Jamais sans doute les raisons objectives pour mettre en chantier un nouveau type de coopération entre peuples libres, souverains et associés n’ont été aussi présentes ; mais jamais les forces politiques et sociales qui portent ce projet ne sont apparues comme étant aussi éloignées de cet objectif, alors que la conscience de classe en Europe est dramatiquement faible.
La construction capitaliste actuelle de l’Union européenne correspond, dans ses structures et sa logique politique et idéologique telles qu’elles sont énoncées dans les traités européens, à un âge historique précis du capitalisme : celui qui s’est développé depuis 1945, d’abord dans une phase d’expansion, puis dans une phase de crise. Dans l’histoire de la construction européenne, le traité de Rome (1957) est la manifestation de la phase d’expansion. Les traités néolibéraux, depuis l’acte unique de 1986, sont les réponses des bourgeoisies européennes à la période de crise, en lien avec l’évolution du capitalisme international de la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste.
Les bourgeoisies européennes n’ont plus de projet commun
Or les évolutions récentes au sein de l’UE et celles de l’UE elle-même montrent que les bourgeoisies européennes n’ont plus de projet commun. En matière de défense et d’industrie militaire, que celles-ci utilisent de plus en plus comme source de profits, le cadre intergouvernemental est privilégié. L’initiative Sky shield, lancée par Olaf Scholz et regroupant aujourd’hui vingt-quatre pays membres ou non de l’UE, en est une des manifestations. De même que le sont les initiatives bellicistes franco-britanniques pour prolonger la guerre en Ukraine. Le plan Rearm Europe de huit cents milliards d’euros, composé pour une large partie de réaffectations des fonds sociaux de cohésion sur le soutien à l’industrie d’armement, n’est nullement le début d’une « préférence européenne » en la matière, comme l’affiche l’UE d’une manière mensongère. Pour la première fois, au contraire, des fonds européens iront financer des industries militaires extra-européennes, notamment étatsuniennes, britanniques et turques. Sur le cœur des compétences de l’UE, à savoir le commerce et les questions douanières, la paralysie de l’UE est totale. Aucune réponse n’est apportée ni à la guerre commerciale et industrielle déclenchée par la fraction du capitalisme étatsunien regroupée autour de Trump, ni aux différentes offres de réponses communes portées par exemple par le Brésil et par la Chine. L’UE laisse faire certains gouvernements (comme celui de Meloni) ou des figures de la bourgeoisie négocier directement avec Trump un accord de vassalisation, en ordre dispersé, et accélérer la désindustrialisation du continent. Le nouveau gouvernement allemand, instable, repose sur un contrat de coalition incluant la conclusion d’un accord de libre-échange avec les États-Unis de Trump et, par conséquent, restant muet sur toute idée d’autonomie stratégique, même au sens vide que Macron lui a donné. Sur les questions internationales, l’UE et les gouvernements européens sont marginalisés, payant leur alignement aveugle sur la politique de Biden.
« Pour la première fois, des fonds européens iront financer des industries militaires extra-européennes, notamment étatsuniennes, britanniques et turques. »
La déliquescence de l’Union européenne
En résumé, l’UE libérale est bien aujourd’hui paralysée et dépassée. Ses contradictions ont toujours été profondes. Mais une nouvelle étape est atteinte : celle de la déliquescence de l’UE.
Pour l’expliquer, il faut se reporter aux évolutions historiques du capitalisme et de son organisation mondiale. L’onde longue du capitalisme ouverte en 1945 et les modalités d’exercice de l’impérialisme qui en découlent sont en train de se refermer. Elles étaient marquées par des tendances structurelles à la concentration internationale du capital, et par une domination capitaliste sur ce qu’on nomme de nos jours le « Sud global », par l’exercice d’échanges inégaux. Dans cette phase, le fascisme pouvait être utilisé en dernier recours (comme au Chili en 1973).
« Aucune réponse n’est apportée ni à la guerre commerciale et industrielle déclenchée par la fraction du capitalisme étatsunien regroupée autour de Trump ; ni aux différentes offres de réponses communes portées par exemple par le Brésil et par la Chine. »
Deux évolutions structurelles internationales majeures ouvrent sans doute une nouvelle période. Bien sûr, des contradictions importantes existent, les transitions n’étant jamais ni automatiques ni linéaires. De plus, fondamentalement, il s’agit de la poursuite des développements du capitalisme de l’époque impérialiste et de celle des monopoles. Mais on peut noter deux éléments importants, auxquels l’UE capitaliste ne répond absolument pas. Tout d’abord l’émergence du « Sud global » qui, avec des contradictions, porte l’exigence de plus de multilatéralisme et d’un libéralisme international en dehors du consensus de Washington. C’est le cas de l’ensemble des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie), ou de la CELAC (Communauté d’États latino-américains et caraïbes).
