Ce texte est extrait de la préface de Florian Gulli à la traduction française de l’ouvrage posthume du philosophe marxiste italien Domenico Losurdo, La Question communiste (traduit de l’italien par Lorenzo Battisti avec le concours de Jean-Pierre Martin et d’Éric Le Lann), publié aux éditions Manifeste.

En 1922, Lénine écrit un petit texte, l’un de ses derniers, intitulé « À propos de l’ascension des hautes montagnes ». Il propose une image, celle d’« un homme qui effectue l’ascension d’une montagne très élevée, abrupte et encore inexplorée ». Voilà cet homme « dans une situation où il est non seulement difficile et dangereux, mais même proprement impossible, d’avancer plus loin dans la direction et le chemin qu’il a choisis ». Deux solutions s’offrent à lui : s’obstiner en vain ou renoncer. Deux échecs. Mais il existe une troisième option : « Faire demi-tour, redescendre, chercher d’autres chemins, fussent-ils plus longs, mais qui lui permettent de grimper jusqu’au sommet ». Cet homme, c’est Lénine lui-même, ou le jeune pouvoir bolchevique, et la montagne désigne le socialisme.
Domenico Losurdo identifie trois travers avec lesquels le mouvement communiste doit régler ses comptes : le populisme, le messianisme et le rebellisme.
Ce livre de Domenico Losurdo a quelque chose à voir avec l’ascension des hautes montagnes. Losurdo n’y occupe pas la place de l’alpiniste, mais celle de l’observateur. Il analyse l’action de ceux qui, au cours du siècle, ont tenté l’ascension. Il essaie de déceler les « faux pas » qui ont précipité la chute des uns ou ont égaré les autres à tel point qu’ils ont perdu de vue le sommet. Mais Losurdo s’enquiert aussi et surtout des « chemins détournés » qui, contre toute attente parfois, ont permis de repartir à l’assaut de la montagne. « La question communiste au XXIe siècle » n’est donc pas la réactivation d’un vieux dogme romantique ou la contemplation du bel idéal. Elle est reprise des luttes concrètes « contre le démantèlement de l’État social, pour la défense de la souveraineté de l’État, de l’indépendance nationale et du droit au développement », luttes qui ne seront efficaces qu’à la condition d’avoir appris des échecs et des victoires d’hier. […].
Bilan historique et relance du projet d’émancipation
Faire le bilan historique du mouvement communiste est une condition nécessaire à la relance du projet d’émancipation. Cela permet notamment d’identifier des tentations récurrentes qui sont autant d’impasses. Le mouvement communiste, au cours de son histoire, « n’a pas toujours réussi à se libérer pleinement des angoisses et des limites inhérentes à une condition de pénurie, de fatigue et de misère désespérées », condition qui fut celle des classes subalternes et des peuples opprimés. Losurdo identifie trois de ces travers avec lesquels le mouvement communiste doit régler ses comptes : le populisme, le messianisme et le rebellisme.
Ceux qui devraient être solidaires et engagés dans un combat commun sont sans cesse montés les uns contre les autres dans des discours incendiaires mais sans débouchés politiques.
Le libéralisme, comme « expression de classes et de peuples placés dans une position privilégiée ou dominante », est préservé de ce type de dérive. Voilà pourquoi il peut être utile d’en hériter aussi. « Les mouvements d’émancipation sociale et nationale peuvent et doivent s’en inspirer mais, bien évidemment, non pas pour se renier mais pour gagner en maturité et en efficacité. » Le bilan historique que Losurdo opère vise à hériter du meilleur du mouvement communiste, mais aussi de certains aspects de la tradition libérale.
Commençons par les deux premiers – populisme et messianisme – qui doivent être pensés comme « l’expression immature du besoin de rédemption des classes et des peuples opprimés ».
