
Les récents événements à Gaza ont naturellement conduit à vouloir écouter ce qu’ont à nous dire les poètes palestiniens. Lors du dernier Marché de la poésie, en juin 2025, une forte délégation de ces poètes a permis aux Parisiens de découvrir les voix d’aujourd’hui. La poésie palestinienne ne s’est pas arrêtée avec la disparition de Mahmoud Darwich. Et, malgré l’entreprise d’éradication du peuple palestinien, elle continue de se faire entendre. Plusieurs anthologies récentes en portent témoignage. Celles et ceux qui ont entendu ces poètes sur la scène du marché, ont pu mesurer la diversité de leurs voix, la présence des femmes, l’absence aussi de toute haine et l’exceptionnel humanisme dont ils font au contraire preuve. Il n’est pas inutile de souligner que les poètes de Palestine, qui sont à l’un des épicentres de la douleur humaine, ne se contentent pas de pousser un cri. Ils sont héritiers de la grande tradition poétique arabe et de sa modernité, de son ouverture aux poésies du monde, avec lesquelles l’exil les a souvent mis en contact direct.
Mais leurs poèmes ont aussi une fonction de témoignage.
Parmi ceux-ci, je voudrais attirer l’attention sur le recueil du docteur Abu Abed Moughaisib. Responsable de MSF à Gaza, pendant une vingtaine d’années, il a vécu les 712 jours de bombardements sur place. Lui qui ne se dit pas poète a tenu, pour témoigner (et pour ne pas sombrer), un journal quotidien sur Linkedin et nous avons réuni ses textes. Ils sont simples, directs et terribles. Avec parfois la précision clinique d’un diagnostic. Comme quand il décrit, en médecin, les effets de la faim sur le corps humain. Un témoignage irrécusable de la barbarie. Comme quand il relate la façon dont les gens se faisaient tirer comme des lapins quand ils allaient aux points de ravitaillement. Il dit ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, ce qu’il a entendu.
Mais est-ce de la poésie ? demandera-t-on peut-être. Je ne sais pas si cette question est très importante… Mais je pourrais invoquer l’exemple de l’objectivisme américain. D’autant que ces textes ont été initialement écrits en anglais. À l’opposé de l’idée assez généralement admise ici que la poésie est une affaire interne au langage, les objectivistes entendaient suivre le précepte de William Carlos Williams : Nothing but in things [Rien, hors les choses]. Pour le poète Charles Reznikoff, par exemple, si tu rends compte de la manière la plus directe possible de ce qui t’a profondément touché, tu dois toucher l’autre à ton tour. Mais pour ma part, je pense qu’ils atteignent parfois à la plus haute poésie. Quand le témoignage concret, la pensée rationnelle, mais aussi sensible et imagée, parvient à dire ce qu’il en est du sort de l’être humain aujourd’hui.
Francis Combes
La nuit n’est jamais silencieuse
24 août 2025
Chaque soir, le même son revient.
Le profond,
grinçant bourdonnement des drones.
Ce n’est pas juste un bruit.
Il vous perfore le crâne, coupant, interminable, vibrant comme une lame s’apprêtant à trancher vos pensées.
Il vole votre sommeil, annihile vos rêves avant même qu’ils ne prennent forme,
Il vous rappelle à chaque seconde
que le danger rôde au-dessus de votre tête.
On n’entend plus le vent, le silence,
uniquement les drones.
Le stress engendré n’est pas mesurable.
Le corps reste en alerte, le cerveau refuse de se reposer.
Les enfants se réveillent en tremblant.
Les personnes âgées sentent leur cœur se serrer.
Abu Abed Moughaisib, Gaza Hell@, Éditions Manifeste !, 2025
Autres publications
- Le Cri de Gaza, anthologie de dix-neuf poètes palestiniens dont dix de Gaza , Le Merle moqueur, 2024.
- Anas Alaïli, Danser d’une seule jambe, Éditions Le Merle Moqueur en coédition avec la Maison de la poésie Rhône-Alpes.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026