Partout, les contradictions s’intensifient. Face à la concentration accrue des pouvoirs économiques et étatiques, les simples aménagements du capitalisme montrent plus que jamais leur impuissance. La nécessité d’une rupture grandit mais peut conduire au pire comme ouvrir la voie au progrès.
L’enjeu central de cette contribution est de remettre au travail les voies démocratiques d’une transformation révolutionnaire : définir les conquêtes et les transitions concrètes capables d’ouvrir un chemin vers le communisme.
Communisme et transformations socialistes
L’obligation de repenser ces questions dans les conditions d’aujourd’hui invite à un rapide inventaire critique des conceptions des transitions qui ont existé dans le PCF, pour pointer ce qui semble pertinent ou ne l’est plus.
De la naissance du PCF jusqu’aux années 1960, le recours à l’idée d’une « étape socialiste » menant au communisme (souvent relégué à l’horizon d’une utopie) traduisait un impensé stratégique : l’absence de réflexion approfondie sur les transitions… Le « modèle » existant était censé en tenir lieu, comme si une unique séquence historique suffisait à conduire mécaniquement à l’objectif final (avec des nuances, par exemple en 1936, à la Libération…). Quel que soit le modèle supposé, cette page est définitivement tournée. Le regard attentif que nous portons sur les expériences menées, de nos jours dans le monde ou par le passé, doit servir à apprécier ce qui est pertinent dans les conditions actuelles de notre pays.
Des années 1960 aux années 1980, de réels efforts théoriques ont été engagés pour penser les voies de développement et les passages d’un état de la société à un autre, en tenant compte des spécificités nationales et en pointant leur volonté de démarcation du modèle (mode de production « asiatique » et spécifique à chaque société, « socialisme à la française »).
Parmi les avancées de la réflexion qui restent éclairantes, mais dont il faut faire le bilan, la définition du communisme à la fois comme but et comme chemin a permis de ne plus associer ce mot à un futur lointain, téléologiquement bâti et utopique, mais à un objectif, certes à l’échelle de l’histoire, avec lequel chaque lutte concrète et immédiate gagne à entrer en résonance. Cette définition invite donc à penser l’activité politique à la fois comme processus de libération de l’emprise des logiques du capital sur la société (de l’exploitation, du chômage, des dominations entre les personnes pour construire des rapports nouveaux…) et comme perspective pour atteindre un état différent de la société.
« L’idée de dépassement du capitalisme a souvent servi à renvoyer à un horizon indéterminé les transformations concrètes, tout en estompant les ruptures nécessaires, donc révolutionnaires, pour s’attaquer au cœur du système. »
Or, à la fin des années 1990, cette conception a d’abord donné lieu à du flou sur la relation entre but et chemin et sur la nécessité de penser et de s’ancrer dans des objectifs intermédiaires. Et la croyance selon laquelle l’essentiel était de participer au pouvoir d’État pour tenter de gagner
quelques améliorations concrètes a conduit à cautionner des renoncements gouvernementaux face aux logiques du capital. Ce faisant, la perspective de changement réel de société a été brouillée. Faute d’assumer d’autres options, l’idée de dépassement du capitalisme a souvent servi à renvoyer à un horizon indéterminé les transformations concrètes, tout en estompant les ruptures nécessaires, donc révolutionnaires, pour s’attaquer au cœur du système.
