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Un post-capitalisme est une nécessité historique, si l’humanité ne veut pas tout simplement disparaître. Réflexions sur les différentes voies possibles.

 

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Socialisme et communisme

Et, tout d’abord, pourquoi le socialisme, alors que la gauche « radicale » elle-même n’ose plus s’avancer sur ce terrain, qui lui paraît miné auprès de l’opinion, si bien que le mot même a disparu de ses programmes ? Les esprits les plus lucides savent bien qu’un post-capitalisme est une nécessité historique, si l’humanité ne veut pas tout simplement disparaître, et ceci dans un horizon qui ne se compte pas en plusieurs siècles. Inutile de rappeler ici les effets sur le changement climatique d’un développement industriel et urbain incontrôlé, qui a aussi pollué presque toute la planète, et d’une explosion démographique, tout aussi incontrôlée. Ils en connaissent la cause : le capitalisme, dans sa poursuite d’une crois­sance sans fin, axée sur la valorisation du capital, et ses corollaires : la soumission de la science à ses exigences, et la promotion d’une société individualiste d’hyperconsommation, gaspillant les ressources naturelles. Un compromis social, de type social-démocrate, avec ce capitalisme n’est même plus possible, depuis qu’il est devenu un capitalisme actionnarial, et, pire encore, un capitalisme des plateformes numériques.

Face à ce constat, un nouveau courant ressuscite la perspective du communisme, soit de manière modeste, en s’appuyant sur des expériences de partage ou de solidarité qui sont nées ici ou là, pour contrebalancer le mode de vie généré par le capitalisme, soit de manière plus radicale, à partir de la volonté de rétablir ou de créer des « communs » (naturels comme l’eau ou une forêt, industriels comme une centrale électrique, ou immatériels comme un logiciel), qui deviendraient plus ou moins gratuits. Il s’agirait de faire triompher la valeur d’usage sur la valeur marchande.

« Marx avait fait de la propriété la clé de l’opposition entre les sociétés de classes et les sociétés à propriété commune. »

Disons-le clairement, un tel communisme escamote des problèmes essentiels. D’abord une société humaine ne peut se passer d’un calcul en valeur, qui prend en compte le coût en travail correspondant à la production. Non seulement elle ne s’en est jamais passée, aussi loin que l’on remonte dans le temps, mais encore c’est le propre de l’espèce humaine de l’effectuer. C’était d’ail­leurs l’avis de Marx lui-même, y compris pour le communisme. Il y a un second problème : le calcul des quanta de travail, auquel il pensait pour remplacer la valeur marchande, et que l’on pour­rait effectuer aujourd’hui pour servir de base à une planification a priori, grâce à des ordinateurs ultra-puissants (Paul Cockshott et Allin Cottrell) semble irréalisable pour toutes sortes de raisons, dont le fait que le futur n’est jamais entièrement prévisible. Dès lors un système alternatif réaliste ne pourrait se passer d’un certain recours à des institutions de marché, y compris un système de crédit monétaire, comme nous allons le voir. Ce qui conduit alors vers une repensée du socialisme, lequel serait au reste « avec marché » plutôt que « de marché ».

Recherches de type associatif

Mais c’est là que nous rencontrons une difficulté majeure : comment sortir de l’opposition entre la propriété d’État et la propriété privée, sous ses dif­férentes formes ? Marx avait fait de la propriété la clé de l’opposition entre les sociétés de classes et les sociétés à propriété commune, dont il a pensé avoir trouvé, dans ses derniers écrits, plusieurs formes dans le passé et une ébauche avec les co­opératives de son temps, si elles étaient associées à un plan (« Que serait, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ? », écrivait-il dans La Guerre civile en France). C’est dans cette direction que se sont orientées des recher­ches de type associatif, fort différentes de celles visant à une distribution égalitaire des profits à travers un réaménagement de l’actionnariat.

Je vais résumer les traits communs de ces recherches (entre autres David Schweikart, After Capitalism, Rowman and Littlefield Publishers, 2002, Benoit Borritz, Au-delà de la propriété, La Découverte, 2018, Yanis Varoufakis, Les Nouveaux Serfs de l’économie, Les liens qui libèrent, 2024, et Tony Andréani, Dix essais sur le socialisme du XXIe siècle ? Le Temps des Cerises, 2011, édition anglaise Routledge, 2024). Les entreprises sont des coopératives, gérées démocratiquement, mais sans actionnariat. Avec la suppression des titres de propriété disparaissent le capitalisme, ses marchés financiers et même ses marchés obligataires. Pour se financer elles recourent au crédit, lequel représente des avances sur l’avenir et permet de sélectionner les investissements viables. Ce crédit est fourni par des banques, soit publiques, soit sous forme de coopératives de crédit. Ces banques, qui ne créent plus de monnaie sans contrepartie, sont adossées à un fonds national d’investissement, qui leur fournit les liquidités nécessaires à partir soit de l’épargne des ménages (Varoufakis), soit de contributions obligatoires venant des entreprises (Benoît Borrits), soit d’une ponction sur les intérêts versés par ces entreprises, soit d’une combinaison de ces sources. Le fonds d’investissement enfin est le véhicule principal de la planification et de ses priorités, à travers soit une modulation des taux d’intérêt des crédits qu’il accorde aux banques, soit l’octroi d’enveloppes de crédits spécifiées.

