Par

lire.jpg

Le roman pour comprendre l’homme ? Et le monde ? En exergue d’un essai de Claude Prévost et Jean Claude Lebrun, Nouveaux territoires romanesques (Messidor, 1990), figurait cette citation d’Aragon : « Peut-être sommes-nous à l’heure d’un grand défi, où le roman osera ce que ne peut encore qu’apercevoir la science la plus évoluée, la plus avancée. Peut-être que c’est lui qui va sonner devant l’avenir les trompettes qui font s’écrouler les murs, les limites et que, par lui, nous allons pénétrer dans l’homme, cet imprenable Jéricho, plus loin que l’homme n’ira jamais dans les astres. »

En travaillant la biographie de Kanapa, qui n’était pas le dernier des politiques, j’ai le souvenir qu’il reconnut avoir compris le stalinisme en lisant un roman d’Elsa Triolet, Le monument.

Sur le front du livre et de la littérature les nouvelles sont paradoxales. D’un côté il est établi qu’on lit de moins en moins (voir la dernière enquête assez inquiétante du CNL, le Centre national du livre, d’avril 2025), d’un autre on n’a jamais vu autant de salons du livre se tenir aux quatre coins du pays que ces dernières années, et tous connaissent un record d’affluence. La rentrée littéraire de septembre/octobre se prépare très tôt dans l’année (l’autre rentrée de l'année, avec un nombre à peu près égal de publications, a lieu en janvier). Les premières présentations des nouveaux ouvrages (en visioconférences), en présence des éditeurs, et à destination des libraires (et des médias) se tiennent dès le mois d’avril.

Pour nous en tenir aux romans, on retrouve cette année assez volontiers évoqué le thème des violences faites aux femmes (sous l’angle de la résistance que ces femmes manifestent) ; on retiendra aussi une autre petite musique, certes minuscule mais tenace, celle qui nous parle de la Palestine et du Proche-Orient.

Déjà au début de l’été, la Palestine était l’invitée d’honneur de la 42e édition du Marché de la poésie à Paris (après avoir été désinvitée, il est vrai, en 2024…). À cette occasion on a pu découvrir une Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui (au Seuil).

On retiendra aussi une autre petite musique, certes minuscule mais tenace, celle qui nous parle de la Palestine et du Proche-Orient.

En cette rentrée d’automne, on parle volontiers de L’homme qui lisait des livres de Rachid Benzine. Né à Kénitra (au sud du Maroc), Rachid Benzine est chercheur en sciences humaines. Passionné de Derrida, de Foucault ou de Ricœur, il a décidé, comme le dit son éditeur Julliard, « d’employer le prisme de la littérature pour parler autrement des révolutions arabes, de la religion ou de l’exil ». De ses romans on se souvient notamment de Ainsi parlait ma mère, de Voyage au bout de l’enfance et de Les silences des pères qui fut finaliste du prix FNAC 2023. La couverture de L’homme qui ­lisait des livres montre un vieil homme, Nabil, assis devant une échop­pe de livres, tout à sa lecture. Julien, un photographe français venu couvrir les bombardements à Gaza, découvre ce libraire qui attend, « entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres ». Il attend qu’on l’écoute « car les livres qu’il tient entre ses mains ne sont pas que des objets, ils sont les fragments d’une vie, les éclats d’une mémoire, les cicatrices d’un peuple. […] Commence alors l’odyssée palestinienne d’un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie ». Le roman a déjà été baptisé de « phénomène de la rentrée ». Il est vrai qu’avant même sa sortie publique, il « s’arrache » à l’international et une dizaine de traductions sont d’ores et déjà en cours (Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie, Por­tugal, Norvège, Grèce, Hollande, Brésil). Heureusement surpris par ces premiers échos, Rachid Benzine rappelle qu’« on écrit toujours dans une forme de solitude. La mienne était peuplée des visages et des voix de Gaza, de ces êtres dont le monde semble détourner le regard. Je voulais simplement dire : n’oubliez pas ces vies. N’oubliez pas Nabil, ce libraire qui, au milieu des ruines, continue d’offrir des livres comme on offre une forme de résistance, de dignité. Que ce texte trouve ainsi son chemin vers d’autres langues, d’autres cultures, me bouleverse. Peut-être est-ce le signe que quelque chose, dans cette histoire d’un homme ordinaire qui refuse l’effacement, touche à une préoccupation universelle. Nous vivons une époque où l’oubli est institutionnalisé, où la brutalité du monde nous submerge. Nabil, avec sa librairie fragile, avec son obstination à préserver les mots quand tout s’écroule autour de lui, incarne peut-être une forme de résistance dont nous avons tous besoin, où que nous soyons. »

D’un côté il est établi qu’on lit de moins en moins, d’un autre on n’a jamais vu autant de salons du livre se tenir aux quatre coins du pays que ces dernières années, et tous connaissent un record d’affluence.

Avec J’étais roi à Jérusalem de Laura Ulonati, on va suivre Wasif Jawhariyyeh, musicien arabe né à Jérusalem au début du XXe siècle : « Jérusalem, on l’a tellement raconté qu’on n’en sait finalement rien. Car une ville ce n’est ni des monuments ni des lieux saints mais les hommes et les fem­mes qui la vivent. Marcher derrière Wasif, petit musicien à l’étoffe de grand personnage, c’est s’en souvenir et recoudre ensemble des mémoires déchirées sur un air improvisé d’oud », dit Actes Sud, son éditeur.

Marie Semelin, qui a été notamment journaliste au Moyen-Orient pour Radio France, propose un premier roman, Les Certitudes, une manière de recherche de 1955 à aujourd’hui, entre Jérusalem et Ramallah, entre l’hébreu et l’arabe, où des personnages « affrontent leurs contradictions jusqu’à ce que leurs certitudes vacillent » (JC Lattès).

Le Nom des rois  de Charif Majdalani – auteur qui avait reçu le prix spécial du jury Femina pour Beyrouth 2020 – parle de ce pays proche, le Liban, de son basculement dans la guerre, et de l’horreur des affrontements (Stock). Le Liban, comme l’écrit la revue Livres Hebdo, « sera l’une des vedettes de la rentrée : biographies ou beaux livres, de l’analyse à partir de notes inédites aux confessions de personnalités ».

Enfin, toujours cet été est sorti en format de poche L’Épouse » d’Anne-Sophie Subilia (éditions Zoe poche), un roman de 2022 où une jeune Anglaise, Piper, découvre la maison à Gaza où elle va vivre un an avec son mari, délégué humanitaire. Expatriée oisive et futile (on est en 1974) au milieu d’un peuple opprimé et tenace, Piper fuira-t-elle ou s’impliquera-t-elle ?


Rappel de quelques ouvrages récents

Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui,
textes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi et réunis par Yassin Adnan, Points Seuil, 2025.

Poèmes d’espoir à Gaza la dévastée,
de Ziad Medoukh, Éditions de Rochefort, 2024.

Que ma mort apporte l’espoir, poèmes de Gaza,
sélection, traduction et préface de Nada Yafi, postface de Karim Kattan. Éditions orientXXL/Libertalia, 2024.

Le Livre noir de Gaza,
textes réunis et présentés par Agnès Levallois, préface de Rony Brauman, Seuil, 2024.

Je suis Razan, un visage pour la Palestine,
sous la direction de Chantal Montellier, préface de Sandrine Mansour, Éditions Arcane 17, 2021.

 

Cause commune45 • septembre/octobre 2025