Dostoïevski prononce un discours où la Russie est définie comme le réceptacle de la littérature mondiale. Répondant à Ivan Tourgueniev qui dénie toute universalité à Pouchkine, Dostoïevski fait de lui le parangon de l’esprit russe et de l’exceptionnalité de la culture russe, grâce à sa capacité à absorber les influences occidentales et à rester profondément russe. L’autrice voit dans ce discours une manière de réécrire le destin du pays, d’« inventer une place pour la Russie dans l’histoire », ce qu’elle appelle une « historisation de la littérature ». La littérature fait l’histoire en produisant un grand récit national rassemblant tous les peuples de l’empire. Les statues de Pouchkine vont se multiplier, partout… En 1937, en pleine période de répression, le centenaire de la mort de Pouchkine sera utilisé par le pouvoir soviétique pour rassembler les différentes nationalités du pays sous la bannière de l’État central soviétique.

La culture russe serait une « exception ». « Le poète en Russie est plus qu’un poète », disait Evgueni Evtouchenko. « Tout le monde semble croire au pouvoir du mot […], que cela signifie trouver un refuge et une consolation dans la littérature quand la vie quotidienne et collective se fait plus dure, ou considérer la culture comme un étai national, comme la démonstration que le pays est aussi “la grande Russie” ». Selon la mythologie qui s’est lentement constituée, la « grande littérature russe », creuset des grandes questions de l’âme humaine, se sent investie d’une mission : « la beauté sauvera le monde » a pu faire dire Dostoïevski à l’un de ses personnages.

On lira avec intérêt l’analyse de l’évolution du terme de narodnost (caractère national). Ce néologisme inventé au XIXe siècle dans le sillage du romantisme pour définir lesprit dun peupleentendre lesprit russe « grand-russien » –  sera récupéré dix ans plus tard par le pouvoir politique pour figurer dans la devise nationaliste et réactionnaire du ministre de lInstruction publique Sergueï Ouvarov (1833-1849) « Orthodoxie, autocratie, caractère national ». La devise fut créée et utilisée pour définir les fondements de lEmpire russe en opposition au « Liberté, Égalité, Fraternité » de la République française.

 

Des auteurs nés en Ukraine, Gogol et Boulgakov

Par ailleurs, de nombreux auteurs sont évoqués : Mikhaïl Boulgakov et Nikolaï Gogol, tous deux nés et ayant vécu en Ukraine, font l’objet de polémiques qui ne sont pas récentes. Boulgakov (1891-1940), auteur de Maître et Marguerite, a été accusé d’avoir critiqué le nationalisme ukrainien dans plusieurs de ses textes et de ridiculiser la langue ukrainienne. Faut-il pour autant le retirer du canon national ukrainien ?

Le cas de Gogol (1809-1852) est exemplaire de la lutte qui se joue entre Russes et Ukrainiens sur l’interprétation du canon littéraire. Né dans lEmpire russe, dans lUkraine actuelle, et issu dune famille polonaise ayant changé de nom après la répression de linsurrection de Varsovie en 1830, Gogol fait rapidement le choix décrire en langue russe et la dernière partie de son œuvre fait lapologie de la puissance impériale russe. Mais les zones grises sur son identité décrivain posent question. Bien quayant choisi le russe, Gogol a voulu conserver une identité ukrainienne, notamment en écrivant au début de sa carrière dans une langue russe mâtinée d’« ukrainismes ». À la différence du poète national ukrainien Taras Chevtchenko (1814-1861), dont l’œuvre fut interdite, Gogol n’a pas choisi l’ukrainien. Mais c’est surtout pour son Tarass Boulba que Gogol a été montré du doigt en raison, entre autres, de la scène finale où le héros prophétise sur le bûcher la venue d’un grand tsar russe rédempteur…

Le poète Mikhaïl Lermontov (1814-1841) fait l’objet d’un éclairage particulier et nouveau pour les lecteurs français. Son poème « La fille Uhlan », mettant en scène le viol d’une jeune fille par un escadron de soldats, a été brandi par des figures culturelles ukrainiennes pour dénoncer l’auteur devant les crimes commis par l’armée russe. Une véritable découverte… qui fait reconsidérer l’œuvre de cet auteur, déjà fort sombre.

La guerre en Ukraine a constitué un choc frontal et a bouleversé les représentations et les lectures que nous avions de la Russie, de son histoire et de sa culture. L’intérêt de ce livre est qu’il invite à relire Pouchkine, sans tomber dans les travers nationalistes, et qu’il pose les jalons d’une nécessaire réécriture de l’histoire de la littérature russe enseignée jusqu’à présent. Alors oui ! Il faut lire ou relire Pouchkine, sans œillères, avec nos yeux contemporains et remettre les œuvres dans leur contexte. 

Laurent Fabien est professeur agrégé de russe.

Cause commune46 • été 2025