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Créée au début du XXe siècle par Edmund Husserl, philosophe allemand mathématicien de formation, la phénoménologie a été reçue dans de nombreux milieux intellectuels, avec le freudisme et quelques autres courants de pensée notamment anglo-saxons, non seulement comme l’ouverture d’un nouvel espace théorique, mais aussi comme une alternative plausible au marxisme.

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La pensée de Heidegger notamment, frontalement hostile aux valeurs humanistes et progressistes, se présente comme un prolongement et un développement de la méthode patiemment élaborée par Edmund Husserl. Mais il ne faut pas confondre ce que certains appellent le « tournant théologique » de la phénoménologie dans les années 1960 et les récupérations idéologiques qui l’ont suivie avec l’extraordinaire aventure de pensée initiée par Husserl, dont l’apport aux questions relatives à la formation des idées et des croyances, entre autres, reste de grande valeur.

La conscience, talon d’Achille du marxisme ?

La phénoménologie a ce caractère de prendre pour objet ces actes aussi banals qu’inaperçus par lesquels chacun de nous, au quotidien, donne sens à ce qu’il perçoit et orientation à son comportement : anticipation, mémoire, supposition, évaluation, etc. L’idée fondamentale d’Husserl est que ces actes ne sont pas réductibles à des explications psychologiques, mais qu’ils sont l’approche ou le rappel subjectif d’êtres objectifs qu’ils visent et constituent en tant qu’objets de pensée. L’arbre que je vois devant moi est réel, mais la perception que j’en ai n’est pas une simple image rétinienne passivement reçue : elle est une synthèse d’esquisses, d’imaginations, et non pas un simple flux : cet arbre, je pourrais m’en approcher, m’en éloigner, en faire le tour, le toucher, l’escalader… L’intentionnalité, concept fondamental, est le dépassement des limitations et de l’éparpillement du vécu subjectif dans l’évidence de « la chose même ». Cette évidence dans laquelle  Husserl voit « le vécu de la vérité » et « le présent vivant ».

Ce « retour aux choses », ce mouvement « vers le concret » s’amorçait déjà depuis le milieu du XIXe siècle, avec le déclin des grands systèmes spéculatifs, ceux de Fichte, Schelling et Hegel – la fécondité de ce dernier était d’ailleurs largement sous-estimée, Husserl lui-même n’y voyant que « folie ». De même, le matérialisme de Marx était totalement méconnu des milieux universitaires dans lesquels il s’était formé et évoluait quotidiennement. Mais d’un autre côté, le développement des sciences positives et particulièrement de la physique bouleversait la notion habituellement reçue de la matière, mettant en évidence qu’il y a une physique de l’infiniment petit, que la masse inerte (quantité de matière) est tout autre chose que la masse pesante, et que le mouvement n’est pas quelque chose d’extérieur qui se surajouterait à la matière, mais son mode d’existence. En d’autres termes, un matérialisme vulgaire se trouvait dépassé dans les faits, alors même que se manifestait, notamment dans les milieux intellectuels, une volonté de repenser la liaison du subjectif et de l’objectif.

« Trois quarts de siècle après, il estpeut-être temps de réévaluer l’apport de la phénoménologie : ni science rigoureuse, ni idéologie réactionnaire malgré les récupérations dont elle a fait l’objet, mais réflexion utile et même indispensable sur l’objectivité et l’intersubjectivité. »

Ce contexte de crise aiguë allait conduire certains à tomber dans des dérives mystiques et obscurantistes, et de nombreux autres dans des régressions idéalistes (celles que dénonce Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme). Husserl quant à lui cherche, contre tout relativisme et contre le matérialisme vulgaire, à maintenir le caractère absolument objectif de la connaissance scientifique et plus généralement de notre approche du réel, naturel et humain, tout en valorisant le dynamisme de la conscience subjective. C’est une voie étroite entre la réduction psychologiste et la métaphysique traditionnelle qu’il va s’efforcer de tracer.

