Si on date la naissance de ce mouvement en 1970, l’émergence d’un mouvement hexagonal va réellement débuter en 1974-1975 avec la création des groupes de libération homosexuels. Le mouvement homosexuel intimement lié par son histoire à la gauche et à l’extrême gauche a toutefois été confronté au départ à l’homophobie de la société mais aussi à celle des partis de gauche.
©© Première grande action du militantisme homosexuel le 10 mars 1971 avec le FHAR. Ses membres vont interrompre
une émission de RTL animée par Ménie Grégoire, intitulée « L’homosexualité, ce douloureux problème ».
CC : Comme historien, qu’appelez-vous le « mouvement homosexuel » ? Quels en sont les acteurs et les revendications ?
C’est une question qu’il a fallu que je me pose dès le début de mes recherches, pour savoir à partir de quand on peut parler d’un mouvement homosexuel en France. Je me souviens d’un numéro de Libération en 1975 où le journaliste homosexuel Jean-Luc Hennig fait le constat qu’il n’existe en ce milieu des années 1970 toujours pas de mouvement organisé en France. Cela semble paradoxal car des groupes étaient déjà constitués, notamment le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) fondé en 1971. Même si ce dernier dispose des formes qui caractérisent un mouvement, cette expérience politique et militante est principalement limitée à la capitale. Mon postulat de recherche stipule qu’il faut se défaire d’un tropisme parisien pour saisir la réalité du mouvement homosexuel français. L’émergence d’un mouvement hexagonal va réellement débuter en 1974-1975 avec la création des groupes de libération homosexuels (GLH) qui vont réussir à exister sur l’ensemble du territoire métropolitain, de Brest à Mulhouse, avec une trentaine de GLH en 1977 qui se mettent en réseau et luttent ensemble. C’est à partir de ce moment-là, lorsque la mobilisation devient nationale, que se constitue véritablement le mouvement. Ce qui est intéressant, c’est que ces GLH sont totalement autonomes dans leur fonctionnement et leur ligne politique. Ils font pourtant le choix conscient de prendre le même acronyme et de se mettre en lien. Cet acte fonde la naissance de ce qu’on peut appeler un mouvement homosexuel qui s’oriente au départ dans une perspective révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il lutte pour la libération des homosexuels et de la société en général. Avec le début des années 1980, le mouvement va se reconfigurer autour d’une nouvelle organisation, le Comité d’urgence antirépression homosexuelle (CUARH) dont l’objectif est de mettre fin à la répression homophobe. Il poursuit sa mobilisation jusqu’en 1986, lorsque l’épidémie du sida, qui touche alors plusieurs milliers de malades, fait basculer la communauté homosexuelle dans l’horreur.
CC : Pourquoi est-ce durant cette période, les années 1970, que l’homosexualité devient un objet politique ?
Il y a deux réponses potentielles. Il faut d’abord retracer la généalogie des mobilisations homosexuelles en France pour se rendre compte que tout n’est pas né dans les années 1970. Il y a des précédents depuis les années 1950, en particulier autour de l’organisation Arcadie fondée par l’ancien séminariste André Baudry. Cette organisation ne se considère pas homosexuelle mais « homophile ». Elle rejette la dimension sexuelle, dans un souci de respectabilité et de discrétion. Des personnalités comme Françoise d’Eaubonne, Guy Hocquenghem ou Pierre Hahn, futures figures du mouvement, fréquentèrent Arcadie dans les années 1960 avant de participer à la fondation du FHAR. Ce n’est donc pas une histoire qui ne surgit de rien. Au contraire, elle a des racines profondes. L’autre raison qui explique la naissance du mouvement homosexuel dans les années 1970 est le développement des mouvements du sujet minoritaire et particulièrement du mouvement féministe qui a permis de politiser le privé et le quotidien. On oublie souvent que le FHAR a été fondé par des militantes féministes et lesbiennes, et que les garçons ont rejoint ce groupe ultérieurement. Le mouvement homosexuel doit énormément au mouvement féministe.
CC : On se représente souvent cette période comme un temps où les mentalités étaient très largement homophobes. Qu’en était-il ? Quels étaient les obstacles auxquels étaient confrontés ces militants et militantes ?
