Par

Jean-Paul Sartre, brebis galeuse, issue de la bourgeoisie ne cesse de déstabiliser sa classe de l’intérieur, ce qui explique le silence à son égard aujourd’hui.

Les idées dominantes, comme le dit Marx, sont celles de la classe dominante — et si un des fils de cette classe, indigné par ce que ces idées prétendaient justifier, s’engageait à les mettre à mal ? Le sale gosse ! Que faire de ce traître qui scandalise ceux-là mêmes qui le mirent au monde ? Parfois, à l’aide de quelques ruses, le trublion peut être « récupéré » ; dans d’autres cas, en revanche, il se montre plus résistant… À l’époque de Socrate, la solution s’appelait la ciguë. Mais à l’époque bourgeoise, où l’on prétend à la liberté d’expression, nos bien-pensants doivent se contenter d’un autre recours ; si la brebis galeuse ne peut être ni récupérée ni exécutée, il reste une solution : l’occulter. À l’évidence, c’est le sort que l’on a réservé à Jean-Paul Sartre.

 

La « désuétude » de la pensée sartrienne ?


En effet, l’idéologie dominante veut aujourd’hui que la pensée sartrienne se caractérise avant tout par son « inactualité ». Mais l’acharnement même avec lequel on insiste — depuis de nombreuses années… — sur sa « désuétude » ne témoigne-t-il pas, au contraire, d’une volonté d’étouffer une voix potentiellement lumineuse ? Alors pourquoi Sartre gêne-t-il tant la bourgeoisie ? De fait, si celle-ci n’évoque jamais celui-là que pour mieux l’enterrer, force est de constater qu’elle n’a jamais su récupérer cet « enfant terrible » issu de son sein, et qui ne cesse de déstabiliser sa classe de l’intérieur.

Dès ses premiers écrits, Sartre se livre à une guerre sans merci, tant sur le plan philosophique que sur le plan littéraire, contre l’idéologie bourgeoise. Cela se manifeste notamment dans sa critique de tout ce qui relève de la réification, à laquelle il donne, fort souvent, l’image d’engloutissement. Que ce soit « l’Esprit-Araignée » qui, dans Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl (1939), « attirait les choses dans sa toile, les couvrait d’une bave blanche et lentement les déglutissait » ; ou cette « bête lymphatique » qui, dans La Nausée (1938), voulait s’engraisser du sang de Roquentin en le réduisant à une catégorie sociale toute faite — on constate une répugnance soutenue dans l’œuvre de Sartre pour le visqueux, le glutineux, c’est-à-dire, tout ce qui brise l’élan du vivant, le colle à une position fixe et le réduit ainsi à l’impuissance. Il s’agit là, certes, d’un éloge de la vie contre la mort, de la liberté contre l’oppression ; mais il faut y voir également ce fameux « travail contre soi » — contre soi en tant que bourgeois, notamment — que Sartre mena toute sa vie. Agacé par sa classe, il refuse de s’y laisser engloutir ; et, par l’écriture, ce dialogue avec soi et contre soi se traduit par un long dialogue avec la bourgeoisie et contre elle.

C’est un des paradoxes de cet homme à contradictions : il se sent solidaire de ceux qui veulent renverser la bourgeoisie, et pourtant presque toutes ses œuvres s’adressent à elle. Notons, cependant, que c’est pour lui dire ce qu’elle ne veut pas entendre. En lisant La Nausée, par exemple, le lecteur bourgeois se reconnaît aisément dans ce journal intime d’un petit-bourgeois à la recherche de la liberté ; au cours de la lecture, cependant, il découvre que les « honnêtes gens », avec leurs petites cérémonies, leurs pratiques de distinction, leurs statues en bronze et leur prétendu humanisme, sont, en fait, des « salauds ». Et par là, Sartre entend, non pas un simple trait de caractère, mais un mode de vie élitiste qui met un masque de noblesse sur des pratiques d’oppression. Sartre s’en prend encore aux « salauds » notamment au temps de la guerre d’Algérie : pendant que les Français digéraient passivement les rumeurs sur la torture, les massacres et les violences policières ; pendant que, à Paris même, on découvrait les cadavres d’Arabes jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne ; pendant que la France, afin de conserver sa fierté de grande nation, s’endormait, ne voyant que les violences commises par le FLN ; et pendant que la presse respectueuse, soucieuse de ne pas « démoraliser » un peuple pointé du doigt, disait aux Français : « Vous êtes formidable », Sartre leur disait : « Nous sommes tous des assassins », — et leur ouvrait les yeux sur la violence institutionnelle sur laquelle était fondé le système colonial (voir Situations V, 1964). Cela, la bourgeoisie paternaliste ne voulait pas l’entendre. Pour les Algériens, en revanche, quelle bouffée d’air frais que d’avoir un des plus grands écrivains français de leur côté !

