Tout le monde connaît l’Organisation des Nations unies, l’ONU, pourtant le grand public ne mesure pas l’étendue de ses missions. Si on sait qu’elle doit garder la paix, la situation géopolitique actuelle amène des questionnements – légitimes – sur son efficacité et donc, sa légitimité. Ces questionnements ont pris de la force après le début de la guerre russe en Ukraine et israélienne à Gaza.
Un immobilisme apparent
Malgré un immobilisme apparent, l’ONU a des effets positifs beaucoup moins médiatisés mais tout aussi importants là où les missions sont menées. Cette impression d’immobilisme provient principalement du Conseil de sécurité. Il est composé de quinze membres, dont cinq permanents disposant du droit de veto : les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Une critique pouvant être faite à ce conseil tend également à sa représentativité géographique et d’intérêts : aucun pays africain, aucun pays d’Amérique du Sud ou d’Asie du Sud n’est présent. En somme, le Sud Global, pourtant disparate, n’est pas représenté. On peut ainsi facilement comprendre les revendications de ces dits pays pour une extension du nombre de membres permanents. C’est pour restaurer l’équilibre que la France et le Mexique ont conjointement proposé une résolution visant à élargir à vingt-cinq membres le Conseil de sécurité et à suspendre l’usage du droit de veto par les membres permanents lorsque des atrocités de masse sont commises. C’est ce droit de veto qui a empêché toute adoption de résolution contre la Russie ou Israël ces quatre dernières années.
La situation internationale actuelle et le Conseil de la paix de Donald Trump
La lecture des actions et des positions de la France doit se faire à l’aune de la situation internationale actuelle. En somme, la guerre en Ukraine, menée par la Russie, a entraîné une augmentation colossale des budgets alloués à la défense. Les guerres au Moyen-Orient ont pu continuer grâce à un effondrement du respect du droit international et à un manque de volonté de sanctionner. La nouvelle élection de Donald Trump aux États-Unis a amené son lot de conséquences à l’échelle internationale.
« C’est le droit de veto du Conseil de sécurité qui a empêché toute adoption de résolution contre la Russie ou Israël ces quatre dernières années. »
Déjà au début des années 2000, l’ONU était parfois écartée des conflits majeurs, traités dans d’autres forums ou via des accords bilatéraux. La guerre froide avait d’ailleurs éloigné l’ONU de ses objectifs initiaux, pour cause de séparation en blocs de ses états fondateurs. C’est d’ailleurs à cette période qu’est né le Mouvement des non-alignés. Il faut se rappeler que l’ONU n’est que ce que les États veulent en faire, elle n’est pas un organe indépendant. Elle est parfois surnommée « Parlement du monde », car c’est le seul forum au monde où tous les États sont représentés – à l’Assemblée générale – et où tous les diplomates peuvent échanger entre eux. Aucun autre organe, pas même le nouvellement créé et accessible pour un milliard de dollars américains board of peace de Donald Trump qu’il voulait rival voire remplaçant l’ONU, n’a une aussi large audience.
Concernant ce Conseil de la paix, il faut rappeler que la Commission européenne a assisté en tant qu’observateur à la première réunion, sans mandat ni accord des États membres de l’UE. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, avait critiqué cela, à juste titre, et la France avait préalablement décidé de « ne pas donner de suite favorable » à la proposition de Donald Trump de rejoindre son Conseil de la paix. La raison de ce refus est que ce Conseil se veut remplacer l’ONU, alors qu’il avait été présenté la première fois par Donald Trump comme le conseil d’administration de son plan de paix en vingt points pour Gaza. Le Quai d’Orsay soulignait la faiblesse et le risque de ce plan de paix, alors qu’une dénonciation nette et précise aurait dû être prononcée, le plan étant déséquilibré, irréalisable au vu de la situation entre les parties, ne garantissant aucune mesure de sécurité pour les Palestiniens, sans compter le fait qu’il ne respectait pas le droit international et s’arrogeait des prérogatives du Conseil de sécurité.
Diminution drastique des contributions américaines
Si les États-Unis sont coutumiers de dénigrer l’ONU par-ci ou d’en louer ses victoires par-là, ils étaient restés jusque-là dans toutes les agences onusiennes et n’avaient pas diminué aussi considérablement leur contribution financière.
