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Sous la houlette de son dirigeant d’extrême droite, l’Inde est à la traîne en matière de lutte contre le changement climatique. Délaissés par le pouvoir alors qu’ils font vivre six cents millions de personnes, les agriculteurs font irruption dans le débat politique.

Même lorsqu’il n’y a aucun nuage, le ciel de Delhi est gris. L’air de la mégapole indienne est saturé des microparticules crachées par les millions de voitures, scooters et autres tuk-tuks qui la sillonnent chaque jour. En novembre 2024, l’indice de qualité de l’air dans la ville a atteint un niveau record de 500, soit cent fois le seuil à ne pas dépasser fixé par l’OMS pour garantir un environnement sain. Selon plusieurs études, la pollution provoque chaque année plus d’un million de décès dans le pays le plus peuplé du monde, ainsi que des scènes qu’on croirait sorties d’une dystopie : dans la capitale et les autres grandes villes, on voit fleurir des « bars à oxygène ». Ces petits commerces proposent d’inhaler de l’air pur, pendant quinze minutes, pour un peu moins de dix euros – impensable pour le prolétariat indien.

Entre le champagne pour quelques-uns et l’eau pour tous, Narendra Modi a choisi. Dans le pays des inégalités, où 1 % de la population possède 40 % des biens, même le changement climatique est vecteur de discriminations. « Dites non aux plastiques à usage unique », proclament encore des panneaux de l’édition 2023 du G20, accrochés au-dessus des échoppes des ruelles du vieux Delhi. Axé sur le « développement vert », ce sommet de dirigeants avait surtout permis au Premier ministre d’expulser des milliers d’habitants des bidonvilles de la banlieue, sans solution de relogement.

 

L’incurie de Modi

Depuis sa prise de pouvoir en 2014, le suprémaciste hindou Narendra Nodi ne cesse de repousser les mesures environnementales, vitales pour le milliard et demi d’Indiens qui suffoquent à chaque épisode de chaleur ou de pollution. Pire, il recule. Ces dernières années, les défrichages à but commercial ont été multipliés par vingt. Une grande partie des milliards de roupies engagés pour la purification de l’air dans les villes ou la restauration des eaux du Gange n’a pas été utilisée, selon le Centre pour la science et l’environnement de l’Inde. Quant à la neutralité carbone que Narendra Modi annonce avec aplomb pouvoir atteindre en 2070, les moyens pour y parvenir sont décrits comme très insuffisants par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Les énergies fossiles représentent encore 73 % du mix énergétique indien, dont 45 % pour le seul charbon. Amnesty International pointait déjà, dans son rapport annuel 2023, un « manque de politiques adéquates en matière de préparation aux catastrophes naturelles » du gouvernement d’extrême droite.

« Les partis progressistes, réunis dans une coalition, sont parvenus à se reposer sur leurs piliers paysan et ouvrier. Dans la ceinture agricole de l’Inde, le parti de Modi a perdu trente-huit sièges. »

Sur ce terrain, l’Inde souffre de la comparaison avec son voisin et meilleur ennemi chinois. Même si des autorisations pour la construction de nouvelles mines de charbon ont récemment été octroyées par Pékin, les investissements réalisés par la Chine dans le domaine des énergies renouvelables sont exceptionnels, dépassant ceux de l’ensemble des pays de l’Union européenne. L’administration Modi est victime de la voie économique qu’elle suit, et qui semble être celle des capitalismes des États d’Asie de l’Est tels que la Corée du Sud ou Singapour, bien moins peuplés que l’Inde : choisir des « champions » de l’industrie, proches du pouvoir et totalement incontrôlés, pour porter l’économie du pays. Les milliardaires Gautam Adani et Mukesh Ambani, régulièrement classés parmi les hommes les plus riches d’Asie, sont les symboles de cette accointance politico-financière qui ne profite absolument pas au peuple.