Le monde du présent vivant ou l’antéprédicatif

Dès ses premiers travaux, Husserl se pose la question, rien moins que nouvelle, consistant à trouver pour la philosophie et aussi pour la science un « fondement » absolu. Ce fondement, Descartes l’avait trouvé dans le cogito : « Je pense donc je suis… » : Husserl, d’accord avec Descartes sur ce point, diverge aussitôt après : alors que Descartes fait le détour par Dieu pour fonder en vérité la certitude des sens et de la raison, pour Husserl, la conscience est « conscience de » ; elle a pour horizon non pas une collection d’objets sur lesquels elle serait sans prise aucune, mais un monde dans lequel elle est elle-même insérée. Elle est un mouvement toujours orienté vers un objet qu’on appellera objet intentionnel, par opposition à l’objet matériel de l’expérience naïve : percevoir, c’est percevoir quelque chose, imaginer c’est imaginer quelque chose, parler c’est parler de quelque chose et à quelqu’un, penser c’est penser à quelque chose, etc. Comme l’a pertinemment souligné Sartre dans son célèbre article de Situations I, Husserl pense la conscience non pas comme une fonction laborieuse et en quelque sorte digestive d’assimilation, mais comme un dynamisme en perpétuel mouvement d’extériorisation, de confrontation à l’étrangeté et à l’infinie richesse du monde et des choses.

Avant tout jugement, il y a donc une expérience, expérience originaire située dans ce nœud de relations qu’est le monde. C’est cela qu’on peut appeler l’antéprédicatif, ce « présent vivant » antérieur à toute détermination et à toute conceptualisation, qui ne nous est donnée que dans les esquisses, nécessairement incomplètes et imparfaites, dans lesquelles nous l’approchons. Une expérience qui, quelle qu’en soit la richesse, est toujours en déficit par rapport à l’inépuisable complexité du réel. C’est là que l’articulation de la phénoménologie et de la pensée marxienne aurait pu, aurait dû se faire.

« Husserl quant à lui cherche, contre tout relativisme et contre le matérialisme vulgaire, à maintenir le caractère absolument objectif de la connaissance scientifique et plus généralement de notre approche du réel, naturel et humain, tout en valorisant le dynamisme de la conscience subjective. »

Prenons l’exemple d’autrui. Je cite Merleau-Ponty, grand disciple français de Husserl : « Je me trompe sur autrui, je le constitue à partir de mes propres pensées ; ce ne sont pas des erreurs ou des imperfections de la perception d’autrui, c’est la perception d’autrui. » Autre exemple, celui de la mémoire, cet étrange instrument qui semble voué à fonctionner toujours mal : un souvenir, si embrouillé soit-il, est encore souvenir de cela même qui est en question, posé dans sa réalité de passé. Ou encore, pour prendre l’exemple qui est peut-être le plus central dans la réflexion husserlienne, les nombres ne sont pas essentiellement les produits d’un processus subjectif de construction (ce qu’ils sont bien sûr pour notre conscience subjective) mais aussi des idéalités objectives. Ainsi, le nombre 7 « est aussi objectif que les sept sages de la Grèce ». Pour le dire en termes husserliens, le noème (objet de pensée) ne se réduit pas à la noèse (façon de penser).

Un acquis limité

Husserl enrichit ainsi considérablement la notion de conscience, et l’enrichit d’un contenu étonnamment concret, en se donnant une théorie très originale de la temporalisation. En effet, chaque instant nouveau est originaire, et refoule « de plein droit », mais sans la supprimer, la trame des vécus antérieurs dans un passé de plus en plus flou (hier devient avant-hier, et la vie de la conscience, entre la rétention de la mémoire et la protension de l’imagination, peut être représentée comme un réseau, une grille ou un treillis en perpétuelle réorganisation). D’autre part, son rapport à l’objectivité n’est pas de l’ordre théorique de la contemplation, mais d’une série indéfinie de gestes esquissés et réprimés : je pourrais me saisir de cet objet mais je m’en abstiens, je devine comment il m’apparaîtrait sous un autre angle, etc. Le flux infini de nos perceptions est normé par des actes dans lesquels nous constituons, par des prises intentionnelles, le monde qui nous entoure.

