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Le regard du célèbre philosophe slovène sur un Lénine pour notre temps.

Dans ce livre qui a déjà quelques années mais qui a été traduit en français et édité par Le Temps des Cerises à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Lénine, Slavoj Žižek part d’un constat assez évident : si les tentatives de retour à Marx fleurissent en philosophie et en politique avec un accueil en général plutôt bienveillant, le retour à Lénine jette, lui, comme un malaise. Il est tentant de vouloir revenir à Marx en enjambant Lénine et tout ce que ce nom porte comme charge historique : la révolution d’Octobre, l’URSS, la guerre froide... et même jusque dans les rangs des marxistes, Lénine semble rétrospectivement être le nom donné à un échec, celui du passage du marxisme de la théorie à la pratique. C’est notamment cette séparation abstraite entre un Marx théorique et un Lénine pratique que Žižek veut critiquer, en montrant dans le geste léniniste ce qui constitue une unité dialectique entre théorie et pratique.
Slavoj Žižek nous propose de voir ce qu’il y a de toujours pertinent dans la démarche léniniste. Il renvoie dos à dos deux postures qu’il juge idéologiques : d’un côté, le réformisme qui adopte volontiers une lecture bourgeoise de Marx, en passant sous silence toute sa radicalité révolutionnaire, et qui préfère oublier Lénine, ce spectre du totalitarisme dont parlent les livres d’histoire et les médias de la classe dominante ; de l’autre côté, des nostalgiques qui s’assument marxistes-léninistes, mais qui paradoxalement ont totalement perdu de vue ce qui fait le marxisme de Lénine, le cristallisant en un ensemble dogmatique figé. Or ces deux attitudes sont anti-marxistes : les premiers oublient la lutte des classes et tombent dans un réformisme douteux et les seconds oublient la dialectique matérialiste qui constitue le fondement théorique de la pensée marxiste, au profit d’un catéchisme vide.
Ce livre s’ouvre sur un avant-propos très riche et éclairant sur les divers écueils de la réception de Lénine aujourd’hui et, après avoir dégagé ce qui fait la puissance de la pensée léniniste, identifie une voie à emprunter pour rester fidèle à la perspective de Lénine sans s’enfermer pour autant dans un vain catéchisme. S’ensuit une série de textes de l’entre-deux révolutions, en 1917, qui montrent une évolution commune entre les évènements politiques russes et la pensée de Lénine. Enfin, est développée une reprise des principales thèses chères à Slavoj Žižek, dans un résumé dense de certaines de ses analyses passées. On y retrouve le schéma classique du philosophe slovène qui articule avec une certaine virtuosité des analyses politiques (certes un peu datées, compte tenu de la date de rédaction du texte original), des réflexions philosophiques, des emprunts à la psychanalyse freudo-lacanienne souvent difficiles d’accès, et le tout bien sûr agrémenté par ses anecdotes historiques, références issues de la « pop culture », du cinéma, de la littérature, et blagues favorites. Le lecteur habitué à Slavoj Žižek ne sera pas trop perdu dans cette postface, mais le néophyte risque en s’aventurant dans cet épais massif conceptuel de se perdre dans ce qui est bien plus détaillé et développé dans d’autres ouvrages de l’auteur.

De l’urgence de ne rien faire
Rappelant que Lénine, se retirant loin de la Russie pendant quelques années, s’était plongé dans la Logique de Hegel et avait étudié de loin la société russe avec une grande perspicacité, Slavoj Žižek affirme qu’il est urgent de ne pas agir et de prendre le temps de la réflexion pour pouvoir agir avec intelligence. Retournant (c’est une sorte de constante dans ses derniers écrits) la fameuse XIe thèse sur Feuerbach de Marx (les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer), il nous invite au contraire à résister à la tentation d’agir, pour prendre le temps de réfléchir, d’analyser, d’apprendre. La complexité du monde, les mutations de l’idéologie, les nouvelles formes d’aliénation et de réification des rapports sociaux doivent nous inviter à la prudence. Le capitalisme, au contraire, avec son cortège d’horreurs et d’injustices, nous donne l’impression qu’il est plus urgent que jamais d’agir. Or, agir à l’aveuglette, dans la précipitation la plus totale, serait la pire chose à faire.