 

Des catastrophes pas si naturelles

Outre les inégalités de caste, de genre ou de religion, celles de classe s’accroissent toujours plus. Ce sont les familles pauvres et les travailleurs les plus modestes qui souffrent le plus de la canicule, devenue habituelle à chaque fin de printemps. Fin mai 2024, à Delhi, le mercure a frôlé à plusieurs reprises les 50 °C à l’ombre, tuant plus de cinquante personnes en soixante-douze heures. Le 3 juin, dernier jour du dépouillement des élections législatives indiennes, trente-trois assesseurs sont morts de chaud dans les bureaux de vote. La faute à une bétonisation démentielle de la capitale, qui laisse peu de place aux espaces verts qui ont vocation à rafraîchir. Mais aussi au pullulement des climatiseurs qui réchauffent encore plus l’air de cette ville de vingt millions d’habitants. Dans les rues, ce sont les précaires qui trinquent. Les travailleurs « ubérisés », notamment, qui zigzaguent en scooter entre les véhicules et sont payés une misère pour livrer leurs repas aux plus fortunés. Ou les réparateurs de climatiseurs, justement. « Chaque jour, au moins un de mes collègues s’évanouit de chaleur », expliquait l’un d’eux à la presse locale, reprochant aux plateformes de ne pas les assurer en de telles conditions.

Les vagues de chaleur ont également fait près de cent victimes dans les États du Bihar et de l’Uttar Pradesh, principalement dans les populations marginalisées. Parmi les autres victimes du réchauffement climatique et de l’incurie de Modi figurent aussi les femmes des grandes villes. Ce sont elles qui, souvent, sont de corvée d’eau, eau qui se raréfie en période de canicule. Dans certains quartiers du nord de Delhi, les familles n’ayant pas accès au réseau d’eau potable doivent aller remplir leurs bidons et leurs seaux auprès de camions-citernes, après une longue marche. Dans les villages les plus reculés, c’est au puits que se rendent les dalits (les « intouchables », populations hors castes considérées comme impures). Nul ne sait combien d’entre eux sont tombés sous la chaleur, ou des suites de maladies dues à la pollution.

« Une grande partie des milliards de roupies engagés pour la purification de l’air dans les villes ou la restauration des eaux du Gange n’a pas été utilisée. »

Le changement climatique, les canicules et les sécheresses multiplient également les risques de catastrophes. En juillet dernier, des glissements de terrain au Kerala, État communiste du sud de l’Inde, faisaient au moins cent vingt-deux morts et plus de trois mille blessés. « Notre pays a été témoin d’une augmentation alarmante des glissements de terrain ces dernières années », a dénoncé Rahul Gandhi, leader du Congrès national indien (social-démocrate), le principal parti d’opposition. « Il est urgent de mettre en place un plan d’action global pour faire face à la fréquence croissante des catastrophes naturelles. » Quelques semaines plus tard, la fonte des glaciers népalais provoquait des inondations monstres dans le nord du pays. Plus de soixante-dix personnes sont mortes, sans que le gouvernement s’alerte davantage sur de nécessaires mesures de prévention.

 

La victoire du camp paysan ?

Les inondations ont également eu un effet important sur le secteur agricole de l’Inde, qui demeure l’un des plus grands greniers du globe. Environ 40 % de la population dépendent de l’agriculture, soit quelque six cents millions de personnes. Celles-ci voient les saisons se dérégler et leurs champs dépérir : la mousson, qui apporte la majorité de ses pluies entre juin et septembre, est encore plus imprévisible. Elle arrive désormais plus tard, ce qui pose un problème pour semer. Mais elle dure également plus longtemps, ce qui empêche les récoltes de sécher, quand elles ne moisissent pas. C’est ce que regrette Vijoo Krishnan, secrétaire général de l’All India Kisan Sabha, le syndicat agricole du Parti communiste indien-marxiste (PCI-M), regroupant pas moins de quinze millions de paysans. « Nous avons maintenant des pluies erratiques qui arrivent quand on ne s’y attend pas, pendant les récoltes, explique-t-il. Mais aussi des épisodes de grêle, de sécheresse et de chaleur extrême qui détruisent les cultures, surtout le blé et le riz. De nombreuses zones sont en voie de désertification. »