On peut parler d’une société construite autour d’une aversion certaine de l’homosexualité. À l’image du député de droite Paul Mirguet qui réussit à faire adopter un amendement en 1960, qualifiant l’homosexualité de « fléau social », à l’égal de l’alcoolisme ou de la tuberculose. En 1975, un sondage de L’Express montre que seulement 24 % des Français considèrent l’homosexualité comme une « manière acceptable de vivre sa sexualité », contre 42 % comme une « maladie » et 22 % comme une « perversion » (12 % de « sans opinion »). À Marseille, lors de la manifestation du 1er mai 1978, les membres du GLH portent un masque blanc de peur d’être reconnus. En plus de cette homophobie sociale, les militantes et militants homosexuels doivent aussi lutter pour trouver une place légitime dans le monde militant. Le mouvement homosexuel est par son histoire intimement lié à la gauche et à l’extrême gauche : nombre de ses membres ont débuté leur militantisme dans des organisations révolutionnaires. Mais pourtant, ces militantes et militants vont subir l’homophobie de leurs propres organisations politiques et syndicales, dont ils et elles sont parfois exclus ou se sont autoexclus. Se développe alors une forme d’« homophobie intériorisée », une autorépression de ces militants, qui considèrent que la libéralisation des mœurs est secondaire par rapport aux enjeux de la lutte des classes.
« La mixité dans le mouvement homosexuel ne devient effective qu’à partir des années 1980, alors qu’elle n’était que théorique au cours de la décennie précédente. »
On note cependant une lente évolution des partis de gauche sur cette question, qui vient en premier lieu de la LCR avec la mise en place d’une commission nationale homosexuelle en 1977, puis au PS et au PCF à la fin de la décennie. Les militants homosexuels sont donc confrontés au départ à l’homophobie de la société mais aussi à celle de la gauche qui est pourtant l’espace politique dans lequel ils se situent.
CC : Le mouvement homosexuel ne distingue a priori pas les hommes et les femmes. Pourtant des tensions sont apparues. Comment la question du rapport entre hommes et femmes se traduisait-elle dans ce mouvement ?
Il faut garder en tête qu’une grande majorité des lesbiennes s’organisent dans le mouvement féministe tout au long des années 1970. Mais leur rapport à ce mouvement se tend durant la décennie, en particulier avec le MLF (Mouvement de libération des femmes) qui ne souhaite pas mettre en avant le lesbianisme pour ne pas « effrayer les prolétaires ». En outre, certaines lesbiennes sont fatiguées de lutter pour le droit à l’avortement et à la contraception, alors que ce sont des sujets qui ne les concernent pas directement. Des militantes lesbiennes prennent progressivement leur autonomie par rapport au mouvement féministe avec la création du Groupe des lesbiennes féministes (GLF) à Paris en 1975, puis avec l’apparition de différents groupes lesbiens (GL) à partir de 1977 qui font le choix de se défaire de l’appellation « féministe », ce qui marque clairement leur prise d’autonomie.
Pour ce qui concerne les groupes comme les GLH, ils se déclarent dans leur très grande majorité solidaires du mouvement féministe et mixtes dans leur fonctionnement. Mais cela reste théorique car la mixité dans ces groupes est en réalité très faible. Il y a très peu de lesbiennes et ces dernières sont confrontées à la misogynie des garçons, ce qui les conduit souvent à quitter ces groupes pour créer des GL. Certains militants vont alors parler de « convergence conflictuelle » pour qualifier leur relation au mouvement féministe et lesbien. Cela a changé au début des années 1980, avec la rupture au sein de la revue Questions féministes avec, d’un côté, des militantes regroupées autour de Christine Delphy qui continuent de s’organiser dans le mouvement féministe, minorant leur condition de lesbiennes, et, de l’autre, celles, emmenées par Monique Wittig, qui veulent rompre avec la « classe des hommes » en développant un sujet lesbien « séparatiste », et visent à exclure les garçons de leurs espaces d’organisation. Une troisième branche se développe au sein du Comité d’urgence antirépression homosexuel (CUARH), composé de militantes qui se déclarent « lesbiennes féministes », et souhaitent continuer à s’organiser avec des garçons contre la répression qui touche indistinctement les homosexuels des deux sexes. La mixité dans le mouvement homosexuel ne devient effective qu’à partir des années 1980, alors qu’elle n’était que théorique au cours de la décennie précédente.
CC : Sur les revendications, certaines sources montrent un tiraillement entre la volonté de normalisation de l’homosexualité et la défense d’une condition particulière qui remet en cause le mode familial hétérosexuel traditionnel. Quel était finalement le projet du mouvement homosexuel ?