« Un système alternatif réaliste ne pourrait se passer d’un certain recours à des institutions de marché, y compris un système de crédit monétaire. »

Qu’est-ce que tout cela signifie en termes de propriété ? Difficile de reprendre ici la distinction classique, empruntée au droit romain. Les entreprises, que nous dirons « socialisées », ont certes l’usus et le fructus des crédits pour l’investissement (à distinguer des crédits courants) que leur accordent les banques. Mais elles n’ont pas l’abusus de ces crédits, justement parce qu’elles doivent les rembourser et qu’ils diffèrent des obligations, qui peuvent être rachetables. Il n’y a donc plus de propriété pleine et entière des actifs. Ajoutons encore ceci : les entreprises sont en concurrence les unes avec les autres, et les banques aussi. Elles reçoivent des crédits selon la qualité des résultats qu’elles obtiennent ou peuvent obtenir. C’est là un gage d’efficacité, qui contraste avec l’allocation administrative des crédits par la Banque centrale soviétique, où le taux d’intérêt ne jouait qu’un rôle mineur.

Un socialisme de marché

Au total, nous avons affaire à un socialisme de marché qui s’écarte autant du capitalisme privé que d’un capitalisme d’État. Et, dans toutes ses variantes, il fait jouer un rôle central à la planification. Celle-ci n’est pas un mode de gestion de l’économie, que des pays capitalistes n’ont pas ignorée, mais incarne fondamentalement le principe d’une primauté des choix collectifs, élaborés de la manière la plus démocratique, sur ce que les libéraux appellent « les préférences individu­el­les ». Elle ne sera plus impérative, comme elle l’était dans une économie administrée à la soviétique, mais programmatique ou simplement incitative, se servant de plusieurs leviers indirects, dont des taux d’intérêt différentiels.

Pour ma part, j’ai quand même un point de désaccord avec ce socialisme, c’est de ne pas ou assez faire la distinction entre d’une part des biens sociaux, au sens où ils font société, et d’autre part des biens privés, au sens où ils relèvent de choix individuels. Les premiers, qui correspondent, pour aller vite, à des services publics élargis (éducation, santé, information générale, mais aussi accès à des réseaux, services de sécurité) doivent être fournis à tous les citoyens, gratuitement ou à prix administré, tandis que les seconds seront fixés par un marché. Il faudrait également que la terre et les autres ressources naturelles restent ou redeviennent propriété commune, seul leur usage pouvant être concédé pour des durées limitées, car il n’y a aucune raison pour que des personnes privées s’approprient ce que la nature fournit gratuitement à tous.

« Le socialisme de marché s’écarte autant du capitalisme privé que d’un capitalisme d’État. Il fait jouer un rôle central à la planification qui incarne fondamentalement le principe d’une primauté des choix collectifs. »

Le capitalisme, on le sait, cherche à transformer tous les biens sociaux en biens privés, sauf ceux relevant de la sécurité (le régalien), sa variante libertarienne les livrant même tous au marché. À l’inverse, le socialisme d’État tendait à transformer tous les biens privés en biens sociaux, qu’il définissait et hiérarchisait lui-même. Un nouveau socialisme distinguerait bien les deux sphères, ce qui signifie deux types de propriété.

Or les biens sociaux, selon moi, ne doivent pas être produits par les entreprises socialisées évoquées plus haut, mais par des entreprises d’État, en tant que l’État incarne la citoyenneté, politique, mais aussi sociale et économique, n’en déplaise à tous ses pourfendeurs. Oui donc à une propriété pleine et entière de l’État. Cependant, des entreprises publiques n’auraient rien de socialiste, si elles restaient axées sur la valorisation de leur capital (comme l’exige la Commission européenne). Et ce n’est pas la participation des salariés à la gestion de telles entreprises, prônée par certains réformistes de gauche, qui y changerait grand-chose. C’est sur un nouveau mode de gestion qu’il faut réfléchir, sujet que je ne peux dévelop­per ici.

Revenons à présent aux biens privés. Le socialisme associatif dont il était question plus haut diffère essentiellement du système des coopératives, car les coopérateurs restent des propriétaires privés, cherchant à maximiser le profit de leur capital, même si ce profit est ensuite distribué entre eux. La logique des entreprises socialisées, elle, n’est plus la maximisation du revenu du capital, mais celle du revenu du travail (une fois déduits les intérêts et les impôts). Se trouvent aussi résolus les problèmes que rencontrent les coopératives de production, dont celui de leurs difficultés de financement, quand l’autofinancement y est insuffisant et du fait que les capitaux extérieurs doivent y rester minoritaires. Le socialisme associatif, lui, ouvre par le crédit un financement des investissements à toute entreprise, même si elle ne dispose d’aucun capital initial, pourvu qu’elle présente un projet viable, tel qu’il peut être estimé par les banques, assistées de comités de crédit. Enfin, comme dans le système capitaliste, les coopératives les mieux dotées en capital finiront par éliminer ou absorber d’autres. Ici, c’est seule la qualité du projet, dont bien sûr la possibilité pour les entreprises de rentrer dans leurs frais, qui compte.