Un projet porté par Trump et aussi par une partie des bourgeoisies européennes d’une sortie libertarienne et autoritaire à la crise du capitalisme, sur la base des intérêts du capitalisme numérique et spéculatif. Cela signifie que l’extrême droite n’est plus seulement un recours, mais que des régimes reprenant ses idées émergent des classes dirigeantes elles-mêmes. La liquidation de la démocratie et de tous les compromis sociaux est une caractéristique du nouvel âge du capitalisme qui naît. La destruction de la législation verte européenne (même capitaliste) ou la criminalisation des migrants en sont des caractéristiques. C’est une évolution sociale, politique, idéologique majeure. Ce n’est pas simplement le recours à des régimes autoritaires, mais cela revient à mettre une sorte de « post-démocratie » au cœur du capitalisme. Cela va de pair avec la possibilité de l'utilisation de la guerre qui est l’un des débouchés de cette fuite en avant.
Dans ce contexte, l’UE comme institution apparaît comme un vestige du passé, de la période précédente du capitalisme. Cela explique pourquoi les bourgeoisies européennes sont de plus en plus tentées d’agir en dehors d’elle et pourquoi elle est tant paralysée. D’une certaine manière, les classes dirigeantes agissent « à la carte ». Cela ne signifie pas que l’UE va disparaître demain matin mais que sa fonctionnalité est à présent en débat au sein des bourgeoisies européennes.
Une contradiction majeure pour les forces de transformation sociale et démocratique
Se pose donc ici une contradiction majeure pour les forces de transformation sociale et démocratique en Europe. Jamais sans doute les raisons objectives pour mettre en chantier un nouveau type de coopération entre peuples libres, souverains et associés n’ont été aussi présentes ; mais jamais les forces politiques et sociales qui soutiennent ce projet ne sont apparues comme étant aussi éloignées de cet objectif, alors que la conscience de classe en Europe est dramatiquement faible. La question est donc de résoudre cette contradiction. On voit que, dans un certain nombre de pays importants de l’UE, la situation politique et sociale n’est pas figée. C’est par exemple le cas en Allemagne (où Die Linke essaie d’ouvrir une voie nouvelle à gauche en se recentrant sur les questions sociales) ou en Italie (où les référendums des 8 et 9 juin sur la question du droit du travail et de la nationalité suscitent un front large syndical, associatif et politique à gauche). Reste qu’une alternative européenne n’est pas la simple somme des évolutions nationales, même si elles en sont les préalables. Un vaste chantier s’ouvre aux partis communistes, que le PCF a réunis à Paris le 5 mai dernier, au Parti de la gauche européenne, qui entre dans la préparation de son prochain congrès, et aux forces sociales en Europe. Il s’agit de concevoir des exigences qui, partant de la réalité des luttes, puissent répondre aux besoins concrets du monde du travail, tout en étant incompatibles avec l’ordre capitaliste existant, afin d’ouvrir des brèches dans le capitalisme en Europe. Dans cette période où les repères sont facilement brouillés, il n’est jamais inutile de rouvrir quelques textes fondateurs et de réfléchir à la manière dont de grandes questions stratégiques y ont été abordées et comment il est possible de les adapter aux enjeux d’aujourd’hui. On peut se référer à la démarche présentée dans les « thèses sur la tactique » du IIIe congrès de l’Internationale communiste, élaborées dans une phase de « repli » pour reprendre le terme de Lénine.
« Les communistes et la gauche européenne ont aujourd’hui trois leviers : la transformation sociale, la lutte pour la paix et pour la sécurité collective en Europe et l’exigence de la souveraineté démocratique des peuples. »
Pour cela, les communistes et la gauche européenne ont trois leviers : la transformation sociale (incluant la question du travail, de l’industrie et de l’énergie), la lutte pour la paix et pour la sécurité collective en Europe (incluant la dissolution de l’OTAN), et l’exigence de la souveraineté démocratique des peuples (incluant la remise en cause de l’austérité et des traités européens). Ces axes de transformation démocratique et sociale peuvent être la source de convergences et de majorités nouvelles. À nous de les prendre à bras-le-corps et de les décliner en propositions concrètes à l’échelle européenne et nationale pour donner corps à une réelle démarche transitoire, une « évolution révolutionnaire » en Europe pour reprendre la stratégie défendue par Marx.
Vincent Boulet est membre du comité exécutif national, chargé des relations internationales du PCF. Il est vice-président du Parti de la gauche européenne.
Cause commune n° 44 • été 2025