Les droits de tirage spéciaux (DTS) constituent l’ébauche d’une monnaie internationale, composée des différentes monnaies nationales à proportion du poids de leurs économies nationales.
Parmi les forces progressistes, il est communément admis que l’on est contre l’hégémonie du dollar et donc pour la dédollardisation du monde. Les sociaux-démocrates européistes en font un argument pour l’euro, censé jouer le rôle d’un contrepoids au dollar pour donner naissance à un ordre monétaire multipolaire… qui ressemblerait cependant beaucoup à une compétition interimpérialiste. C’est pourquoi le Parti communiste prône davantage une monnaie véritablement internationale plutôt qu’une seconde monnaie mondiale pour limiter l’hégémonie de la seule véritable monnaie mondiale actuelle, le dollar.
Les DTS : un embryon de monnaie internationale
Le PCF propose de prendre appui sur un embryon de monnaie internationale, les droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, mais d’un FMI rénové et démocratisé, cessant d’être un instrument de domination aux mains des grandes puissances impérialistes qui concentrent la majorité des droits de vote (les États-Unis, à eux seuls, s’arrogent une minorité de blocage sur toutes les décisions). Les puissances impérialistes décident en effet quand et à quelles conditions l’ensemble des pays du monde, et notamment ceux du Sud, peuvent recourir à leurs droits de tirage sur les fonds collectivement placés au FMI sous la forme de réserves monétaires. Celles-ci ne sont pas constituées d’une seule monnaie mais d’un panier de devises reflétant le poids des différentes monnaies dans le commerce international. Ce panier doit donc permettre à chaque pays de commercer avec le reste du monde.
Quand un pays se retrouve à court de réserves ou ne peut plus accéder aux marchés financiers pour financer sa balance commerciale ou l’activité courante de son État, il peut faire appel au FMI pour bénéficier de ces lignes de crédit en devises étrangères, ce que le FMI, c’est-à-dire les grandes puissances impérialistes qui le dirigent, n’accorde qu’en échange de plans d’ajustement structurel, fortement austéritaires et violemment anti-interventionnistes dans les domaines commercial, industriel ou agricole. Cela a généralement pour effet d’ouvrir grand aux intérêts des multinationales occidentales les pays contraints de faire appel au FMI et laisse un sillage de misère, de maladies et de famines, lié à la destruction des protections commerciales bénéficiant aux agricultures vivrières et à la destruction des services publics.
« Cette idée de faire des DTS la monnaie des échanges internationaux n’est pas neuve puisque, en 1944, John Maynard Keynes, avait déjà proposé une telle solution avec le “bancor” »
Pour abject que soit le fonctionnement actuel du FMI, il n’en porte pas moins les germes d’un autre monde. Les DTS constituent l’ébauche d’une monnaie proprement internationale, composée des différentes monnaies nationales à proportion du poids de leurs économies nationales. Au niveau international, les DTS peuvent jouer, sans grand changement technique (mais avec une immense transformation de la gouvernance du FMI), le même rôle que la monnaie sur le marché intérieur. En effet, la monnaie permet (entre autres choses) de fluidifier les échanges sur le marché intérieur en évitant la double concordance des besoins qui pèse sur le troc. Sans monnaie, si je produis du blé et que j’ai besoin de chaussures, encore faut-il que le marchand de chaussures ait quant à lui besoin de blé et, disons, de légumes. L’argent me permet de ne pas avoir à chercher le mouton à cinq pattes, le vendeur de légumes qui a besoin de blé et va me permettre d’échanger avec mon marchand de chaussures. Je vends mon blé à qui en a besoin contre de l’argent, j’achète avec les chaussures dont j’ai besoin et mon marchand de chaussures les légumes qu’il désire.
Cette idée de faire des DTS la monnaie des échanges internationaux n’est pas neuve puisque, en 1944, John Maynard Keynes, représentant le gouvernement britannique lors des négociations de Bretton Woods, qui devaient définir l’ordre monétaire international de l’après-guerre (du moins pour les puissances capitalistes et leurs colonies), avait déjà proposé une telle solution avec le « bancor ». Chaque pays échangerait dans cette monnaie internationale convertible en or. Chaque pays placerait ses réserves d’or auprès du FMI qui émettrait une certaine quantité de monnaie bancaire internationale définie comme un certain multiple des réserves d’or mises en commun.
Le pétrodollar et l’impasse de la dédollardisation
Les États-Unis, détenteurs des deux tiers des réserves d’or mondiales en 1945 avaient refusé cette proposition, la voyant pour ce qu’elle était, l’ultime tentative d’un Royaume-Uni sur le déclin pour ne pas transmettre le flambeau de l’hégémonie financière à Washington, selon le principe de « si je ne peux plus être la puissance hégémonique que personne ne le soit ». Ce n’est pas ce qui s’est produit. L’ordre financier d’après-guerre serait fondé sur le dollar et celui-ci serait as good as gold, c’est-à-dire que la réserve fédérale des États-Unis s’engagerait désormais à maintenir la convertibilité du dollar et de l’or au taux de 35 $ l’once. Dans un monde où les États-Unis détenaient l’essentiel des réserves d’or mondiales, cela faisait de facto du dollar la monnaie mondiale pour les échanges internationaux et les réserves.
