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Ancien président du jury de l’agrégation de philosophie, auteur de plusieurs livres sur René Descartes, notamment L’Homme des passions, Descartes n’a pas dit, et Le Style de Descartes, Denis Kambouchner est aussi un citoyen vigilant, inquiet de la situation de l’institution scolaire et de sa difficulté grandissante à former Des enfants instruits (selon le titre de l’ouvrage paru en janvier 2026 aux éditions Les Belles Lettres). Des préoccupations plus proches les unes des autres qu’il n’y paraît.

 

CC : L’héritage de Descartes est souvent associé, dans l’idée qu’on s’en fait, à un certain classicisme et même à une certaine tradition spécifiquement française. Comment l’expliquez-vous ?

Descartes, auteur classique, philosophe français, fondateur même d’une certaine lignée française en philosophie, c’est l’évidence. Commençons par le second point, avec les fameuses formules de la fin du Discours de la méthode : « Et si j’écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu’en latin, qui est celle de mes précepteurs, c’est parce que j’espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens. » Descartes ajoutait : « Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l’étude [ayant, comme lui, passé des années dans les écoles], lesquels seuls je souhaite pour mes juges [parce qu’eux seuls peuvent comparer son propos avec ce que d’autres ont écrit], ils ne seront point, je m’assure, si partiaux pour le latin qu’ils refusent d’entendre mes raisons, parce que je les explique en langue vulgaire. »

Descartes n’est pas le premier auteur d’écrits philosophiques en français. Avant lui, il y a eu Michel de Montaigne, et Pierre Charron qui a tiré des Essais un traité De la sagesse (1601), et même un nommé Scipion Dupleix qui a rédigé entre 1600 et 1610 un Cours de philosophie contenant la logique, la physique, la métaphysique et l’éthique. Il n’empêche, la déclaration du Discours de la méthode va loin : elle retire aux « doctes » leur autorité sagissant de ce qui est exact et recevable (ou non) en philosophie ; désormais, les vrais juges seront tous les bons esprits, savants comme il faut, restés libres à travers une éducation supérieure ; dans la société civile, ceux-ci ne manquent pas. De fait, même si, en France, une partie de l’héritage cartésien sera assumée par des gens d’Église (le plus connu étant le père Malebranche), c’est dans les salons, chez les écrivains ou auprès de petits réseaux de savants indépendants que les idées de Descartes fructifieront.

« Chez Descartes, le recul critique s’entend avant tout par rapport à des discours appartenant au registre de la philosophie et des sciences. Il s’agit de traquer les faux principes, les représentations obscures et les raisonnements incohérents. »

C’est pour une part grâce à l’auteur de ce Discours que la France est devenue ce qui fera son prestige un siècle plus tard avec les Lumières : le pays des philosophes. Cela étant, on a pu compter des cartésiens ailleurs en Europe : aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, en Angleterre. C’est que l’œuvre de Descartes est apparue très tôt (dès le début des années 1640) comme « la nouvelle philosophie », que l’on peut certes discuter mais qui de toute manière fait événement. Et Spinoza, si notoirement opposé à Descartes sur les rapports de l’âme et du corps ou sur le libre arbitre, lui doit en réalité plus qu’une impulsion initiale : de nombreux éléments de sa propre pensée.

Quant au classicisme, l’évidence n’est pas moindre. Non que les textes de Descartes soient porteurs à cet égard d’une doctrine comparable à celle de L’Art poétique de Boileau, paru en 1674, près de vingt-cinq ans après la mort du philosophe (1650). Mais ces textes apportent, sagissant des idées qui se trouvent dans lesprit comme de lexpression des pensées en général, les valeurs de la clarté et de la distinction, sur lesquelles sera fondée toute une partie de la doctrine du classicisme français (« Ce qui se conçoit bien sénonce clairement… »). Inutile dajouter que Descartes, écrivant au seuil de ce quon appelle lâge classique, fait lui-même figure de classique parmi les classiques ; ce qui n’exclut pas que son œuvre comporte des plages encore méconnues, des subtilités qui, aujourd’hui encore, restent à démêler, et des formulations surprenantes par rapport à l’image que nous gardons de lui.