« Le philosophe marxiste vietnamien Tran Duc Thao, dès 1951 et dans le contexte de l’époque, a cherché à montrer, sur la base des inédits de Husserl, que ce dernier avait sur le tard amorcé un renversement matérialiste de sa méthode. »

Cet enrichissement de la notion de conscience, qui l’ouvrait à la dimension du possible, est un acquis de grande valeur. Par contre, la théorie des essences (en termes husserliens l’eidétique) était dès l’origine porteuse d’une grave ambiguïté. On le sait : la notion d’existence intentionnelle a été reprise par Husserl à l’un de ses maîtres, le prêtre catholique et mathématicien Brentano, qui en retrace l’origine jusqu’à saint Augustin. De fait, il est difficile sinon impossible de ne pas se poser la question de l’origine de ces essences idéelles et immatérielles, dont certaines, à savoir notamment les idéalités mathématiques, semblent « imprimées » dans notre esprit de toute éternité. Comme le dit férocement Lucien Sève, qui rappelle au passage les convictions religieuses de Husserl, « présentées comme cela, seul le Bon Dieu peut les y avoir mises ». Et l’on ne peut que constater le « tournant théologique » pris par la phénoménologie à partir des années 1960, avec des œuvres comme celle notamment de Lévinas, tandis que Heidegger construisait une « ontologie phénoménologique » certes athée mais magnifiant le « sacré » et la parole mystique.

La possibilité d’une lecture matérialiste

Rien de cela n’était écrit d’avance. La critique du relativisme psychologiste menée par Husserl, certes idéaliste en son fond, était pertinente pour l’essentiel. Sa conception d’une histoire des sciences normée par une même ambition de vérité maintenue tout au long de l’histoire humaine a été reprise, à bon droit, par Canguilhem dans ses Études d’histoire et de philosophie des sciences. Mais, tributaire d’un rationalisme étroit et fermé aux notions de dialectique et de contradiction, insuffisamment informé sans doute des sciences de la nature et des sciences humaines, Husserl s’en est tenu à une conception idéaliste des essences. Il ne s’est pas donné les moyens de considérer que les essences, y compris les idéalités mathématiques, n’étaient pas descendues du ciel sur la terre mais étaient bien plutôt du social objectivé, de l’historique sédimenté, bref, des produits d’une millénaire acculturation productrice, à partir des rythmes et des régularités du vivant, des normes rationnelles. Exceptionnel dans l’analyse du temps court, celui de la conscience constituante et réfléchissante, il n’a pas pensé le temps long de l’histoire, et encore moins le temps long de l’évolution. La « vie », telle qu’il la conceptualise irréductible tant à la psychologie qu’à la biologie, reste prise dans une métaphysique de la conscience et du temps, de la conscience comme appréhension du temps qui, si elle s’élève jusqu’à la production d’une temporalité spécifiquement humaine, ne s’articule cependant pas à une contextualité sociale et historique.

Il faut saluer la mémoire du philosophe marxiste vietnamien Tran Duc Thao qui, dès 1951 et dans le contexte de l’époque, a cherché à montrer, sur la base des inédits de Husserl, que ce dernier avait sur le tard amorcé un renversement matérialiste de sa méthode, faisant droit à une éventuelle genèse historico-biologique de l’ego transcendantal. Dans Phénoménologie et matérialisme dialectique, Tran Duc Thao cherche à montrer, notamment dans la seconde partie de l’ouvrage, comment l’échec ultime de la fondation idéaliste envisagée par Husserl avait rendu ce renversement nécessaire. Mais aussi, et c’est le plus stimulant, combien une approche phénoménologique de faits religieux tels que la sacralisation ou le sacrifice converge avec d’autres analyses concernant l’instauration de la propriété et la constitution des classes sociales. Le fétichisme de la marchandise se trouve ainsi éclairé d’un jour nouveau.

Trois quarts de siècle après, il est peut-être temps de réévaluer l’apport de la phénoménologie : ni science rigoureuse, ni idéologie réactionnaire malgré les récupérations dont elle a fait l’objet, mais réflexion utile et même indispensable sur l’objectivité et l’intersubjectivité.

Jean-Michel Galano est agrégé de philosophie.

Cause commune43 • mars-avril 2025