« Pour la Chine, les DTS présentent un avantage décisif : ils ne sont liés à aucune puissance nationale particulière. Composés d’un panier de devises, leur valeur est plus stable et moins sujette aux aléas géopolitiques. »
Ce système a duré vingt-cinq ans jusqu’à sa chute en 1971 quand le président des États-Unis, Richard Nixon, suspend unilatéralement la convertibilité du dollar et de l’or. Les contradictions qui s’étaient accumulées au cours du quart de siècle écoulé étaient devenues insurmontables. À mesure que l’économie et le commerce mondial croissaient, les États-Unis devaient fournir de plus en plus de dollars au monde mais les réserves d’or, elles, ne croissaient pas au même rythme. L’or devenant plus rare par rapport à la monnaie en circulation, son prix augmentait. Un État spéculateur avait donc tout intérêt à demander la conversion de ses dollars en or au cours fixe de 35 $ l’once puis de vendre l’or au prix du marché. C’est ce qui s’est passé en août 1971 quand le Royaume-Uni a demandé la conversion de 3 milliards de dollars en or.
Face au risque de panique bancaire, les États-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar et de l’or et les DTS sont devenus un panier de monnaies flottantes adossées sur rien d’autre que la croissance de la production et du commerce international qui détermine leurs poids dans le panier. Loin d’être un problème, cette caractéristique aurait pu contribuer à faire des DTS la nouvelle monnaie mondiale.
Mais alors pourquoi le dollar est-il resté dominant après 1971 ? Précisément parce que les États-Unis ont transformé une faiblesse apparente en nouvelle source de puissance. Dès 1974, ils concluent des accords avec l’Arabie saoudite : le pétrole serait exclusivement facturé et réglé en dollars, et les excédents saoudiens seraient recyclés en bons du Trésor étasuniens. En échange, Washington garantit la sécurité militaire du royaume. Ce système du pétrodollar s’étend rapidement aux autres monarchies du Golfe.
Le mécanisme est simple mais redoutable. Tout pays important du pétrole doit se procurer des dollars, créant une demande structurelle pour la monnaie étasunienne. Les pays exportateurs accumulent des excédents massifs qu’ils réinvestissent dans les obligations du Trésor, finançant ainsi la dette étasunienne. Ce "complexe pétrole-dollar-Wall Street " comme le formulait récemment Vijay Prashad dans un récent article, remplace l’or par l’énergie comme fondement de l’hégémonie monétaire.
Cette architecture repose sur la puissance militaire. Ce sont les flottes des États-Unis qui sécurisent les détroits stratégiques, en particulier celui d’ Ormuz. Ce sont leurs bases et leurs sanctions qui contraignent les États récalcitrants. Sans cette force brute, le pétrodollar s’effondrerait. C’est précisément pourquoi la dédollardisation est improbable à court terme : aucune autre puissance ne dispose à la fois de la profondeur financière, de la capacité de projection militaire et du pouvoir de sanction nécessaires pour imposer sa monnaie dans le commerce pétrolier mondial.
L’illusion du yuan et le soutien stratégique de la Chine aux DTS
Certains imaginent le yuan comme solution. C’est une illusion. La Chine ne souhaite pas que le yuan devienne une monnaie de réserve mondiale. Pourquoi ? Parce qu’une monnaie pleinement convertible et internationale exigerait des déficits commerciaux chroniques (pour fournir des liquidités au monde) et une ouverture financière totale, bref, elle serait synonyme de désindustrialisation et de cycles spéculateurs déstabilisateurs. La Chine a observé ce qu’il est advenu du Japon dans les années 1980 ou des économies asiatiques en 1997. Elle préfère contrôler strictement sa monnaie pour protéger son appareil productif
« Le monde multipolaire ne se fera pas avec deux ou trois monnaies nationales en concurrence, mais avec une monnaie véritablement internationale, libérée de toute tutelle impérialiste. »
C’est pourquoi le gouvernement de Pékin soutient de plus en plus bruyamment les droits de tirage spéciaux comme embryon d’une monnaie commune internationale. Ainsi, le 18 juin 2025, Pan Gongsheng, gouverneur de la Banque populaire de Chine (BPC), a rappelé qu’en 2009 l’un de ses prédécesseurs, Zhou Xiaochuan, avait proposé d’utiliser les droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international (FMI) comme base d’une monnaie de réserve internationale alternative au dollar. La proposition soutenue de longue date par le PCF n’est donc pas une simple lubie imaginée en chambre, elle participe au combat d’idées en faveur d’un système financier mondial, alternative désormais portée par l’une des deux premières puissances mondiales.
Pour la Chine, les DTS présentent un avantage décisif : ils ne sont liés à aucune puissance nationale particulière. Composés d’un panier de devises, leur valeur est plus stable et moins sujette aux aléas géopolitiques. Pour les pays du Sud, c’est une protection contre l’arbitraire du pétrodollar et des sanctions étasuniennes.
Bien sûr, les DTS restent prisonniers de la gouvernance viciée du FMI, où les États-Unis disposent d’une minorité de blocage. Mais, sur le principe, ils constituent la seule véritable alternative à l’hégémonie du dollar qui ne soit ni une compétition interimpérialiste (comme l’euro) ni un projet national déguisé. Ils pourraient devenir ce que Keynes espérait avec le Bancor : une monnaie internationale neutre, adossée non à l’or ou au pétrole, mais à l’ensemble des économies mondiales. La Chine le comprend. C’est pourquoi, plutôt que de pousser le yuan, elle travaille patiemment à la transformation du système des DTS. Le monde multipolaire ne se fera pas avec deux ou trois monnaies nationales en concurrence, mais avec une monnaie véritablement internationale, libérée de toute tutelle impérialiste.
Kevin Guillas-Cavan est économiste.
Cause commune n° 48 • mars/avril 2026