Dans le débat actuel sur socialisme et communisme reviennent des termes souvent débattus entre le 17e congrès (1964) et le 24e (1994). Durant ces trente ans, beaucoup de choses ont changé. La façon de les appréhender aussi.
Le programme commun de gouvernement
À son 17e congrès en 1964, le PCF, au vu de la situation nationale et internationale, fait de la conclusion d’un programme de gouvernement commun aux « partis démocratiques » son objectif central. Il s’agit alors de substituer au pouvoir gaulliste une « démocratie véritable » et d’ouvrir une voie inédite, parce que pacifique, vers le socialisme.
Pour les communistes d’alors, le socialisme comme préalable au communisme vient en ligne directe de Lénine. En fait, « socialisme » dans ce sens est déjà usuel dans la social-démocratie d’avant 1914 (dont le parti bolchevique). Lénine emploie le mot ainsi mais, en 1917, il a soin de préciser que Marx, en 1875, parle, lui, d’une « société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste ».
Le choix de 1964 engage durablement le parti. Celui-ci se pense confirmé par le mouvement de mai-juin 1968 dans sa recherche d’un programme commun de gouvernement ; à l’aspiration au changement de société, il répond, en décembre 1968, dans son Manifeste de Champigny, qu’une « démocratie avancée » permettra d’ouvrir la voie au socialisme, lequel implique la propriété collective des grands moyens de production et d’échange, le pouvoir politique de la classe ouvrière et de ses alliés et le rôle d’avant-garde du parti communiste.
« Le PCF espère être assez fort pour imposer l’application du programme commun à un parti socialiste rétif et, grâce à elle, convaincre largement d’aller plus loin, vers le socialisme. »
Un communisme tenant plus du paradis terrestre que d’une histoire humaine possible a disparu de l’horizon du parti. Ne l’y remplace pas celui, qu’en mai 1968, envisage Paul Boccara quand il dit qu’avec la révolution technique en cours – qu’il a, plus tard, qualifiée d’informationnelle – se pose désormais, « au-delà du problème du passage au socialisme, celui du passage au communisme, étant donné le développement nécessaire de l’homme en tant que tel » car « le communisme, Marx le définissait précisément dans Le Capital par l’activité non productrice de biens matériels devenue dominante ».
La voie pacifique au socialisme
Après la signature du programme commun en 1972, qui suscite beaucoup d’espoirs, paraît Le Défi démocratique de Georges Marchais en 1973. Les « conditions générales du socialisme » sont réaffirmées, mais l’inflexion depuis Champigny est sensible : de nettement préférentielle, la voie pacifique au socialisme devient la seule envisagée et le rôle d’avant-garde du parti repose sur sa capacité à faire partager des idées. Le socialisme sera nécessairement démocratique et le suffrage universel devra toujours y être respecté. Le « socialisme aux couleurs de la France », « à la française », trouvera un point d’appui dans l’existence des pays socialistes. L’ouvrage reçoit un écho important et les militants s’y reconnaissent.
Le rejet de la dictature du prolétariat
La situation est différente au 22e congrès, en 1976. Depuis l’élection présidentielle de 1974, la gauche peut espérer accéder au pouvoir ; le Parti socialiste se renforce au détriment du PCF. Le fait marquant du congrès est le rejet du principe même de la dictature du prolétariat. Champigny l’avait maintenu comme forme temporaire du pouvoir sous le socialisme. Le Défi démocratique n’en dit rien, mais surtout rien pour. Le congrès saute le pas. La méthode a été contestée, la préparation du congrès étant bien avancée quand ce débat y est propulsé. Mais le fait est que le parti s’en empare largement, avant et après le congrès. Critique des manquements à la démocratie dans les pays de l’Est, le parti, globalement, se fait moins positif sur le socialisme tel qu’il y existe. Quant à lui, il continue à compter beaucoup sur l’action de l’État pour avancer : le programme commun est minoritaire dans le pays, son contenu étant, à gauche, moins soutenu que l’idée d’union et l’opinion de droite y étant hostile. Néanmoins, le PCF espère être assez fort pour en imposer l’application à un Parti socialiste rétif et, grâce à elle, convaincre largement d’aller plus loin, vers le socialisme.