 

CC : À l’heure où l’on reçoit pour vrai « par les sens », comme le dit Descartes, une masse de plus en plus importante d’informations disparates, le recul critique inauguré par Descartes semble plus que jamais d’actualité. Mais comment le mettre en œuvre concrètement ?

Question complexe. Chez Descartes, le recul critique dont vous parlez s’entend avant tout par rapport à des discours appartenant au registre de la philosophie et des sciences. Il s’agit de traquer les faux principes, les représentations obscures et les raisonnements incohérents. Mais de même que Descartes a, sauf exception, évité de s’engager dans la discussion de matières de foi (lesquelles, par définition, sont ou très obscures ou du moins impossibles à démêler entièrement par la raison humaine), il s’est abstenu de traiter des problèmes posés par la vérité historique ou, en général, par les événements internes aux sociétés humaines. Il reste donc difficile de déterminer quelle attitude « cartésienne » vaudrait par rapport à ces flux d’informations (ou de pseudo-informations, fake news…) auxquels vous faites allusion.

En tout état de cause, il est évidemment exclu que nous engagions des enquêtes approfondies sur la totalité des faits qui sont portés à notre connaissance : ces entreprises doivent être réservées aux affaires qui nous intéressent le plus directement et sur lesquelles nous avons des chances raisonnables de parvenir à faire la lumière. Quant aux innombrables données que nous ne pouvons vérifier par nous-mêmes, quelle attitude adopter ? Faut-il les « révoquer en doute » indistinctement ? Si cela revient à les tenir pour fausses, en aucun cas : nous risquerions une paralysie pratique, doublée, dans nos communications, d’une étrange aphasie, puisque nous renoncerions à tout commentaire sur les situations que d’autres viendraient à évoquer. Ou bien alors il faudrait constamment user de précautions rhétoriques : « Si ceci est exact, alors on peut penser que… »

« Cette prudence dans le jugement fait évidemment partie des vertus cartésiennes.»

En réalité, ces précautions s’imposent dans certains cas seulement. L’essentiel reste d’évaluer la fiabilité de nos sources – chose qui passe notamment par une appréciation du langage dans lequel les faits sont présentés. Après avoir jugé des sources, il faudra émettre un avis sur les faits et, en cela, la grande affaire sera de rester circonspect et mesuré, en évitant de céder aux passions que ces faits peuvent exciter, et en gardant bien à l’esprit la complexité des choses humaines. Même si certains textes de Descartes sur les affaires auxquelles il a été mêlé aux Pays-Bas portent des marques de passions vives, cette prudence dans le jugement fait évidemment partie des vertus cartésiennes. Soulignons seulement qu’elle a été cultivée et problématisée bien avant lui (par une série d’auteurs anciens, dont Cicéron et Sénèque) ou près de lui (par un Montaigne), et qu’elle le sera beaucoup après lui (tant par les philosophes britanniques que par les historiens, mémorialistes, moralistes et philosophes politiques du siècle suivant).

 

CC : L’enseignement de philosophie dans les classes terminales des lycées, partie prenante de la tradition républicaine, apparaît fragilisé, voire menacé. Quelles pistes pour le réactiver ?

Voilà une tout autre question… Que d’importantes menaces pèsent sur l’enseignement de la philosophie dans les lycées français, le thème n’est pas nouveau. Déjà, voici un demi-siècle, le projet du ministre René Haby avait été de rendre cet enseignement facultatif en terminale. Je n’ai pas connaissance de semblables projets à l’heure actuelle, mais il serait aventureux d’imaginer que l’administration née de l’élection de 2027 sera très favorable à la discipline. En outre, il est certain que la suppression de la « classe de philosophie » (terminale L) en 2019 avec la réforme Blanquer a été ressentie par les collègues comme un dommage que la mise en place de la spécialité « Humanités, littérature et philosophie » n’a pas pu compenser.