Le populisme
Qu’est-ce que le populisme ? Déjà analysé dans La Lutte des classes. Une histoire politique et philosophique (D. Losurdo, les éditions Delga, 2016), le populisme a plusieurs visages. Il consiste en une transfiguration morale des opprimés. L’humiliation millénaire est retournée et les classes et peuples opprimés deviennent des incarnations de la moralité, au mépris parfois du réel. Des auteurs décoloniaux participent pleinement de cette dérive populiste. Ainsi, le sociologue Ramón Grosfoguel affirme que l’expansionnisme européen apporte avec lui en Amérique du Sud « une hiérarchie de genre qui privilégie les hommes par rapport aux femmes », suggérant l’existence de sociétés antérieures matriarcales ou égalitaires. Aníbal Quijano estime de son côté que les hiérarchies ethniques sont apparues (« radicale nouveauté ») avec la conquête de l’Amérique.
Les plus bruyants critiques de la forme parti mettent en œuvre des structures encore moins démocratiques que le parti.
Le décolonialisme peut alors diaboliser à bon compte un « Occident » monolithique et imaginaire et transfigurer les cultures autochtones. Le problème de ces approches est double. D’abord, elles sont contestables d’un point de vue théorique. Empiriquement parlant, l’universalité de l’oppression des femmes et de l’ethnocentrisme est attestée par de nombreux travaux (par exemple et récemment Christophe Darmangeat) qui ne sont pas même discutés par les auteurs décoloniaux. Mais surtout, ensuite, ces approches posent un problème politique notable. Avec elles, « il est bien difficile de construire le large bloc social qui s’impose pour faire progresser la lutte pour l’émancipation ». Ceux qui devraient être solidaires et engagés dans un combat commun sont sans cesse montés les uns contre les autres dans des discours incendiaires mais sans débouchés politiques.
Le messianisme
Autre réaction des classes et des peuples humiliés face à l’oppression, le messianisme. Il est une manière de penser l’émancipation « comme une négation totale », « le nouvel ordre comme la négation abstraite et non dialectique de l’ordre existant ». La haine de l’existant est telle parmi les victimes de l’oppression qu’il n’est guère étonnant qu’elles veuillent faire table rase. La société future sera le « totalement Autre » : un avenir dépourvu de conflits et de contradictions. L’État, l’autorité, les institutions judiciaires, etc., sont tous suspects d’être des organes de l’oppression millénaire. De même, pour les nations. Ces réalités étant condamnées à disparaître, à quoi bon les penser ? Le messianisme s’abîme alors dans la mauvaise abstraction et devient paradoxalement une forme d’apolitisme. La politique en effet est le « passage de la négation indéterminée, qui imagine le nouvel ordre à construire comme relevant du totalement Autre […] à la “négation déterminée“ qui replace la transformation révolutionnaire sur le terrain de l’histoire et de l’action politique concrète ».
Le messianisme s’abîme alors dans la mauvaise abstraction et devient paradoxalement une forme d’apolitisme.
Losurdo ne mentionne pas la question du parti politique, mais il est clair que cette question devient obsolète lorsque l’émancipation est engluée dans le messianisme : comme toute organisation, le parti est dénoncé comme une oppression qu’il faut dépasser. La dynamique des mouvements en Europe dans les années 2010 est, à n’en pas douter, une réponse politique apportée au messianisme si prégnant à gauche. Mais, au lieu de combattre le messianisme et son humeur anti-institutionnelle comme autant d’impasses, les promoteurs des mouvements ont accordé du crédit à ces thèses. Le résultat, au-delà des performances électorales parfois importantes ? Un recul net de la démocratie dans les organisations politiques. Une fois de plus, le refus du bilan historique n’affranchit pas de l’histoire. Il la fait bégayer. Les plus bruyants critiques de la forme parti mettent en œuvre des structures encore moins démocratiques que le parti.