Peu après, l’idée véhiculée est celle d’un communisme qui serait « déjà là » dans chaque conquis, donnant à tort le sentiment que chaque droit isolé satisfaisant un besoin humain serait par essence un bout de société alternative. Si les conquêtes passées sont effectivement un point d’appui pour convaincre de la nécessité de les sauvegarder et de la possibilité d’obtenir de nouvelles avancées, le fait de dire qu’un bout de l’horizon final est déjà atteint demeure assez contradictoire : relier les luttes concrètes et la visée ne doit pas faire l’impasse sur la temporalité du processus. Suggérer que le communisme serait « déjà là » affaiblit la bataille idéologique : cela détourne l’attention des transformations inédites à faire grandir dans les consciences et peut conduire, à tort, à juger inutile l’existence d’un parti communiste. Or la raison d’être de celui-ci est précisément là où se concentre la nécessité politique : articuler les luttes concrètes à un projet cohérent d’émancipation des logiques de l’argent, donner un sens stratégique aux combats immédiats et inscrire chaque conquête dans une perspective de rupture avec le système. Cette logique mouvementiste, dans un contexte de contre-offensive néolibérale, a enlisé les luttes dans des résistances indispensables mais sans perspectives.
« Un communisme, qui serait “déjà là” dans chaque conquis, donne à tort le sentiment que chaque droit isolé satisfaisant un besoin humain serait par essence un bout de société alternative.»
À vrai dire, un réel travail d’analyse des conditions d’une transition de société est à reprendre. Ce chantier est à la fois ambitieux et doit être fait avec modestie si l’on souhaite le faire sérieusement, et non pas pour se rassurer dans des certitudes a priori, héritées d’analyses d’une situation qui n’est plus la même.
Face à ces impasses, notre 38e congrès invitait à ouvrir le débat « sur ce que peut être une société qui se dégage de sa domination et fait grandir des transformations révolutionnaires, une cohérence d’objectifs politiques, de moyens et de pouvoirs, vers le communisme ». Les évolutions actuelles donnent une actualité vitale à cette dynamique, dont le niveau d’engagement et d’organisation de notre parti doit être à la hauteur.
L’ampleur révolutionnaire des transitions successives à opérer
Face à un système qui a conquis la planète, et qui a imposé en France comme ailleurs des reculs sur les conquis, il faut prendre la mesure de ce qu’implique, dans la société française actuelle au sein de relations internationales mouvantes et périlleuses, la possibilité de faire reculer cette emprise du capital. Surtout quand la classe capitaliste incline à recourir à l’extrême droite pour maintenir sa domination et écraser la contestation des profits. Le défi est immense et nécessite de hisser notre niveau d’organisation et d’intervention, pour révolutionner (pacifiquement, démocratiquement) les logiques profondes de la société.
Dans le même temps, les contradictions s’aiguisent et les politiques menées dévoilent toujours plus nettement les intérêts de classe qu’elles servent. Chaque conflit, chaque réforme, chaque crise constitue donc une opportunité stratégique pour notre parti, à condition de nous donner les moyens de la saisir. L’enjeu demeure d’élever les consciences, de rassembler et favoriser l’engagement dans des intérêts communs de classe, sur une base sociale large qui transcende les divisions (travailleurs de différents secteurs, usagers, salariés des donneurs d’ordre et des sous-traitants, des différents territoires et origines et des deux sexes, etc.). Cela suppose une appropriation collective de propositions transformatrices, afin que les luttes immédiates deviennent des points d’appui pour une dynamique de changement de société.
« Les contradictions s’aiguisent et les politiques menées dévoilent toujours plus nettement les intérêts de classe qu’elles servent. »
Sur chaque domaine de la société et secteur de lutte, le combat ne peut qu’être âpre. Et pour être remporté il faudra qu’il soit mené aussi bien dans les institutions que dans les entreprises, par les luttes sociales, par le débat d’idées et par les urnes. Disons-le tout net : contre les illusions électoralistes, croire qu’une conquête du pouvoir d’État pourrait advenir sans victoire préalable dans la bataille des idées est une impasse. Sans transformation des consciences, sans construction d’un rapport de forces durable, aucune alternance ne débouche sur un changement réel, notamment là où se joue l’affrontement central entre capital et travail : dans les entreprises, les services publics, les lieux de production.