Trois questions sur les entreprises socialisées

Je ne peux ici aller plus loin sur d’autres questions, mais certaines sont telles qu’elles ne peuvent être éludées. J’en retiendrai trois.

Une entreprise socialisée peut-elle acheter une autre entreprise ? Bien sûr, si elle l’intègre aux mêmes conditions de fonctionnement qui sont les siennes.

Peut-elle devenir une transnationale, alors que les grandes entreprises capitalistes se sont internationalisées, en décomposant leurs chaînes de valeur, ce qui leur confère une puissance inégalée et leur permet de coloniser les États ? Cela paraît inévitable, même si un protectionnisme « solidaire » devait remplacer le libre-échange actuel, car cela permettrait aux entreprises socialisées, lorsque de besoin, de réaliser des économies d’échelle et des synergies. La chose est cependant difficile, car les conditions salariales et autres sont différentes d’un pays à l’autre, mais une certaine harmonisation aurait des effets très positifs pour l’entreprise absorbée, et cela contribuerait à rééquilibrer le commerce international entre les nations.

« Certains chercheurs se sont orientés vers des coopératives, gérées démocratiquement, mais sans actionnariat. »

On objectera aussi que le socialisme associatif fait une part trop belle au marché, lequel est porteur de toutes sortes d’effets pervers engendrés par la concurrence et a des effets dissolvants sur tous les liens sociaux. Rien ne prouve en effet que des travailleurs associés dans ces coopératives d’un nouveau genre, même s’ils avaient un accès égal au crédit, ne seraient pas tentés, sous le fouet de la concurrence, par les pratiques de corruption, de mensonge, de fraude, de manipulation (notamment via la publicité) qui sont systémiques dans le capitalisme. C’est donc ici bien sûr que l’État doit jouer son rôle de surveillance et de sanction. Mais c’est à la mauvaise concurrence qu’il faudrait également s’attaquer par une « socialisation » du marché, à savoir un système d’information qui favoriserait la coopération, également en faisant intervenir les consommateurs, tout en laissant jouer l’émulation. D’intéressantes propositions ont été faites en ce sens.

Enfin, on dira que le projet est utopique car il ne connaît nulle part un début de réalisation, ni dans les pays occidentaux, ni dans les pays qui se réclament encore du socialisme, comme la Chine, où l’on trouve cependant la plus grande coopérative du monde (Huawei). Il en existe cependant des prémices ici ou là (le groupe de coopératives basque de Mondragon en Espagne, des réseaux de crédit entre coopératives en Italie et quelques autres). Ce qui manque, c’est une popularisation du projet et une volonté politique de le réaliser. Il est clair qu’on ne saurait le substituer au capitalisme du jour au lendemain. Néanmoins, si l’on créait seulement un secteur, même progressivement (je me suis risqué à dire comment, s’agissant du cas français, dans une Note de la Fondation Gabriel-Péri Entre public et privé. Vers un nouveau secteur socialisé, 2011), ce secteur pourrait, avec ses propres armes, gagner rapidement du terrain et finir par l’emporter sur le secteur capitaliste. Aujourd’hui je pense que les chances sont faibles en Occident, mais qu’elles seraient plus grandes dans des pays du Sud qui ont déjà un important secteur coopératif.

Il y a urgence

Il est temps de conclure sur la question de la propriété. Le socialisme à reconstruire comporterait toujours une part nécessaire de propriété publique, mais délivrée de sa soumission à la logique capitaliste (un sujet que je n’ai pu ici qu’effleurer), et une vaste part de propriété qu’on appellera, faute de meilleur mot, de propriété partielle ou, pour mieux dire, de simple « possession », pour reprendre un concept de Marx, qu’il utilise à propos de certains modes de production précapitalistes. Ce qui relie ces deux secteurs, c’est la planification et la maîtrise de l’investissement par l’État d’une part, concernant son secteur (administrations, EPIC, entreprises publiques), par le fonds public d’investissement d’autre part, concernant le secteur socialisé.

« Le socialisme associatif ouvre par le crédit un financement des investissements à toute entreprise, même si elle ne dispose d’aucun capital initial, pourvu qu’elle présente un projet viable. »

Il ne s’agissait pas ici de tirer des plans sur la comète, mais de partir du réalisable, dont des prémices existent aujourd’hui. Et il y a urgence car, comme on l’a dit en commençant, la période est celle de tous les dangers pour la survie de l’humanité, non seulement parce que le capitalisme est porteur de guerres économiques et de guerres tout court, mais encore parce qu’il détruit tous les équilibres naturels. Marx disait que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Toutes les intelligences citoyennes doivent se liguer pour que chacun comprenne que le cours actuel ne peut continuer et qu’il existe des voies pour le réorienter. 

Tony Andréani est professeur émérite de sciences politiques à l’université de Paris 8.

Cause commune44 • été 2025