Et pour les cultivateurs, point de compensation : « Les agriculteurs et les gouvernements d’État paient une assurance au gouvernement central, mais ne reçoivent rien lorsque les récoltes sont perdues », accuse le cadre du PCI-M. Si rien n’est fait, le pire reste à craindre, puisque les experts climatiques indiquent que « l’Inde fait partie des zones qui vont le plus souffrir du réchauffement dans les prochaines années ». Narendra Modi et ses ouailles nationalistes devront pourtant tenir compte de la colère paysanne pour rester au pouvoir. Car les Indiens n’ont pas oublié le combat de Mohandas Gandhi, symbolisé par le rouet qui trône au centre du drapeau indien. Le Mahatma (« grande âme ») avait repris cet objet pour prôner l’autonomie et le développement économique de tout le peuple, au sortir de la décolonisation britannique.

Modi a obtenu une majorité absolue en 2014 et 2019 parce qu’il promettait ce développement aux États pauvres du Nord. Mais, après une décennie, la désillusion a balayé les mirages de son parti, le Bharatiya Janata Party (BJP), qui a perdu la majorité lors des élections législatives de 2024. Les partis progressistes, réunis dans une coalition, sont parvenus à se reposer sur leurs piliers paysan et ouvrier. Dans la ceinture agricole de l’Inde, c’est-à-dire le Pendjab, l’Haryana, le Rajasthan, l’Uttar Pradesh et le Maharashtra, le BJP a perdu trente-huit sièges. C’est de là qu’ont émané les mobilisations paysannes contre le pouvoir, qui n’ont pas cessé depuis 2021 : en février 2024, les tracteurs ont même essayé d’entrer dans Delhi. « Les candidats du BJP n’ont pas pu faire campagne dans les villages car des agriculteurs protestaient avec des drapeaux noirs, avertissaient les campagnes des positions anti-agricoles et antidémocratiques du BJP, se félicite Vijoo Krishnan. Ça a poussé la plupart des partis politiques à prendre position dans leurs programmes pour le salaire minimal, l’annulation des dettes et d’autres revendications. »  

Axel Nodinot est journaliste à L’Humanité.

 


 

Quarante ans plus tard, Bhopal tue encore

C’était la nuit du 2 au 3 décembre 1984. À Bhopal, capitale du Madhya Pradesh, l’usine américaine de pesticides Union Carbide Corporation (UCC) explose et relâche quarante-deux tonnes d’isocyanate de méthyle, un gaz extrêmement toxique. C’est une hécatombe : le nuage emporte dix mille personnes dans les premiers jours, quinze mille autres les années suivantes, et contaminera environ six cent mille habitants, en plus des sols et des eaux. Quarante ans plus tard, les Bhopalis en souffrent toujours. « Tous les jours, un millier de personnes sont admises dans les hôpitaux et cliniques », tonne N. D. Jayaprakash, coordinateur du BGPSSS, une association de soutien à la cause des victimes. « De 2000 à 2024, dix mille personnes sont mortes des suites de la catastrophe. » Et elles sont nombreuses : troubles congénitaux chez les enfants dont les parents ont été exposés, augmentation des aberrations chromosomiques, cancers, maladies chroniques des voies respiratoires ou du système immunitaire, fausses couches, morts de nourrissons, etc.
Le combat pour l’indemnisation des victimes continue, mené par les survivants et les descendants. Car en février 2001, UCC est rachetée par Dow Chemical – l’un des fabricants de l’agent orange ayant ravagé le Vietnam. L’entreprise nie donc avoir joué un rôle à Bhopal. La même année, une avocate du groupe déclare que « cinq cents dollars, c’est largement suffisant, pour un Indien », en référence à l’accord indigne passé en 1989 entre la firme américaine et le gouvernement indien. Dans un rapport publié pour les quarante ans de la catastrophe, Amnesty International évoque un « racisme environnemental », l’usine se trouvant « à proximité de localités densément peuplées et majoritairement musulmanes et de castes inférieures, pauvres pour la plupart et composées de logements informels».

Cause commune n° 43 mars/avril