
La poésie puise à toutes les sources. De toutes les activités humaines, elle est la seule, à ma connaissance, à faire langage de tout, au-delà des séparations arbitraires de langues, de cultures, de classes sociales, de sons et de musiques. Quel plus bel exemple que ce petit livre, Nostaljukebox. Nostaljukebox brasse de nombreuses influences. Les deux poèmes qui composent le livre sentent la rue, ils transpirent du parler que l'on entend au dehors, les mots d’argot, empruntés à diverses langues ou cultures, mais y fondent également tout un imaginaire « savant » de poésie. Tout ce qui importe est la musique, désignée comme modèle du poème, et particulièrement le jazz. Les strophes se déroulent comme des inspirations soudaines, des séquences musicales qui émergent du silence avant d’y retourner, comme pour laisser place au soliste suivant. Le début du refrain le dit bien : « Nostaljukebox / fumant de fulgurances, / allons jaser sur les variations / Nostaljukebox ». On met une pièce dans le juke-box et la musique recommence, à volonté. Le rythme est saccadé, et la ponctuation est comme un métronome détraqué, de même que les jeux typographiques ou les étirements de mots qui permettent de moduler la mélodie. Tom Buron utilise la ponctuation comme un soupir sur la partition ou au contraire comme une appoggiature qui permet aux mots de s’entrechoquer (comme avec cette apostrophe « qu’la pluie ») et l’ambiguïté du verbe venir suggère également une danse (sexuelle) frénétique.
Le poème est hanté par l’irréversible : « prescrivez-nous de l’irréversible / et nous prendrons tout ». Comme la nostalgie d’une action fatale, qui perdure dans le temps. Les vers disent la mort des oracles. Regret, donc, mais cette nostalgie est lucide sur elle-même. Elle est une mécanique, d’où l’image du juke-box, qui recrache à volonté les vieilles rengaines dans lesquelles on se perd, attendri. À cette impasse, la fin du second poème, « Ode-Ouragan pour Léandro Gato Barbieri », éloge funèbre d’un grand saxophoniste argentin, semble offrir une réponse. C’est par le recours à un chant-cri que la poésie pourra sortir de cette ornière. Tom Buron fait ici intervenir la notion de « Rajo », qui désigne un timbre rauque, fait de fêlures et de cassures, caractéristique des voix gitanes. Un cri capable de porter avec lui cette nostalgie, mais que Buron transforme en chant ascendant, en chorale sur le mode majeur. « ¡ Rajo Rajo Rajo Rajo Rajo Rajo /RajoRAJORAJORajoRajoRajo […] Rajo Rajo Rajo Rajo / Rajo Rajo / RajoRajo ! » Le mot chatoie de toutes ses sonorités, de toutes ses couleurs et propulse le poème vers l’avant, vers tous les poèmes que Tom Buron écrira plus tard.
Victor Blanc
Nostaljukebox
fumant de fulgurances,
allons jaser sur les variations
Nostaljukebox
Sanctuaire des profanes pour quelques pièces de cristal,
du cèdre d’Ôgygia pour les assoiffés qui ne
manquent jamais de s’engouffrer dans les bouquets,
brumes orgues,
les ravins des veilleurs du miroir aux souvenirs
effluves irréversibles —
Vois les pendules aux griffes embarquées,
Voilà qu’ils arrivent,
Ils viennent pour nous prendre.
Nostaljukebox
fumant de fulgurances,
allons jaser sur les variations
blues perpétuel qui se mord la queue pour des idéaux
à jeter à la benne face aux orbites du vieux continent
asphyxié par son manque de hurleurs sacrés
fais-toi la guerre sans pitié
une guerre sublime comme une fille en joie qui marche
d'un pas gracieux vers des toiles inconnues du cosmique
fais-toi la guerre
comme si chaque seconde était un réveil matin
une matinée réintégrée
une guerre intérieure grande comme une ivresse qui
sort sa gueule dans un vent frais de feuilles à gouttelettes
driiiiiing
fais toi la guerre et fais toi la guerre en riant à pleines dents
de ta crasse et de ta fatalité
quand le blues résonne et miaule hilare sur
des cendres froides
Fais-toi La Guerre
Tom Buron, Nostaljukebox, préface de Jack Hirschman, MaelstrÖm reEvolution, 2017.
Cause commune n° 44 • été 2025