« La philosophie et son enseignement ont besoin de culture, et principalement d’une culture de type humaniste. »

Quant à votre question, je ne crois pas que l’enseignement de la philosophie en terminale soit fragilisé seul, ni par conséquent qu’il soit seul à réactiver. La crise à laquelle nous sommes confrontés est bien plus large : elle concerne l’ensemble des enseignements littéraires, et même l’ensemble des enseignements tout court. S’il est aujourd’hui si difficile (plus difficile que par le passé) d’enseigner la philosophie, c’est d’abord que les élèves n’ont plus la maîtrise de la langue qui leur permettrait d’entrer aisément dans des distinctions fines ou dans des argumentations complexes ; que tout développement de quelque ampleur les rebute ; qu’ils ont du mal à se concentrer sur une lecture, et par voie de conséquence ont très peu lu ; et qu’ayant très peu lu, ils manquent de toutes sortes de repères culturels, y compris du côté des sciences et des techniques. Or il serait à l’évidence illusoire, pour diverses raisons et plus que jamais dans les conditions dont il s’agit, de croire que la philosophie pourrait s’enseigner sur un mode purement maïeutique. La philosophie et son enseignement ont besoin de culture, et principalement d’une culture de type humaniste. À cet égard, la corrélation (l’enchaînement) entre « grammaire » (étude des langues), rhétorique et dialectique (philosophie), qui a caractérisé les systèmes d’enseignement de l’âge classique, a quelque chose d’indissoluble. Ainsi la restauration d’une culture humaniste m’apparaît-elle comme la condition première de toute réactivation ou régénération concernant en propre notre discipline.

 

CC : Comment articuler la réflexion philosophique à une visée émancipatrice et universaliste dans les conditions d’aujourd’hui ?

Remarquons-le d’abord, bien des travaux et des enseignements relevant de la philosophie ne témoignent d’aucune visée émancipatrice, au sens précis d’un combat contre les dispositifs de domination et pour la liberté d’esprit en général. Pour que votre question se pose, il faut donc que cette visée soit conçue, et conçue comme constituante pour les activités dont il s’agit. D’autre part, je suppose cette question induite par le contexte assez sombre que nous connaissons, celui d’une dynamique politique, sociale, économique, technologique qui ajoute aux servitudes plutôt qu’elle n’est porteuse de nouvelles libertés ; celui, aussi, de nouveaux soupçons émis à l’égard des idéaux et positions qu’on appelle universalistes et qui ont partie liée avec l’héritage des Lumières.

« La crise à laquelle nous sommes confrontés est bien plus large : elle concerne l’ensemble des enseignements littéraires, et même l’ensemble des enseignements tout court. »

Sur ce dernier point, une réponse simple sera qu’il appartient justement aux philosophes – à ceux, bien sûr, qui restent attachés à cet héritage – de travailler à répondre à ces soupçons ; cela, sans crispation ni esprit polémique, sans méconnaître le malaise dont ces soupçons peuvent relever, et sans sous-estimer la difficulté des concepts. Pour ma part, face à l’assertion rebattue d’après laquelle l’universel dont on parle est en fait la production d’une culture particulière, j’incline, dans un premier temps, à demander ce qu’on désigne par cette culture et avec quelles frontières, mais aussi, ensuite, à faire l’économie, autant qu’il se peut, d’une problématique (ou d’une thématique, ou d’une rhétorique) de l’universel. Il y a toujours avantage, me semble-t-il, à chercher comment poursuivre des analyses et formuler des vérités importantes, sans recourir à des termes qui fonctionnent comme des signaux clignotants. Les éléments de la culture et de l’éthique qu’il s’agit de faire prévaloir sont, pour l’essentiel, déjà là ; tout le problème, pour les faire prévaloir, est de mettre au point un langage assez neuf.

Propos recueillis par Jean-Michel Galano.

 

Cause commune47 • janvier/février 2026