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Le recueil de textes traduits et présentés par Franck Fischbach publié aux Éditions Gallimard cet automne, Les Jeunes hégéliens - Politique, religion, philosophie – Une anthologie nous fait plonger dans le « foyer génétique » de la philosophie moderne, héritière, positivement ou négativement, de la philosophie hégélienne.

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Une initiative à saluer comme un événement éditorial d’importance pour le lecteur francophone. « Cet ouvrage nous ramène à une époque qui, dans le temps, est séparée de nous par l’espace d’une bonne génération, mais est devenue aussi étrangère à la génération actuelle [...] que si elle datait déjà d’un siècle entier » écrit Friedrich Engels dans un article de la Neue Zeit datant de 1886 à propos d’un livre de Carl Nicolai Starcke consacré l’année précédente à Ludwig Feuerbach. Les Jeunes hégéliens de Franck Fishbach, séparé de presque cent cinquante ans de l’article d’Engels – publié en 1888 sous la forme d’un livre,  Ludwig Feuerbach et la sortie de la philosophie classique allemande – nous plonge dans une période de l’histoire de la pensée qui a pris pour nous un aspect lunaire à la fois par ses objets, son langage et son contexte. « Et cependant ce fut l’époque où l’Allemagne se préparait à la révolution de 1848 » poursuit Engels : « tout ce qui s’est passé chez nous n’est qu’une continuation de 1848, la simple exécution testamentaire de la révolution. ». Elle est aussi, pour nous, l’époque où se sont élaborés les premiers concepts de la pensée marxienne et engelsienne, composantes de ce mouvement des Jeunes hégéliens qui s’engagea avec la publication de La vie de Jésus de David Friedrich Strauss en 1835 et s’acheva – formellement - après la publication de L’Unique et sa propriété de Max Stirner en 1844. Dans une approche plus générale, ce mouvement est également à l’arrière-plan de l’élaboration de l’œuvre de Søren Kierkegaard des années 1845-1855 mais aussi, dans les années 1870-1890, de Friedrich Nietzsche. Trois bonnes raisons de saluer le travail de Franck Fishbach qui, avec ce recueil de textes, commentés et annotés par ses soins, donne au lecteur non-germaniste l’occasion, souvent pour la première fois, d’accéder à des textes clefs de l’histoire de la philosophie, lecture à associer notamment non seulement au Ludwig Feuerbach d’Engels mais encore, entre autres ouvrages récents, aux Écrits de jeunesse d’Engels publiés aux Éditions sociales ainsi qu’à La trompette du jugement dernier de Bruno Bauer et Karl Marx, texte accompagné par un essai de Nicolas Dessaux, De marx comme trompettiste publié aux éditions de L’Échappée.

L’hégélianisme politique
Mort en 1831, Hegel s’était imposé comme une référence incontournable du débat intellectuel en Prusse, centre politique et intellectuel du nord de la confédération germanique. En opposition à la fois à sa tendance réactionnaire religieuse antirationaliste et protestante – Hengstenberg, von Gerlach etc. – et de sa tendance révolutionnaire antirationaliste national-libérale – Flies etc. –Hegel est soutenu par les ministres réformateurs et modernistes de Frédéric-Guillaume III au point d’apparaître, à cette époque, comme le « philosophe officiel » de l’État prussien. Les Journées de Juillet de l’été 1830 qui renversent le trône de Charles X, la première (1831) et deuxième Révolte des Canuts (1834) et bientôt les éclats du mouvement Chartiste en Grande Bretagne (1832-1838-1840) qui relancent la crainte d’un retour de l’agitation révolutionnaire républicaine et démocratique en Europe, viennent bientôt à la fois déplacer l’hégélianisme sur la droite et, du fait de la montée de l’influence réactionnaire sur la vie intellectuelle allemande et le trône prussien – qui passera aux mains de Frédéric-Guillaume IV en 1840 – et le repousser politiquement dans une position d’entre-deux intenable.

« Trois articles de La gazette Rhénane de 1842 et une lettre adressée à Feuerbach permettent de mesurer l'implication de l'auteur du Capital dans ce débat et ce combat Jeune hégélien mais aussi le mouvement de première bascule de sa pensée. »

Hegel avait fait de la rationalisation et de la moralisation de l’État et du fonctionnariat le fondement de l’organisation rationnelle de la société moderne. « La philosophie de Hegel n’était pas hypocrite et son développement politique explique pourquoi il considérait la forme monarchique, embrassant les meilleurs efforts de tous les serviteurs de l’État, comme la forme de gouvernement la plus idéale » explique Franz Mehring dans la biographie qu’il consacre à Marx : « Tout au plus jugeait-il nécessaire que les classes dominantes jouissent d’une certaine part indirecte dans le gouvernement, mais cette part même devait être limitée de façon corporative. » D’un côté, d’après sa philosophie générale – sa « méthode » –, rien ne pouvait prétendre, en politique comme dans les autres domaines, à s’élever au rang de forme définitive dans l’histoire et tout était pris dans un processus de transformation incessant, le maintien d’une forme – finie – conservée au sein du devenir en tant que moment d’un développement progressif, étant elle-même provisoire. D’un autre côté – son « système » –, il avait absolutisé la forme constitutionnelle de l’État prussien – alors à l’état naissant, le Royaume de Prusse restant absolutiste malgré ses réformes – en l’identifiant à un État rationnel malgré une irrationalité foncière se manifestant par sa soumission à un système de répression politique et idéologique rigide et aux intérêts de la classe – économique – et de la caste – ordre – des grands propriétaires fonciers. Il avait, pour ainsi dire, mis l’index de sa main droite sur l’écran de l’horloge de l’histoire pour bloquer l’élan de sa petite aiguille, et, dans le même mouvement, posé celui de sa main gauche sur ses lèvres.

