Il se fait parfois dans la poésie des trous de ver par quoi la distance entre deux êtres s’annule ; et ce pouvait aussi bien être des années-lumière, qu’importe, une fois franchie cette porte dérobée, tout dans cet univers nouveau, qui n’est pas le vôtre, tout intimement vous bouleverse et rien ne vous y est plus tout à fait étranger. C’est l’une des fonctions pour moi de l’image. Rappelons la définition souvent citée de Pierre Reverdy : l’image naît « du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique ». Mais ces deux réalités éloignées, on l’oublie souvent, ce sont aussi le poète et son lecteur ; et c’est l’image qui jette une passerelle entre ces antipodes.
D’images, justement, la poésie d’Alena Balouzat en regorge. Je cite, pêle-mêle, « ce présent roux d’un matin d’automne », « ce qui est corps est draps, ce qui éclaire est chambre », « noms détrônés », « les couleurs aboient »… Mais celle qui m’a fait pénétrer dans cet univers, la voici : « Le velours de la pluie un soir de juillet / Sur ma paume comme un ruisseau irrigue / La dentelle de l’été ». J’ai ressenti ce velours-là sur ma peau, dès l’instant de ma lecture, la frôlant doucement, et il ne m’a plus quitté de tout le recueil. La justesse, chère à Reverdy, est une justesse intime. La « présence » (la prézence, dis-je, par dérision), qui sature nombre de recueils à prétention philosophique, mâtinés d’un jargon métaphysique à relents heideggériens, y demeure souvent une abstraction désincarnée. Pourtant, elle est bien là dans Présences désaffectées. Sans l’éviter, Alena Balouzat lui donne un corps, une matérialité, une légèreté ; par ses images elle la rend concrète, sensible. Se met en place tout au long du recueil une poétique du frôlement : c’est par l’effleurement que notre rapport aux choses et aux êtres se révèle. Alena Balouzat habite comme personne les interstices du monde. Sa poésie explore ces zones de contact, ces zones frontalières des lèvres, des corps, des regards, des mots et des choses, ces zones où l’être se désaffecte, ces points de rencontre tiraillés entre ce qui a été et ce qui n’est pas encore. C’est une nostalgie qui se déploie dans les deux sens : nostalgie de ce qui est depuis longtemps révolu, nostalgie de ce qui est encore à naître. La poétesse se tient alors dans une posture attentive, presque hors du temps. « En lisière », aurait dit Guy Goffette ; « aux abords du monde », écrit joliment Alena Balouzat. Être poète, c’est accepter de se déprendre, ressentir la perte et l’embrasser. Citons un autre poème : « Le monde est / La défaite de nos appartenances ».
Victor Blanc
« Le velours de la pluie un soir de juillet
Sur ma paume comme un ruisseau irrigue
La dentelle de l’été, les champs du ciel astral
Que suis-je venue chercher ici ?
L’air juvénile du couchant et la valse des corps –
dictée d’une nouvelle sève dans les yeux
Autrefois égarés par leur propre image »
« Dessine-moi un arbre
Et la furtivité d’un élan au seuil du rire
D’un trait appuyé
Donne à voir
Ce qui fonde les contours du monde, ses histoires
Colore la fragilité perçante
Quadrille mes pensées
Affronte la béance
Crée une parole à partir des confins
De ce que nous ne disons pas »
« J’enfouis ta chaleur sous mon manteau de chair
Nous nous diluons au milieu de nos phrases et
de nos soupirs en trombe
Ce présent roux d’un matin d’automne, sa lumière
virginale
Pénètre ma mémoire sauve
Bâtisseurs de ruines nous le savons, nous ne
durerons pas
Feuilles mortes balayées par l’air froid
Mais d’abord la ville – à toi, à moi – où la saison
nous confie
Le faste de sa cérémonie »
Alena Balouzat, extraits de Ombres vacantes, à paraître aux Éditions 5 Sens
Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025