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Dernier recueil de poèmes publié du vivant de Pablo Neruda, Incitation au nixonicide paraît dans les derniers instants de la « révolution chilienne », avant que soient assassinés Salvador Allende, Victor Jara et tant d’autres, parmi lesquels, on le sait aujourd’hui, Neruda lui-même. Le Chili fait alors face à une déstabilisation violente orchestrée par les États-Unis qui aboutiront au coup d’État de Pinochet. Le plan Condor est en marche et Neruda malade, presque avalé par l’océan sur son Isla Negra. Mais sa poésie ne désarme pas. Si le livre s’ouvre par une adresse à Walt Whitman, le grand poète progressiste étasunien, le ton se fait tour à tour féroce, épique, militant contre les États-Unis et son incarnation sanguinaire, le président des États-Unis, alors Richard Nixon, aujourd’hui un Père Ubu à chevelure peroxydée. Féroce, Incitation puise dans le grand fonds de la poésie satirique hispanique, et particulièrement chez Francisco de Quevedo (1580-1645), comme le poète le reconnaît lui-même. Neruda trouve en Quevedo un prédécesseur et une langue toute prête à vitupérer les tyrans et leur petitesse. Ainsi de ce néologisme « politijarpas » (traduit par « politigangsters ») qui semble tout droit sorti d’un vers de Quevedo. Épique, aussi, car Neruda n’oublie jamais la lutte. Il se fait le chantre de l’histoire en marche, avec le Vietnam et Cuba, exemples d’humiliations étasuniennes et preuves pour tous les peuples du monde que l’impérialisme peut être vaincu. Militant enfin, de façon presque imprévue, dans le vers : on pourrait comprendre les trois dernières strophes du poème « Cuba, toujours » au sein d’une poétique plus déclarative, une poétique du tract, du slogan et de l’affiche qui inscrirait chez Neruda une tentation agit-prop (voir Maïakovski, bien sûr, ou certains mouvements des années 1970…). En ces heures où les États-Unis rejettent leur pogne griffue sur Cuba, le Chili, l’Amérique latine et le monde, cette lecture redonne du cœur à l’ouvrage, et Neruda nous rappelle que l’antiaméricanisme primaire, salutaire sentiment de classe s’il en est, peut se raffiner en poésie, se politiser : devenir anti-impérialiste.

Victor Blanc


L’héritage

Ainsi règne Nixon par diktat du napalm :

ainsi détruit-il les peuples et les nations :

ainsi lugubrement gouverne l’Oncle Sam :

avec des assassins cachés dans leurs avions,

ou par les dollars verts qu’il s’en va distribuer

entre les politigangsters et les larrons.

La géographie t’a rencogné, ô Chili,

entre les flots de l’océan et le printemps,

entre neige et souveraineté, ô Chili,

il en aura beaucoup de notre sang coûté

pour notre dignité. Et c’était un délit

que la joie à une époque à peine passée.

Se souviennent-ils des massacres dérisoires ?

Ils nous font héritiers d’une patrie en sang

par la succession des cachots et des hachoirs !

 

En train de lire Quevedo près de la mer

Je vis entre ces deux terribles démesures,

qu’on appelle aussi Quevedo et l’océan,

et en lisant la mer, en étudiant la peur

du poète mortel et dans son lamento

je comprends la raison de mon écœurement.

C’est parce que mon cœur ne connaît de repos.

Le Chili est frappé par ces mêmes personnes

qui nous forcent de vivre étranglés d’un garrot

et qui par dents et par griffes nous arraisonnent.

Les intérêts sont bien pareils à des typhons,

ils déchirent la terre que rien n’y survive :

ils font exploser au Vietnam les invasions,

et se brisent dans l’écume des Caraïbes.

 

Cuba, toujours

Et je pense aussi à Cuba la vénérée,

celle qui relève son front indépendant

avec le Che, mon camarade révéré,

qui, avec Fidel, le valeureux commandant,

et contre les fourrés, et contre les vauriens,

hissèrent tout haut l’étoile des Caraïbes

au sein de notre firmament américain.

J’annonce que ce sont les mêmes adversaires

du Vietnam, ce sont bien les mêmes beaux messieurs,

avec leur procession de Cubains mercenaires,

Armés de leur mitraille et d’argent généreux,

ceux qui érigés contre ton vent libertaire

envahirent soudain la nouvelle clarté.

Ceux qui venaient assassiner ta liberté

y laissèrent la leur ou trouvèrent la tombe.

Nixon, où que tu sois et où que tu te terres,

Cuba ne fait ni de quartier ni de largesse !

le Vietnam et Cuba nous sont des devancières

Contre toute agression que notre temps professe !

(Le Chili défendra de ses bras sans faiblesse

ainsi que ces peuples insoumis gémellaires

sa dignité vaillante et révolutionnaire.)

Pablo Neruda, Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne (les Éditeurs français réunis, 1973).

 

Cause commune48 • mars/avril 2026