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Cause commune a interrogé Rémy Ponge sur son livre : Se tenir debout. Un siècle de luttes contre les souffrances au travail (La Dispute, 2025).

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CC : Votre livre retrace une histoire sociale et politique de la souffrance au travail depuis le début du XXeᵉ siècle. Quels sont les grands enseignements de cette histoire, en particulier du côté des femmes ?

L’histoire que j’ai retracée dans mon livre, en m’appuyant sur une variété d’archives et d’entretiens, apporte trois enseignements majeurs. Le premier est l’ancienneté du thème des souffrances au travail. Alors qu’on associe souvent ces maux aux transformations récentes du travail et du management, notamment sous les effets de la montée en puissance du néolibéralisme dans les années 1990-2000, je montre que, dès les années 1930, le thème des souffrances au travail apparaît.

 

« Il aura fallu près d’un siècle de luttes sociales pour faire reconnaître les souffrances au travail et tordre le cou à la rhétorique patronale qui renvoie la cause des souffrances à des problèmes individuels. »
 

On parle alors de « fatigue nerveuse » pour désigner une fatigue qui touche principalement les ouvriers des usines de montage de la métallurgie, en particulier dans l’automobile. En plus de la fatigue physique liée à un travail très répétitif, monotone, avec de fortes pressions sur les cadences et la productivité et un contrôle étroit de la hiérarchie, ces ouvriers souffrent de troubles gastriques, ils perdent le sommeil, sont déprimés. Le repos ne parvient pas à effacer cette lassitude. Les patrons des grandes entreprises industrielles de l’époque redoutent que cette fatigue nerveuse ne vienne alimenter les grèves et les contestations. Sans doute, on parlerait aujourd’hui de burn-out pour désigner ces maux-là.

Le second enseignement du livre est qu’il aura fallu près d’un siècle de luttes sociales pour faire reconnaître les souffrances au travail et tordre le cou à la rhétorique patronale qui renvoie la cause des souffrances à des problèmes individuels (des salariés fragiles, qui gèrent mal leur « stress », ont des problèmes personnels, etc.). Ce sont les catégories subalternes qui ont été les premières touchées par ces pathologies-là, et le sont encore. Aujourd’hui, les ouvriers, plus encore, les ouvrières non qualifiées sont largement plus exposés à des conditions de travail nocives pour leur santé mentale que les cadres.

« C’est à partir de luttes des femmes, particulièrement des ouvrières et des employées, dès les années 1950-1960 en France, que vont être menées les premières recherches sur la fatigue nerveuse et que vont avoir lieu des mobilisations sociales et syndicales importantes. »

Du côté des femmes enfin, le troisième enseignement de l’ouvrage est de montrer leur rôle déterminant et leurs mobilisations dans la reconnaissance des souffrances au travail, mais aussi dans la production scientifique. C’est à partir de luttes des femmes, particulièrement des ouvrières et des employées, dès les années 1950-1960 en France, que vont être menées les premières recherches sur la fatigue nerveuse et que vont avoir lieu des mobilisations sociales et syndicales importantes.

 

CC : Vous montrez en effet que ces souffrances décrites comme des « crises de nerfs » d’ouvrières deviennent un objet politique grâce à une alliance entre syndicalistes, scientifiques et travailleuses. Comment expliquez-vous que cette dynamique s’essouffle par la suite ?

Dans les années 1960, la population ouvrière féminine, notamment dans la métallurgie et le textile, connaît une forte croissance. Parallèlement, les grandes administrations (comme les PTT ou les banques) emploient de nombreuses jeunes femmes peu qualifiées, soumises à des tâches monotones et à un contrôle hiérarchique strict, souvent masculin. C’est le cas des téléphonistes ou des employées de banque.

« Les professions du soin ont considérablement augmenté et sont particulièrement touchées par la hausse des accidents de travail. »

La désindustrialisation et la montée du chômage affaiblissent le poids politique et social du monde ouvrier. La CGT, confrontée à ces enjeux, recentre ses luttes sur la défense de l’emploi et la précarisation, reléguant au second plan les questions de santé au travail. De son côté, la CFDT s’éloigne des mobilisations ouvrières en raison de son recentrage politique. La fatigue nerveuse, bien que prise en charge par les syndicats, reste associée à un problème « féminin », ce qui limite son intégration dans les revendications syndicales plus larges. Il faut ajouter pour terminer la très forte répression exercée par le patronat contre les syndicalistes et les luttes pour l’amélioration des conditions de travail. Ceci est un facteur souvent oublié, lorsqu’on évoque ces sujets. Il était et reste une dimension déterminante pour comprendre les limitations de l’action syndicale, encore aujourd’hui.

 

CC : Dans votre chapitre sur la période 2006-2009, vous montrez que la médiatisation des suicides chez France Télécom tient en partie au fait qu’ils touchaient plus particulièrement des cadres. Qu’en est-il des souffrances des salariées et salariés subalternes ?

La médiatisation des suicides chez France Télécom s’explique par le fait qu’ils ont concerné des cadres et des techniciens qualifiés, proches socialement des journalistes, qui se préoccupent plus de leurs problématiques. À l’inverse, la presse « grand public » nationale ne se soucie pas ou peu des difficultés des salariés moins qualifiés (ouvriers ou employés), comme en témoignent le peu d’intérêt pour les suicides d’ouvriers dans l’industrie, souvent ignorés par les médias, et que des syndicalistes ont pourtant essayé de rendre public à plusieurs reprises.