Donald Trump a fait passer un cap aux critiques américaines en diminuant drastiquement les contributions américaines à l’ONU : 11 milliards de dollars américains en 2024 (sous Joe Biden), 2,7 milliards en 2025 et 2 milliards prévus en 2026. Cette diminution nette des revenus de l’Organisation, qui dépend entièrement des budgets alloués par ses États membres, a contraint le secrétaire général, António Guterres, à diminuer de 20 % le personnel du secrétariat et à délocaliser des sièges d’agences, notamment vers Nairobi au Kenya car les coûts de fonctionnement, les loyers notamment, y sont moins élevés.
« L’ONU est le seul forum au monde où tous les États sont représentés – à l’Assemblée générale – et où tous les diplomates peuvent échanger entre eux. »
Les problèmes de ressources financières de l’ONU sont structurels. C’est pour amoindrir la dépendance de l’Organisation à la fluctuation des sommes versées par les États que nous avions proposé dans notre rapport parlementaire susmentionné que les montants de solde inutilisés puissent être conservés par l’ONU à la fin de chaque exercice budgétaire afin de sécuriser sa trésorerie en cas de crise de liquidités ultérieures ; mais aussi d’améliorer la transparence des financements des agences onusiennes pour diminuer la défiance de certains États à leur égard.
Comme si cela ne suffisait pas à affaiblir l’Organisation, Donald Trump a pris la décision que les États-Unis ne feraient désormais plus partie de l’OMS, l’organisation mondiale de la Santé, le Conseil des droits de l’Homme et l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Ce retrait inquiète quant à un éventuel recul des droits et de la sécurité, notamment sanitaire, pas seulement aux États-Unis mais dans le monde. C’est la démocratie, in fine, qui est menacée. Mais ne serait-ce pas là le but des ultracapitalistes que de s’affranchir de toutes règles entravant leurs hyperprofits ?
Baisse de la crédibilité de la France
Mais revenons au rôle de la France. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité, elle a donc un devoir d’exemplarité. On attend donc d’elle un respect du droit international en toutes circonstances autant qu’une vigilance à ce respect de la part des autres pays, et davantage de ses alliés et pays amis.
Pourtant, la France participe au déclin du respect du droit international, et cela notamment depuis la départementalisation de Mayotte, qui est devenue française par un référendum contestable. C’est sur ces mêmes "principes" juridiques qu’Emmanuel Macron a décidé, seul, de reconnaître le plan marocain pour le Sahara occidental, alors qu’un référendum doit y être organisé depuis plus de trente ans, empêché par le Maroc. Cette décision historique légitime l’occupation d’un territoire non autonome.
Si on prend en compte la guerre russe en Ukraine et israélienne à Gaza, on constate un deux poids deux mesures quant aux sanctions. Cette double mesure pour un même crime, crime contre l’humanité, ce manque de cohérence, entraîne une baisse de la crédibilité de la voix de la France dans les négociations internationales.
« On attend de la France un respect du droit international en toutes circonstances autant qu’une vigilance à ce respect de la part des autres pays. »
La France a eu par le passé un rôle de médiateur dans les conflits et bien souvent de "plume "c’est-à-dire de rédacteur des résolutions qui allaient être discutées ensuite. Ces deux missions vont de pair et impliquent l’excellent travail des diplomates français. Seulement, ils sont tributaires des directions choisies par le Président de la République qui a, sous Emmanuel Macron, le monopole en ce qui concerne les Affaires étrangères. Ce qui nous distinguait avant aussi, était une voix singulière alors qu’aujourd’hui Emmanuel Macron n’a pas su défendre la souveraineté autant industrielle et économique que politique de la France vis-à-vis des États-Unis. Nous pouvons en faire le même constat final avec l’Union européenne, derrière laquelle le Président de la République se cache pour la prise de trop nombreuses décisions. Qu’il s’agisse de l’accord sur les droits de douane entre l’UE et les États-Unis suite aux menaces de Donald Trump (2025), de la mise en place provisoire de l’accord de libre-échange avec le Mercosur (1er mai 2026), ou des sanctions vis-à-vis des colons israéliens (12 mai 2026), la France n’a pas fait respecter sa voix : une opposition aux deux premiers exemples, des sanctions à l’égard davantage de colons israéliens pour le dernier. La France doit rester ferme sur ses positions et ne pas s’accommoder de moins, d’autant plus quand ses propres intérêts – autant économiques, souverains que moraux – sont mis en péril. Cette intransigeance redonnerait de la force à la diplomatie française au sein de l’Union européenne autant que dans les instances internationales et forums dont elle est partie prenante, y compris à l’ONU.
Jean-Paul Lecoq est député PCF de la Seine-Maritime.
Jean-Paul Lecoq et Laurence Vichniewsky sont les auteurs d’un rapport (juin 2024) sur les perspectives d’une réforme de l’ONU.
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026