Dans les années 1970, le FARH et une grande majorité des GLH inscrivent le mouvement homosexuel dans une perspective révolutionnaire. Ses membres ne cherchent pas simplement à obtenir des réformes pour l’amélioration des conditions de vie des homosexuels et des lesbiennes mais bien à transformer radicalement la société. Pour les militantes et militants, le capitalisme et la bourgeoisie sont responsables de l’oppression des homosexuels. Ils et elles s’opposent à un autre courant, qu’ils qualifient avec mépris de « réformiste », qui cherche surtout à obtenir des droits pour la communauté homosexuelle.
« Depuis 1981, des organisations politiques, syndicales et démocratiques de gauche et d’extrême gauche, dans leur ensemble, soutiennent la mobilisation homosexuelle et appuient ses revendications. »
À partir des années 1977 et 1978, lors des élections municipales puis législatives, se pose la question pour le mouvement homosexuel de savoir pour quelles personnes ils et elles luttent : ainsi, qu’ont en commun un patron homosexuel et une ouvrière lesbienne ? Ce questionnement fait passer le mouvement d’une défense d’une identité homosexuelle large à une complexité sociale avec laquelle il va falloir se confronter. À la fin des années 1970, ces groupes, qui étaient les héritiers de l’esprit issu de mai 1968, font le constat que son postulat révolutionnaire n’a pas fait avancer la cause homosexuelle et surtout qu’ils se sont coupés de ce qu’ils et elles appellent les « masses homosexuelles ». Après différentes rencontres nationales, la première université d’été homosexuelle s’organise en juillet 1979 et crée le CUARH. Les militants réorientent alors leurs actions pour se reconnecter avec la réalité de la majorité des homosexuels, notamment en luttant contre la répression comme l’attentat à la pudeur contre les mineurs homosexuels (article 331 du Code pénal) et les interdictions professionnelles. Cette évolution s’inscrit aussi dans la perspective de l’élection présidentielle de 1981 avec le fort espoir que la gauche l’emporte. Le projet du mouvement homosexuel français est alors de revendiquer et de célébrer un « droit à la différence ».
« Tout n’est pas né dans les années 1970. Il y a des précédents depuis les années 1950, en particulier autour de l’organisation Arcadie fondée par l’ancien séminariste André Baudry. »
CC : Quels étaient les rapports entre la gauche, en particulier le PCF, avec le mouvement homosexuel ? Est-on passé directement d’une relative hostilité au soutien franc ?
C’est un processus qui a été progressif durant les années 1970 et 1980. Des personnalités comme Jacques Duclos ou Pierre Juquin ont pu avoir des propos relativement durs à l’égard de l’homosexualité au tout début des années 1970, considérant celle-ci comme une « dégénérescence petite-bourgeoise ». Cependant, on retrouvait au PCF des militants avec la double casquette de militants homosexuels et communistes. Ils vont, de l’extérieur et de l’intérieur, faire bouger les positions du parti. Le PS avait fait évoluer ses positions à partir de 1976 et son manifeste Libertés, libertés, qui affirme que « l’homosexualité est un comportement sexuel comme un autre ». Le PCF a suivi avec la création d’une commission pour les droits des homosexuels au sein du comité d’études et de recherches marxistes (CERM) dirigé par Pierre Juquin en 1977, celui-là même qui déclarait pourtant quelques années plus tôt que « l’homosexualité et la drogue n’ont rien à voir avec le mouvement ouvrier » dans une interview publiée par Le Nouvel Observateur le 15 mai 1972. Quand le CUARH devient l’avatar principal du mouvement homosexuel, et que ces revendications deviennent concrètes et pragmatiques, il obtient le soutien des partis de gauche pour l’abrogation des derniers appareils législatifs qui discriminent l’homosexualité. Ainsi, lors de la marche du 4 avril 1981, manifestation organisée par le CUARH pour peser dans la campagne présidentielle qui réunit près de dix mille personnes dans les rues de la capitale, les organisations politiques, syndicales et démocratiques de gauche et d’extrême gauche, dans leur ensemble, soutiennent la mobilisation homosexuelle et appuient ses revendications. L’obtention de ce soutien reste inchangée jusqu’à aujourd’hui.
Mathias Quéré est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l’université Toulouse-Jean-Jaurès.
Entretien réalisé par Baptiste Giron.
Cause commune n° 43 mars/avril