« Lutter contre les souffrances au travail, c’est aussi un combat féministe, visant à réduire les inégalités de pouvoir et de domination qui nourrissent les violences sexistes et sexuelles. »

De plus, France Télécom, en tant que grande entreprise publique, était déjà sous les projecteurs médiatiques en raison de sa privatisation, lancée dès les années 1980, et des mobilisations sociales très importantes qu’elle a suscitées. Les syndicats, très actifs à l’intérieur, dénonçaient les effets néfastes de cette privatisation sur la santé des salariés, appuyés par des données chiffrées qu’ils avaient produites avec l’aide de scientifiques. Enfin, un facteur déterminant est le fait qu’en tant qu’ancienne entreprise publique dans laquelle l’État conserve une participation, les responsables politiques se sont trouvés directement questionnés dans les médias sur la situation de France Télécom. Ceci a facilité la politisation des suicides. À l’inverse, les problèmes de santé des salariés subalternes restent très peu visibles, et les discours de certains responsables politiques, à l’image de l’ancienne ministre du Travail, Agnès Pannier-Runacher, qui vantait « la magie du travail à l’usine », soulignent la méconnaissance de la réalité du travail ouvrier.

 

CC : Vous analysez la flexibilité ou les formes de contrôle comme sources de souffrance au travail. Mais avez-vous également relevé comment les contraintes famille/travail (charge domestique, parentalité, temps partiel…) pèsent sur les femmes salariées ?

Dans mon travail, je me suis concentré sur les facteurs professionnels des souffrances, en analysant comment des catégories ont été créées pour identifier ces souffrances, en comprendre les causes et agir dessus. Toutefois, les contraintes familiales, surtout pour les femmes, jouent aussi un rôle important, notamment dans les formes d’épuisement auxquelles elles sont exposées. Cela mérite d’être approfondi, car les femmes assument encore majoritairement le travail domestique, même dans les couples qui prônent une répartition équitable des tâches. Cependant, il faut être vigilant : l’argument des facteurs externes est souvent utilisé par les entreprises pour éviter de reconnaître leur responsabilité dans les mauvaises conditions de travail. Il est essentiel de rappeler que ce qui se passe en dehors du travail ne concerne pas l’employeur, qui a l’obligation de prévenir les risques dans l’entreprise. Il convient donc de parler peut-être de cumuls de « facteurs de risque » ou de « pénibilité », sans opposer travail et hors travail.

 

CC : Serait-il possible de prendre en compte la souffrance que peut générer un travail de care, c’est-à-dire un travail invisible et féminin, souvent exercé dans les métiers de l’éducation et de la santé, qui consiste à prendre soin d’autrui, à anticiper et à répondre constamment à ses besoins ?

Les études sur les travailleuses du care (travail social, aide à domicile, femmes de ménage, aides aux enfants en situation de handicap, etc.) sont nombreuses et ont permis de décrire en détail les facteurs de pénibilité de ces métiers, majoritairement féminins. Ces professions ont considérablement augmenté et sont particulièrement touchées par la hausse des accidents de travail. On dispose d’outils d’analyse pour saisir les exigences de ces métiers. On parle par exemple d’exigences émotionnelles : être confronté à la souffrance d’autrui, devoir masquer ses émotions, sourire et rester agréable en permanence. On constate également que la reconnaissance, tant symbolique que financière, et le soutien social (aide des collègues, stabilité du collectif de travail) sont faibles, souvent fragilisés par la précarisation et la réduction des coûts. Tous ces éléments sont des facteurs psychosociaux de risque que l’employeur doit éliminer ou réduire, conformément au Code du travail. Il y a donc une reconnaissance légale, même si l’on peut aller beaucoup plus loin, ce qui est difficile en raison de l’affaiblissement du syndicalisme et de l’inspection du travail.

 

CC : Comment penser aujourd’hui le croisement entre engagement syndical et engagement féministe ?

Lutter contre les souffrances au travail est un enjeu féministe et politique majeur. Deux femmes sur trois sont exposées à plus de trois facteurs de risques psychosociaux, contre un homme sur deux. Sur un même poste, les femmes sont plus exposées et plus nombreuses à déclarer un burn-out. À ces inégalités face aux risques s’ajoutent les écarts de rémunération et de carrière, les femmes gagnant en moyenne 20 % de moins que les hommes. Les conditions de travail des femmes sont liées à des inégalités sociales et à notre société patriarcale. Lutter contre les souffrances au travail, c’est donc aussi un combat féministe, visant à réduire les inégalités de pouvoir et de domination qui nourrissent les violences sexistes et sexuelles. Sur les lieux de travail, ces violences sont majoritairement perpétrées par des hommes en position de pouvoir par rapport à leur victime. S’engager syndicalement sur ce terrain peut de ce fait constituer un engagement féministe, si l’on resitue les souffrances au travail dans le contexte plus large du patriarcat qui structure très largement le salariat. Enfin, s’engager sur cette question, c’est rendre visibles les difficultés des classes populaires, surtout des femmes dans le monde du travail, qui demeurent largement plus exposées que le reste du salariat.

 

Rémy Ponge est maître de conférences en sociologie à l’université Aix-Marseille.

Cause commune48 • mars/avril 2026