« Substance » ou « conscience de soi »
C’est cette tension de l’hégélianisme politique, qui le rendait à la fois suspect aux tendances réactionnaires et révolutionnaires – de droite comme de gauche – et aimable aux tendances conservatrices mais de plus en plus méfiantes à son égard qui allait bientôt se déchaîner avec le mouvement Jeune hégélien sur le terrain de la critique religieuse tout d’abord. Engels explique son développement dans son Ludwig Feuerbach : « Comme la politique était, à cette époque, un domaine très épineux, la lutte principale fut menée contre la religion ». La première impulsion avait été donnée par Strauss dans sa Vie de Jésus (1835). Plus tard, Bruno Bauer s’opposa à la théorie développée dans cet ouvrage sur la formation des mythes évangéliques en démontrant que toute une série de récits évangéliques ont été fabriqués par leurs auteurs eux-mêmes. La lutte entre ces deux courants fut menée sous le travestissement philosophique d’un conflit entre la « conscience de soi » et la « substance ». La question de savoir si les histoires miraculeuses de l’Évangile étaient nées du fait de la formation de mythes par voie inconsciente et traditionnelle au sein de la communauté, ou si elles avaient été fabriquées par les évangélistes eux-mêmes, s’enfla jusqu’à devenir la question de savoir si c’était la « substance » ou la « conscience de soi » qui constituait la force motrice décisive de l’histoire du monde. Et, finalement, vint Stirner, le prophète de l’anarchisme actuel – Bakounine lui doit beaucoup – qui dépassa la « conscience de soi » souveraine à l’aide de son « Unique » souverain.

« Les textes viennent alimenter et préciser la réflexion sur l'effervescence intellectuelle de ce mouvement “Jeune Hégélien”. »

L’effervescence intellectuelle du mouvement « Jeune hégélien »
Strauss, Bauer, Stirner, Bakounine, autant de noms qui s’associent à ceux de Hess, Köppen, Feuerbach et Ruge dans le livre de Franck Fischbach dont les textes viennent alimenter et préciser la réflexion de son lecteur sur l’effervescence intellectuelle de ce mouvement « Jeune hégélien ». Pour nous, évidemment, en particulier, la réflexion qui s’applique à la pensée de Karl Heinrich Marx dont le nom dans l’histoire intellectuelle apparaît pour la première fois en 1840 en dédicace du Frédérik Le Grand de Karl Köppen.
Ce jeune « ami de Trèves » d’une vingtaine d’années, lancé dans la mêlée du mouvement Jeune hégélien à partir de 1838 qui, deux ans à peine après avoir littéralement « débarqué » à Berlin depuis sa province rhénane et suivi les cours d’Eduard Gans l’année de la publication par ce dernier des Leçons sur la philosophie de l’histoire de Hegel, allait bientôt prendre ce fameux chemin de « sortie » initié par Feuerbach et son Essence du christianisme en 1841, et faire, avec Friedrich Engels dans le domaine de la pensée et de l’action, « craquer le vieux monde ». Quatre textes de Marx publiés dans cette anthologie, trois articles de La gazette Rhénane de 1842 et une lettre adressée à Feuerbach permettent de mesurer l’implication de l’auteur du Capital dans ce débat et ce combat Jeune hégélien mais aussi le mouvement de première bascule de sa pensée. Le premier est un éloge de l’engagement de la philosophie dans le débat public et de sa polémique contre l’autoritarisme religieux et l’ordre politique qu’il soutient en même temps qu’un éloge de la conception rationnelle des fondements de l’État culminant, pour Marx à cette époque, avec l’idée hégélienne de l’État, « grand organisme au sein duquel la liberté juridique, éthique et politique a à obtenir sa réalisation, et dans lequel le citoyen particulier, en obéissant aux lois de l’État, n’obéit qu’aux lois naturelles de sa propre raison, de la raison humaine ». Le dernier, élaboré après la rupture de Marx avec Bruno Bauer et Arnold Ruge mais surtout après la Révolte des tisserands de Silésie de juin 1844, premier mouvement révolutionnaire ouvrier allemand, est un hommage à Feuerbach dont Marx et Engels se firent dans le cercle des ouvriers allemands émigrés de Paris, les « préposés secrets ».

Jérôme Skalski est journaliste à L’Humanité.

Cause commune n° 33 • mars/avril 2023