Les travaux de Loïc Wacquant sont des outils précieux pour mettre en lumière les spécificités les plus contemporaines de la domination raciale et pour lutter contre le réductionnisme racial, aujourd’hui très présent, de façon latente ou manifeste, à l’Université comme dans les sphères militantes.

Loïc Wacquant est un sociologue français, né en 1960, connu pour ses travaux sur la pauvreté urbaine, la marginalité et le racisme aux États-Unis et en France. Élève et collaborateur de Pierre Bourdieu, il enseigne la sociologie à l’université de Californie à Berkeley et est chercheur au Centre de sociologie européenne à Paris. Son approche mêle théorie sociologique, enquête ethnographique et engagement politique.
Loïc Wacquant s’est notamment fait connaître par ses recherches sur les ghettos noirs américains et les banlieues françaises, qu’il compare dans une perspective critique. Parmi ses ouvrages les plus célèbres figurent Les Prisons de la misère (Raisons d'agir, 1999), Corps et âme (Agone, 2000), et Punir les pauvres (Agone, 2009).
On lui doit, ces dernières années, des articles très stimulants sur la question de la « race », du « capitalisme racial », dont plusieurs ont été publiés par la revue La pensée. Deux ouvrages notables : Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique (2024) et Racial Domination (2024).
Traduction d’extraits de racial domination
« Inspiré par la distinction établie par Moses Finley entre les “véritables sociétés esclavagistes”, dans lesquelles l’esclavage occupe une place centrale dans l’économie, la structure sociale et la politique, et les “sociétés à esclaves”, dans lesquelles la servitude humaine existe mais demeure marginale dans l’ordre institutionnel, je soutiens que nous avons tout à gagner à établir une distinction pertinente entre les “véritables sociétés divisées par la race” et les “sociétés avec race”. Cela nous permet de différencier les régimes de domination raciale selon des dimensions clés plutôt que de les regrouper sous une notion trop vaste et vague de “système social racialisé” défini comme “des sociétés dans lesquelles les niveaux économiques, politiques, sociaux et idéologiques sont partiellement structurés par le placement des acteurs dans des catégories raciales”.
« Dans les sociétés véritablement divisées par la race, la division ethnoraciale est fondamentale dans l’ordre symbolique. »
Sociétés divisées par la race
Dans les sociétés véritablement divisées par la race, la division ethnoraciale est fondamentale dans l’ordre symbolique ; elle sous-tend l’économie, clive l’espace social, façonne la structure et le fonctionnement de l’État, modèle l’espace physique à son image et s’infiltre profondément dans la subjectivité pour créer un habitus racial – c’est-à-dire un ensemble de dispositions racialisées et racialisantes. Les frontières entre les catégories sont nettes, rigides et imperméables. Le champ bureaucratique reconnaît et applique ces frontières et déploie la gamme des politiques publiques en conséquence, de manière à conférer à la race force et matérialité. La division raciale imprègne la culture quotidienne, commerciale et civique, et façonne les relations intimes. L’architecture des institutions approfondit et perpétue régulièrement les disparités entre les différentes catégories, renforçant et enracinant ainsi l’appartenance à un groupe. Dans ces sociétés, la race n’est pas seulement une catégorie mentale, mais produit des groupes ethnoraciaux à part entière, institués, capables d’agir en tant que tels sur la scène historique. Une formation sociale qui se rapproche de cet idéal-type dans l’histoire est l’Afrique du Sud sous l’apartheid, où aucun recoin de la société n’échappait aux effets de la race et où l’imposition de l’ordre racial était manifeste, brutale et systématique.
« Dans les sociétés avec race, la division ethnoraciale est présente mais atténuée et accessoire à l’ordre symbolique ; le fonctionnement économique n’en dépend pas. »
Sociétés avec race
En revanche, dans les sociétés avec race, la division ethnoraciale est présente mais atténuée et accessoire à l’ordre symbolique ; le fonctionnement économique n’en dépend pas ; l’édification de la nation n’est pas motivée par l’exclusion fondamentale ou continue des populations racialisées. Ces populations sont présentes et peuvent être marginalisées, discriminées et dénigrées, voire soumises à la violence, mais le clivage fondamental de l’espace social n’est pas racial ; il repose sur la classe, la citoyenneté, la région, la religion ou tout autre principe social de vision et de division. Les pôles ethniques de l’aura et de la stigmatisation sont atténués, voire éteints. La catégorisation naturalisante peut fonctionner dans la vie quotidienne, mais elle est superficielle et incohérente ; elle peut se manifester dans le domaine politique, mais ce dernier ne tourne pas autour de la culture et de l’exploitation des fissures ethniques. Les frontières entre les catégories sont floues et conjoncturelles, et elles autorisent la mobilité, le mélange et le passage. La race peut devenir saillante sans pour autant être conséquente, ou bien elle est conséquente dans un secteur de la vie sociale (par exemple, le marché du travail) mais pas dans un autre (par exemple, les options matrimoniales). En bref, l’appartenance ethnoraciale n’est pas ce qu’Everett C. Hughes appelle un « trait de statut principal » qui détermine les chances de vie et l’identité individuelle et collective en supplantant d’autres attributs sociaux. Par conséquent, la formation d’une collectivité fondée sur la race reste suspendue entre un “groupe sur papier” et un “groupe pratique”. Les efforts de mobilisation selon des lignes ethnoraciales sont faibles et diffus, les tentatives de reconnaissance officielle absentes ou infructueuses. La Norvège contemporaine se rapproche de ce type de situation, malgré la marginalisation de longue date des Samis et la croissance récente et le traitement différencié d’une population distincte d’immigrés et de réfugiés non occidentaux. »
Racial Domination, Polity Press, 2024, p. 357-359.
Traduction de Florian Guilli.
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025