Une société toujours plus démocratique, décentralisée, autogestionnaire
La rupture du programme commun en 1977, dont le Parti socialiste parvient à imputer la faute au PCF, ouvre pour celui-ci le temps des difficultés mais aussi un temps de réflexions nouvelles. Il se prononce pour « une société toujours plus démocratique, décentralisée, autogestionnaire » (1977). Le PCF a été longtemps très circonspect sur l’autogestion, voulue par la CFDT et au nom de laquelle une partie de la gauche anticommuniste esquivait la question du changement politique afin d’éviter la participation du PCF au pouvoir. Le Défi démocratique n’avait cependant pas fermé la porte à la discussion. Cette notion ne fait guère débat dans un PCF qui y reconnaît sa propre exigence de pouvoirs effectifs des travailleurs dans la conduite de leur entreprise et d’autonomie élargie des collectivités territoriales. Et le 23e congrès, en 1979, lie avancées autogestionnaires et communisme.
La visée communiste
Le communisme devient objet de discussion à partir du milieu des années 1980, dans un contexte d’affaiblissement durable du PCF et de grande incertitude sur l’avenir des pays socialistes. Se manifestent de forts désaccords sur la stratégie à suivre et sur la forme même de l’organisation politique des communistes. Et quand des mots – « communisme » ou « socialisme » – deviennent signes de reconnaissance, les idées n’en ressortent jamais clarifiées. Plusieurs préoccupations, pas toutes exprimées par les mêmes personnes, convergent pour mettre en avant la visée communiste.
Une partie est bien rendue, plus que par leur teneur, par les titres des livres de Lucien Sève, Communisme, quel second souffle ? (Éditions sociales, 1990), c’est-à-dire sur quel pied repartir et Commencer par les fins. La nouvelle question communiste (La Dispute, 1999), c’est-à-dire voir où on veut aller avant de dire comment on y va. La montée des exigences féministes, dont les femmes communistes sont partie prenante, pousse, elle, à considérer que, dans les luttes émancipatrices, il n’en est aucune qui doive céder la priorité à d’autres. Dans le même temps, avec la révolution informationnelle monte l’idée que le parti doit avoir en vue dès maintenant, et pas dans une phase ultérieure, une société associant, dans l’exercice de leurs divers pouvoirs, des hommes et des femmes libres, le plus maîtres possible de leur vie et en mesure de se réaliser dans leur travail comme en dehors de celui-ci.
« Le parti doit avoir en vue dès maintenant, et pas dans une phase ultérieure, une société associant, dans l’exercice de leurs divers pouvoirs, des hommes et des femmes libres, le plus maîtres possible de leur vie et en mesure de se réaliser dans leur travail comme en dehors de celui-ci. »
Les bouleversements de l’Europe de l’Est contribuent aussi à mettre l’idée de communisme en avant. Le 27e congrès, fin 1990, souligne que le socialisme n’est pas une fin en soi : « Le socialisme, société de transition, en chaque cas singulière, dépassant le capitalisme, et évoluant vers le communisme, ne peut être qu’en permanence mouvement vers le nouveau et lutte contre l’ancien. » Bientôt la disparition du système soviétique est massivement présentée comme la fin non du socialisme mais du communisme. Le PCF s’en trouve interpellé : « Qu’est-ce que le communisme pour vous ? »
L’introduction aux statuts votés au 28e congrès, début 1994, répond que le PCF, « partie prenante du combat des peuples pour leur émancipation [...], agit dans la perspective historique d’un communisme libérateur d’humanité », la construction d’un « socialisme démocratique et autogestionnaire » venant plus loin dans l’introduction. Le débat n’est pas clos pour autant mais, pour les raisons indiquées, le socialisme n’est plus le « but fondamental » du parti.
Parfois, on dit des choses différentes avec les mêmes mots, parfois la même chose avec des mots différents.
Claude Gindin est historien, ancien directeur de La Pensée
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026