L’intervention populaire sur des objectifs intermédiaires : intégrer projet et programme
La notion d’étapes posait problème parce qu’elle impliquait une définition en amont, d’un plan prépensé à appliquer, ne reposant fondamentalement pas sur l’intervention populaire. La volonté de
réfléchir à nouveaux frais aux transitions socialistes ne saurait revenir à une conception technocratique et uniquement descendante. Pas plus que de croire qu’il suffirait d’arriver au pouvoir pour appliquer des plans bien conçus sur le papier : il faut prendre en compte la réaction des forces adverses comme l’implication populaire pour y faire face, dans l’ajustement du niveau des objectifs intermédiaires. Mais par mouvement de balancier, l’abandon de la notion d’étapes, dans le flou entretenu entre le communisme comme but et comme moyen, s’est fait en renonçant à fixer des objectifs intermédiaires.
L’implication populaire est d’autant plus forte que les objectifs intermédiaires sont concrets, crédibles et inscrits dans une stratégie lisible. À rebours des fausses oppositions qui ont longtemps prévalu, les programmes et les propositions d’améliorations immédiates sont indispensables : ils permettent de construire un projet partagé et d’ancrer l’engagement dans le réel. Et en même temps les propositions concrètes ne sont pas suffisantes, car il y a besoin d’aligner le but immédiat avec la perspective explicite, celui de faire reculer graduellement l’emprise des logiques du profit. Les propositions que le PCF élabore sur des secteurs de transformation prioritaires (nouvelle industrialisation, sécurité, emploi, formation…) et les plans (climat, logement, éducation, etc.) sont ainsi à penser pour donner à voir l’articulation de chacune de ces propositions avec les perspectives qu’elle porte au-delà d’elle-même. C’est aussi leur cohérence qui donne à voir une perspective vers un état de la société où les forces du capital n’auront pas disparu, mais disposeront de moins de pouvoir. Imposer un tel rapport de forces nécessite que les propositions transformatrices fassent l’objet d’une appropriation, d’une coélaboration, pour permettre une intervention dans les différents lieux de pouvoir pour les faire appliquer et les contrôler.
« La raison d’être du parti communiste : articuler les luttes concrètes à un projet cohérent d’émancipation des logiques de l’argent, donner un sens stratégique aux combats immédiats et inscrire chaque conquête dans une perspective de rupture avec le système. »
Dans cette optique, nous pouvons envisager d’axer davantage la réflexion des communistes sur les expériences de luttes et sur ce qu’elles permettent de faire bouger dans les consciences, en étant attentifs aux obstacles à lever : nombre de travailleurs sont écœurés par les logiques managériales de « participation » qui ne les écoutent pas sur les vraies questions, la résignation et les réflexes délégataires pèsent, de même que les fausses divisions…
Sans intervention populaire, il y aura peu de victoires, et elles ne seront certainement pas durables. Penser un processus politique, c’est aussi le moyen pour que chacun se transforme en se déprenant de l’idéologie et des fausses solutions et en élevant son niveau de conscience. Malgré ces obstacles, nos atouts sont nombreux : les communistes, du fait de leur histoire, de leur institution, de leur mémoire, de leurs élus, de leurs expériences, sont reconnus pour leur utilité dans la structuration de collectifs (contre la désertification médicale, pour les transports, l’éducation, etc.). Un cap doit être passé dans la lisibilité de ces luttes locales en enjeu national relié à une perspective.
Les propositions que nous mettons en débat, au service des luttes et pour sortir de la crise, doivent assumer clairement leur finalité révolutionnaire. Elles doivent s’adresser à une base sociale large, en construisant des convergences entre des fractions de classe que des entreprises politiques (qu’elles soient dominantes ou non) s’emploient à opposer. Cela suppose d’apprécier en permanence la profondeur de la crise comme le niveau réel de conscience, afin de placer le curseur programmatique au point juste : assez ambitieux pour desserrer l’étau du capital, assez concret pour entraîner l’adhésion. C’est à cette condition que nos propositions pourront devenir une force matérielle, fédérer durablement et tracer un chemin crédible de transformation sociale.
Stéphane Bonnéry est membre du comité exécutif national du PCF.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026