 

L’intellectuel « engagé »

C’est que, pour Sartre, l’intellectuel « engagé » doit toujours se mettre du côté des opprimés. Qu’est-ce qui le pousse à s’engager ainsi ? L’intellectuel occidental contemporain, selon Sartre, est une figure qui se recrute parmi ce qu’il appelle les « techniciens du savoir pratique » — c’est-à-dire, les professeurs, les scientifiques, les ingénieurs, les écrivains, les médecins, etc. — et qui apparaît lorsque les lois universelles de son travail entrent en contradiction avec les lois particularistes de la structure capitaliste. Un remède que découvrent des chercheurs en médecine, par exemple, peut guérir, en principe, n’importe quel corps humain ; mais la recherche du profit et les lois du marché qui règlent la production capitaliste font que ce remède universel ne sera probablement accessible qu’à une élite privilégiée. De même, les recherches que mènent des savants nucléaires débouchent sur la découverte de lois universelles dans le domaine de la science ; mais à l’ère du capitalisme monopolistique, l’armée américaine, par exemple, peut se servir de ces recherches pour mettre au point des armes très destructrices, dans le cadre d’une politique impérialiste servant les intérêts particuliers d’une minorité très puissante. Dans la mesure où ces chercheurs en médecine et en physique nucléaire touchent dans leurs recherches à l’universel, ce ne sont pas encore des intellectuels : ce sont des techniciens du savoir pratique. Mais si ces mêmes chercheurs, indignés par les fins que sert leur travail, se rassemblaient afin d’y résister et de mettre l’opinion publique contre cette exploitation de leurs recherches — alors, dit Sartre, ils deviennent des intellectuels (voir Plaidoyer pour les intellectuels, 1972). Cette découverte de l’aliénation, en soi et hors de soi, est ce qui rapproche l’intellectuel des autres personnes exploitées et aliénées. La contradiction dont il souffre étant celle de la société capitaliste elle-même, il se met du côté de ceux qui veulent la dépasser.

« C’est un des paradoxes de cet homme à contradictions : il se sent solidaire de ceux qui veulent renverser la bourgeoisie, et pourtant presque toutes ses œuvres s’adressent à elle. »

Mais il existe d’autres techniciens du savoir pratique qui arrivent à s’accommoder de leur contradiction. En effet, il faut se rappeler que la plupart d’entre eux sont issus de la bourgeoisie, qu’ils ont reçu une éducation bourgeoise, et que, par conséquent, ils sont imprégnés, malgré eux, de préjugés et de l’élitisme bourgeois. Prédisposés par leur salaire et leur prestige supérieurs à se sentir au-dessus des catégories populaires, certains d’entre eux, écrit Sartre, « se sont, tôt ou tard, faits [les] chiens de garde [de la bourgeoisie], comme a dit Nizan. Les autres, ayant été sélectionnés, demeurent élitistes même quand ils professent des idées révolutionnaires. Ceux-là, on les laisse contester : ils parlent le langage bourgeois. Mais doucement on les tourne et, le moment venu, il suffira d’un fauteuil à l’Académie française ou d’un prix Nobel ou de quelque autre manœuvre pour les récupérer » (« Justice et État », 1972). C’est le piège que l’on tendit à Sartre en 1964 — et qu’il évita en devenant le premier écrivain à décliner volontairement le prix Nobel de littérature. C’est que ce prix, pour Sartre, renforce les rapports d’inégalité entre les hommes ; il s’agit d’une petite distinction qui, en brisant les liens humains de solidarité et d’égalité, relève du monde élitiste des « salauds ». Accepter ce prix l’aurait donc mis en contradiction avec les rapports humains réciproques qui lui étaient si chers — réciprocité affirmée avec rigueur dans les dernières lignes des Mots (1964) : « Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de “l’élite” : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un “talent” : ma seule affaire était de me sauver — rien dans les mains, rien dans les poches — par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

Ainsi, que ce soit en s’adressant sans cesse aux bourgeois pour leur dire ce qu’ils ne veulent pas entendre ; en se faisant un intellectuel engagé du côté des opprimés, à l’inverse des « chiens de garde » ; ou en déclinant le prix Nobel de littérature, institution de la distinction bourgeoise par laquelle la classe dominante peut récupérer ses enfants ayant « erré du droit chemin » — on comprend que Sartre gêne tant la bourgeoisie, tel un fils qui révèle la vraie nature de ses parents, et que sa voix soit occultée par l’idéologie dominante. Pour nous qui luttons contre la domination bourgeoise, en revanche, voilà pourquoi cette voix lumineuse nous manque tellement aujourd’hui..

 

*Bradley Smith est responsable de la rubrique Philosophiques. Il est maître de conférences à l'université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.