« L’affirmation de l’importance cruciale de penser la stratégie, les mots d’ordre, les liens avec les classes révolutionnaires, traduisent une volonté d’avancer prudemment mais avec résolution sur le chemin révolutionnaire. »

Identifier la vérité du geste léniniste
Le véritable geste marxiste aujourd’hui n’est ni une relégation de Lénine au musée des antiquités, ni une vénération nostalgique pour un Lénine fantasmé, mais une lecture de Lénine qui identifie un geste essentiellement léniniste avec lequel les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent renouer. Ce geste est celui qui écarte, entre février et octobre 1917, les deux écueils traditionnels du mouvement ouvrier : l’attentisme social-démocrate et la stérile agitation gauchiste. La vieille social-démocratie européenne tremblait à l’idée de la révolution. Son maître mot était : attendre. Attendre que les conditions soient réunies, attendre une légitimité démocratique, attendre que le prolétariat soit prêt. Pourtant, comme l’observait Rosa Luxembourg, si on attend toujours le bon moment, on est condamné à attendre toujours plus et à ne voir le bon moment qu’une fois que la fenêtre s’est refermée, lorsqu’il est trop tard. L’attentisme social-démocrate attend que les conditions soient d’elles-mêmes idéales, là où il faudrait songer davantage à créer des conditions, sinon idéales, du moins suffisamment bonnes pour pouvoir prendre un risque mesuré.
La lecture des textes de Lénine sélectionnés par Žižek est un voyage stimulant dans l’entre-deux révolutions, de février à octobre. Cette période n’est pas une « drôle de guerre » pendant laquelle Lénine attendrait patiemment qu’éclate la révolution prolétarienne. C’est au contraire une période d’action, d’incertitude, d’évènements intermédiaires, de succès et d’erreurs, qui finalement mettent les bolcheviques face à la possibilité objective d’une insurrection décisive. Dans cette période, on réapprend grâce à Lénine que l’audace ne s’oppose pas à la prudence. Bien au contraire, prudence et audace sont les deux faces d’une même pièce, s’opposant en réalité respectivement à la pusillanimité et à l’inconscience. Exhorter à l’insurrection le prolétariat avant l’heure relèverait de l’inconscience, mais inversement, lorsque la crise est mûre et que l’opportunité se présente, hésiter ou reculer devant la conquête du pouvoir s’avère criminel au regard de l’histoire, mais aussi et surtout face au devoir de solidarité internationaliste avec les autres peuples en lutte. Le refus de laisser la révolution se faire au petit bonheur la chance, de dépendre des mouvements de la bourgeoisie et de ses partis, mais aussi l’affirmation de l’importance cruciale de penser la stratégie, les mots d’ordre, les liens avec les classes révolutionnaires, traduisent une volonté d’avancer prudemment mais avec résolution sur le chemin révolutionnaire. Dans ces textes, qui reflètent le va-et-vient entre la théorie et la pratique révolutionnaire caractéristique de la pensée de Lénine, il est clair que, si l’insurrection est un art, comme le dit Marx, la révolution est quant à elle une science. La théorie un guide pour l’action.

