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Dans la poésie très singulière de Louise Glück, née à New York en 1943 d’une famille juive hongroise et morte à Cambridge en 2023, ce qui est sans doute le plus frappant est l’identité incertaine du sujet, changeant d’un poème à l’autre ou à l’intérieur d’un seul d’entre eux : une voix féminine, ou masculine, ou divine (voire celle d’une plante, comme celle de l’iris sauvage, emblématique de la renaissance, dans le recueil du même nom) s’y élève tour à tour ou dialogue dans une polyphonie à démêler.

Si Louise Glück n’a pas été très prolifique (une douzaine de recueils en plus de cinquante ans), sa poésie a un caractère universel dans l’expérience qu’elle nous donne à partager du deuil (durement éprouvée par la mort précoce d’une sœur aînée), de la perte, de la vieillesse, du sentiment d’un Dieu inflexible, « Père inatteignable », et ce d’autant plus que sa voix indéfinie peut être celle de chacun ou chacune de nous.

Philosophie, mythologie de l’Antiquité gréco-romaine, expérience intime et quotidienne se mélangent, les époques s’enchevêtrent, depuis l’Antiquité jusqu’au très contemporain : les tâches domestiques et la mythologie se mêlent. Les grandes figures de celle-ci tissent avec nous des liens vivants et actuels. Pénélope, Ulysse et Télémaque reconstituent une famille proche. Perséphone, reine des Enfers, et le mari jardinier cohabitent. Une profondeur s’ouvre derrière la scène banale évoquée.

La nature, très présente, fourmille de lumières, de fleurs, de feuillages colorés, sauvage ou travaillée par l’homme en son jardin, au plus concret des plantations de tomates ou de petits pois, des outils de jardinage.

L’écriture est simple, concise, elliptique, d’une « beauté austère » a jugé le jury du prix Nobel en 2020, souvent entrecoupée : on passe d’une idée à une autre sans transition, avec une sorte de brutalité, parfois un humour féroce, qui interpellent les lecteurs. Si la tristesse apparaît, Louise Glück ne s’attendrit ni sur elle-même (« Je n’étais pas une enfant ; je savais tirer parti d’illusions ») ni sur nous.


PERSÉPHONE L’ERRANTE

 

Dans la deuxième version, Perséphone

est morte. Elle meurt, sa mère pleure –

les problèmes de sexualité ne nous

encombrent pas ici.

 

Compulsivement, dans son chagrin, Déméter

fait le tour de la terre. On ne s’attend pas à savoir

ce que Perséphone fait.

Elle est morte, les morts sont des mystères.

Averno, éditions Gallimard, 2022.

 

 

LE JARDIN

 

Je ne pourrais le refaire,

Je supporte à peine de le regarder –

 

dans le jardin, dans la pluie fine

le jeune couple en train de planter

une rangée de petits pois, comme si

personne ne l’avait jamais fait auparavant,

les grandes difficultés jamais encore

confrontées ou résolues –

 

Ils ne peuvent se voir

dans la terre fraîche, se lançant

sans savoir ce qui les attend,

derrière eux les collines vert pâle, embuées

de fleurs

L’Iris sauvage, éditions Gallimard, 1992.

Cause commune46 • novembre/décembre 2025