Le rebellisme
Reste le rebellisme, terme que Losurdo reprend de Gramsci. Sa base de classe est légèrement différente de celle du populisme et du messianisme, même si ces trois dérives sont étroitement imbriquées. « Il s’agit une fois de plus d’une tendance propre aux classes subalternes, en l’occurrence surtout à la petite bourgeoisie intellectuelle, qui est dépourvue d’expérience de la gestion du pouvoir et qui est souvent peu intéressée à en acquérir. » L’équation rebelliste est la suivante : le pouvoir a toujours tort et l’on a toujours raison de se révolter contre lui. Dans le viseur de Losurdo, des philosophes radicaux contemporains (Zizek, Badiou ou encore Negri) qui identifient le communisme véritable à l’opposition à l’État, à tout État, que celui-ci se réclame ou non du socialisme.
Le rebellisme conduit à de curieux paradoxes. « On peut être sympathique envers les Vietnamiens, les Palestiniens ou d’autres peuples seulement tant qu’ils sont opprimés et humiliés ; on peut soutenir une lutte de libération nationale seulement dans la mesure où elle continue d’être vaincue ! Les déclarations d’amour adressées au socialisme et au communisme vont dans le même sens, à condition toutefois qu’ils ne soient pas “d’État“, c’est-à-dire qu’ils soient l’expression de classes subalternes qui ne l’ont pas conquis et ne sont pas en mesure de le conquérir et qui se résignent à rester subalternes. »
Aux yeux du rebellisme, évidemment, toute l’histoire du socialisme réel ne mérite pas qu’on s’y arrête puisqu’elle s’est faite sous l’égide de l’État. La Chine par exemple mérite-t-elle l’attention de l’esprit rebelle de la gauche européenne ? Pas un instant. La trajectoire de ce pays continent, la fin du « siècle des humiliations », le dépassement de la famine, la construction d’infrastructures, l’indépendance nationale, l’évolution de la condition des femmes ? La simple évocation d’une complexité chinoise génère une suspicion immédiate teintée d’arrogance.
Le communisme doit être engagement dans les luttes réelles et non moyen d’évasion de la réalité.
Mais il faut aussi prendre garde à ce que les critiques nécessaires et légitimes des dérives mentionnées ne tournent pas, elles aussi, à l’exercice scolaire et formel. La critique du populisme, après tout, est un thème libéral qui a souvent été opposé aux aspirations populaires. Les « élites » rationnelles seraient seules aptes à commander des foules dominées par leurs émotions. Il faut donc suivre une ligne de crête difficile, entre refus libéral d’écouter la majorité et illusion populiste de pouvoir épouser un « sens commun », en réalité toujours hétérogène et contradictoire.
Avec la critique du rebellisme, l’analyste court le risque de perdre la distance critique et de soutenir aveuglément tout régime au seul prétexte qu’il est la cible de l’impérialisme aujourd’hui dominant. Un pays est-il anti-impérialiste seulement parce qu’il est visé par les États-Unis ou les choses sont-elles plus complexes ?
Il n’y a pas de réponse abstraite à ces interrogations, seule l’analyse concrète de la situation concrète, toujours difficile, permet de décider.
Où en sommes-nous de l’ascension des hautes montagnes ? Nous avons déjà atteint quelques hauteurs. Mais il faut poursuivre l’ascension. Le sommet est en vue : la construction d’« une société postcapitaliste et postimpérialiste », c’est-à-dire la construction ou le renforcement de l’État social démocratisé, l’indépendance nationale y compris pour les pays européens, le droit au développement pour les pays du Sud dans un contexte de crise climatique.
En 1922, Lénine encourageait à ne pas écouter les voix décourageantes qui raillaient l’homme qui faisait machine arrière pour emprunter d’autres voies. Aujourd’hui, Losurdo nous prévient contre les communistes utopiques qui cherchent d’autres sommets à gravir parce qu’ils « considèrent ces tâches comme trop médiocres et trop vulgaires, en tout cas totalement profanes par rapport à la sainte histoire de l’émancipation et du salut révolutionnaire ».
Le communisme doit être engagement dans les luttes réelles et non moyen d’évasion de la réalité.
Florian Gulli est membre du comité de rédaction de Cause commune
Cause commune n° 46 • été 2025