« Sortir de l’idéologie de l’intellectuel coupé de l’action est un geste léniniste fondamental pour comprendre comment, à un moment donné, théorie et pratique peuvent entrer dans une danse harmonieuse dont les pas et le rythme font l’objet d’une science rigoureuse. »

Enfin, la postface semble au premier abord se saisir de Lénine comme d’un prétexte pour aborder le fond des analyses propres à Slavoj Žižek. Mais n’est-ce pas là le geste léniniste par excellence, en tout cas tel que Slavoj Žižek a tenté de le définir ? Loin de faire un cours théorique sur ce que fut le geste léniniste, il s’agit de répéter le geste de Lénine dans ce que ce geste a de toujours pertinent : brillant théoricien, stratège et dirigeant de son époque, il ne saurait nous livrer avec un siècle de décalage la théorie révolutionnaire prête à l’emploi dont nous aurions besoin. Il intervient ponctuellement dans cette postface, apportant çà et là un éclaircissement, ou bien soulevant une question inopinée, puis il disparaît aussitôt derrière Slavoj Žižek.

Le Lénine de Žižek, qu’en faire ?
Premièrement, il ne faut pas en attendre un exposé orthodoxe de léninisme. Deuxièmement, peut-être faut-il l’ouvrir comme on devrait ouvrir n’importe quel texte de philosophie : avec curiosité et bienveillance, mais sans jamais laisser au vestiaire son esprit critique. On y trouvera un geste profondément matérialiste et marxiste, consistant à penser avec intelligence une filiation théorique au marxisme sans soumission intellectuelle à Marx ou Lénine : pour être vraiment marxiste, il faut renoncer à toute forme de catéchisme marxiste. Rester cramponné aux textes classiques comme à des reliques ou à des textes sacrés est profondément anti-marxiste, et c’est en comprenant ceci que Lénine a pu être vraiment fidèle à Marx et Engels, à rebours des zélateurs de la Deuxième Internationale qui avaient substitué l’exégèse stérile des textes classiques à la réflexion matérialiste et dialectique. Marx fut d’ailleurs le premier à faire évoluer sa pensée lorsqu’il constatait qu’une théorie avait été rendue caduque par le mouvement de l’histoire elle-même, et que c’est en se confrontant à la pratique que la théorie s’aiguise.

« Le véritable geste marxiste aujourd’hui est une lecture de Lénine qui identifie le geste qui écarte, entre février et octobre 1917, les deux écueils traditionnels du mouvement ouvrier : l’attentisme social-démocrate et la stérile agitation gauchiste. »

Néanmoins, ce texte peut présenter l’inconvénient de mettre excessivement l’accent sur l’exigence d’une réflexion théorique au détriment de la pratique elle-même : dire qu’il est urgent de ne rien faire risque de nous induire en erreur. Il serait désastreux d’imaginer un Lénine coupé du monde pendant plusieurs années, retranché dans le massif philosophique hégélien, alors que Lénine soumet sans cesse ses progrès théoriques au crible de la pratique. Pendant sa retraite hors de Russie, sans les combats politiques du Parti ouvrier social-démocrate de Russie et des bolcheviks, il n’aurait disposé d’aucune expérience pratique pour aiguiser sa théorie. Il serait dangereux de confiner l’articulation de la théorie et de la pratique à une dialectique diachronique dans laquelle il y aurait d’abord un moment pratique (l’échec de la social-démocratie), puis un moment théorique (la lecture de Hegel), puis un autre moment pratique (la révolution d’Octobre). La théorie ne se repose pas paisiblement au moment de sa mise en pratique, de même que le monde ne s’arrête pas de changer en attendant patiemment que la théorie soit prête. Par un jeu constant de reflets dans la conscience, d’expériences concrètes et de critique des théories et des actions, la pratique cherche son chemin via la théorie, tandis que la théorie s’affine en se confrontant à la réalité concrète. Sortir de l’idéologie de l’intellectuel coupé de l’action est sans aucun doute un geste léniniste fondamental pour comprendre comment, à un moment donné, théorie et pratique peuvent entrer dans une danse harmonieuse dont les pas et le rythme font l’objet d’une science rigoureuse.

Geoffrey Dagard est professeur certifié de philosophie.

Cause commune n°19 • septembre/octobre 2020