La signature de l’accord de libre-échange entre l’UE et l’Inde, en l’occurrence avec le gouvernement d’extrême droite de Narendra Modi, le 27 janvier, est présentée d’une manière dithyrambique comme étant « la » réponse à l’offensive industrielle et commerciale du capitalisme et de l’impérialisme US, réaménagée à la sauce Trump. Ursula von der Leyen le salue comme « la mère de tous les accords ».
inacceptable !
Il s’agit d’un accord de grande ampleur. Il concerne au total deux milliards de personnes. Les baisses de droits de douane affectent 90 % des biens et des services que s’échangent l’Inde et l’UE. Elles s’appliquent, d’ici dix ans, par exemple, à l’automobile (baisse de 110 % à 40 %), au fer et à l’acier (de 22 à 0 %), aux produits pharmaceutiques (de 11 % à 0 %), aux vins et spiritueux (de 150 à 40 %), aux aliments transformés (de 50 à 0 %) et à la viande de mouton (33 % à 0 %). L’UE espère ainsi augmenter de plus de 100% ses échanges avec l’Inde au cours des prochaines années. Les autres produits agricoles sont exclus de l’accord.
Cet accord accélère et durcit donc la recomposition des rapports de force au Proche et Moyen-Orient.
De plus, cet accord fait une large place à l’exploitation de travailleurs dans le cadre d’une immigration soigneusement sélectionnée : celle des travailleurs qualifiés indiens dans le domaine de l’informatique d’après le dispositif des « travailleurs invités ». C’est une invention allemande déjà testée dans un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale, pour réduire l’immigration à une variable d’ajustement en fonction des besoins exclusifs du patronat.
De plus, dans le cadre de cet accord, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE ne s’applique pas, pas plus que les règles du Bureau international du travail ! On voit ici l’alliance politique des conservateurs européens et indiens pour faire sauter toute législation écologique et sociale. Ce qui reste du pacte vert européen, pour lesquelles nous avons, par ailleurs, nombre de critiques, est réduit en lambeaux.
Un accord qui en cache d’autres
Plus discrètement, un accord de sécurité a été signé dans la foulée de l’accord commercial, sous la pression de la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, la belliciste Kaja Kallas. Les termes n’en sont pas encore clairement connus. Pour ce qu’on peut en savoir à l’heure actuelle, il inclut des étapes nouvelles dans la construction du hub économique entre l’Inde et l’UE (IMEC) qui passe par le Moyen-Orient et par le port d’Haïfa (Israël) qui y joue un rôle stratégique. Cet accord accélère et durcit donc la recomposition des rapports de force au Proche et au Moyen-Orient.
De la part du gouvernement indien, il est un nouvel élément dans sa politique dite « multivectorielle » des relations internationales. Il ne faut pas s’y tromper, cette approche n’a rien à voir avec le non-alignement tel que Nehru l’avait conçu. Si effectivement le gouvernement de New Delhi ne souhaite pas se voir entraîner dans une relation exclusive avec l’une ou l’autre puissance, il le fait, dans cette doctrine, au nom d’une grandeur nationale non pas indienne mais hindoue (et est donc compatible avec les politiques discriminatoires menées envers les peuples non hindous d’Inde).
La logique néolibérale des traités européens reste dominante.
Cet accord a été annoncé sans débat au Parlement. Notons à ce propos que nos camarades du Parti communiste indien (marxiste), dans leur communiqué le dénonçant, exigent que « le gouvernement publie le texte complet de l’accord avant la prochaine session budgétaire du Parlement et assure une discussion approfondie ».
De la part de l’UE, c’est après le Mercosur un nouvel accord de libre-échange majeur qui devrait précéder d’autres accords du même type dans la région, avec les Philippines et la Thaïlande notamment. Il montre que les classes dirigeantes européennes ne renoncent nullement à leur politique de libre-échange, en dépit de la crise de la mondialisation capitaliste et des catastrophes sociales, économiques, écologiques et démocratiques qu’elle provoque. C’est un des symptômes de la crise de l’UE, dont la construction capitaliste est structurellement incapable de changer de logiciel. La logique néolibérale des traités européens reste dominante. Cela montre que la question est bien celle de la nature de la construction européenne et la remise en cause des traités européens. Par ailleurs, se prévaloir d’une résistance à Trump, après avoir capitulé et collaboré avec Trump sur l’augmentation des dépenses militaires, sur la guerre industrielle déclenchée par Trump et sur le financement des industries militaires étatsuniennes, serait complètement ridicule si cette politique bourgeoise de classe n’avait pas tant de conséquences funestes sur les peuples. Cela en dit long sur la désorientation des classes dirigeantes européennes face aux recompositions du capitalisme et de l’impérialisme et sur l’impasse de leur projet au niveau européen.
Le dispositif des « travailleurs invités » est une invention allemande déjà testée dans un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale, pour réduire l’immigration à une variable d’ajustement en fonction des besoins exclusifs du patronat.
La riposte à Trump ne passera pas par la poursuite du néolibéralisme, ni par la défense de la mondialisation capitaliste néolibérale totalement fracturée. Elle passera par la relance des institutions internationales multilatérales, par l’instauration de relations commerciales et économiques mutuellement bénéfiques. Cela implique la négociation de nouveaux traités de coopération et d’échange visant au développement humain, social et écologique, incluant la maîtrise des échanges et des investissements, et le partage des biens communs.
Vincent Boulet est membre du comité exécutif national. Il est responsable des Relations internationales.
Cause commune n° 46 • été 2025