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En 2005, Hugo Chávez revendique pour son pays (le Venezuela) le « socialisme du XXIe siècle ». Quinze ans après la chute du bloc de l’Est, c’est le premier à se saisir ce mot. Lui et les présidents équatorien et bolivien mènent dans les années 2000 et 2010 une politique qui tourne le dos au néolibéralisme et doit faire face aux ingérences de Washington.

Les conceptions du socialisme changent, mais le mot représente toujours une espé­rance. Il a perdu de son aura en Europe, avec la chute et l’échec du bloc de l’Est à la fin des années 1980. Ainsi, en France, dans les années 1990, le PCF a abandonné cette notion qui lui servait à dénommer la période de transition entre mode de production capitaliste et société communiste. En Italie, le Parti de la refondation communiste a fait de même en 2002. Mais là où les communistes sont au pouvoir, à Cuba, en Chine ou au Laos, le mot désigne la société qu’ils sont en train d’édifier.

 

Le « socialisme » revendiqué par Hugo Chávez

Après quelques années, le terme est revenu sur le devant de la scène dans les années 2000. Lors de la clôture du 5e Forum social mondial, grand-messe altermondialiste, le 30 janvier 2005, le président de la République bolivarienne du Venezuela Hugo Chávez a remis le mot au goût du jour sur le continent où, plus qu’ailleurs, des mouvements de gauche combattaient le « consensus de Washington », cet ensemble de politiques néolibérales imposé aux pays du Sud endettés (contraction des dépenses publiques, de l’imposition, libéralisation du commerce, suppression des contrôles sur les investissements, privatisations). « Je suis un révolutionnaire et chaque jour je le suis plus encore, parce que chaque jour je me convaincs davantage que le seul chemin par lequel nous pouvons rompre avec l’hégémonie capitaliste, nous pouvons rompre l’hégémonie des oligarques de ces terres, est par le chemin de la révolution. Il n’y a pas d’autre chemin », déclare alors le président du Venezuela, lâchant le mot : « seulement à travers le socialisme nous parviendrons à une société plus juste ». Il est alors au pouvoir depuis 1999. Pour la première fois depuis la chute de l’Union soviétique, en 1991, un chef de gouvernement revendique le socialisme pour son pays.

« Au Venezuela, nous vivons une transition […] que j’ai osé qualifier de “démocratie révolutionnaire”, c’est-à-dire un type de démocratie qui ouvre des espaces et qui s’imprègne du peuple, une phase de transition vers le socialisme. » Hugo Chávez

Cela ouvre un débat. Ainsi, le 5 juillet 2007, à l’occasion de son discours lors des célébrations de l’indépendance à l’Assemblée nationale, l’ancien général à la retraite et ex-ambassadeur au Chili Alberto Müller Rojas invite ainsi à préparer un Manifeste du socialisme du XXIe siècle. Dans son discours, le socialisme n’est pas conçu comme une transition vers le communisme mais comme un but en soi : une forme de vie où les relations humaines sont orientées vers la solidarité, la coopération et la reconnaissance de l’autre comme son égal. Il s’agit d’ « une manière d›exister qui permette la recherche de la réalisation individuelle comme valeur essentielle, en tant que la personne est l’épicentre de l’élévation de toute la communauté de citoyennes et citoyens », avance le sénateur. Dans son discours, il invite le peuple à en débattre pour trouver des accords.

Hugo Chávez lui-même aura l’occasion, plus tard, d’exposer sa doctrine. Dans un entretien accordé en juillet 2006 à Punto Final, il explique qu’avant la tentative du coup d’État et le lock-out patronal de 2002, il avait cru à la troisième voie de Tony Blair, Premier ministre britannique travailliste, ou au « capitalisme humain » avant de se raviser. « Le seul chemin pour sortir de la pauvreté est le socialisme », dit-il alors, précisant : « Je pense qu’il doit s’agir d’un nouveau socialisme, avec des approches novatrices, en phase avec une nouvelle ère qui commence à peine. C’est pourquoi j’ai osé appeler ce projet “socialisme du XXIe siècle”. […] Nous allons créer le socialisme à partir de nos propres racines, des aborigènes, des communautés du Paraguay et du Brésil, du socialisme utopique de Simón Rodríguez, de l’exigence de liberté et d’égalité de Bolivar. » « Le socialisme doit défendre l’éthique, la générosité », expose-t-il. Par ailleurs, la situation existante dans son pays n’est pas décrite comme socialiste, qui est un but. « Au Venezuela, nous vivons une transition […] que j’ai osé qualifier de “démocratie révolutionnaire”, c’est-à-dire un type de démocratie qui ouvre des espaces et qui s’imprègnent du peuple, une phase de transition vers le socialisme », précise-t-il.

« Rafael Correa met en avant “l’action collective contre l’individualisme” et “la supériorité du travail sur le capital”, quand il est interrogé sur sa définition du socialisme du XXIe siècle. »

Preuve d’une volonté de se départir des modèles passés, il défend en 2011 le « caractère socialiste de Jésus Christ ». Quant à la question de la propriété, elle n’est plus centrale comme dans les modèles socialistes du XXe siècle. Le 21 juillet 2007, il déclare constater que les expropriations ont été une erreur au Nicaragua qu’il venait de visiter. « Notre socialisme accepte la propriété privée. Juste faut-il qu’elle reste dans les clous d’une Constitution, des lois, et de l’intérêt social », (précise le président de la république bolivarienne du Venezuela).

 

Un prolongement de la révolution bolivarienne

Plus qu’une doctrine, le socialisme du XXIe siècle s’avère une pratique, un prolongement de la révolution bolivarienne initiée en 1999. Le secteur privé est resté dominant dans l’économie. Mais le pays a connu sous Hugo Chávez une baisse de la pauvreté entre 2000 et 2011 de 42 % à 26,5 % grâce à une augmentation inédite des dépenses sociales permises par une répartition des revenus du pétrole, accaparés jusqu’ici par une oligarchie. Le gouvernement procède à partir de 2007 à des nationalisations : pétrole, télécommunications, électricité. Pour autant, si les chif­fres sont peu disponibles, la part du privé dans l’économie vénézuélienne reste forte. D’ailleurs, elle est en augmentation de 1999 à 2007, date de l’annonce des nationalisations. Alors la pourcentage du public progresse pour atteindre près de 31 % du PIB. La crise économique et les sanctions feront bondir la part du secteur privé à la fin des années 2010, le portant en 2019 à 47 % du PIB, mais plus qu’à une politique volontariste du gouvernement, c’est la contraction du secteur public qui explique cette évolution.

Une partie de l’activité publique ne fonctionne pas selon le modèle traditionnel. L’État crée des misiones qui permettent une participation populaire, sur les questions de santé, sur l’alphabétisation, l’enseignement primaire et secondaire et le recul de la pauvreté. Les missions perçoivent un financement direct alimenté par les revenus du pétrole. Une manière de contourner l’appareil d’État.

« Le pays a connu sous Hugo Chávez une baisse de la pauvreté entre 2000 et 2011 de 42 % à 26,5 % grâce à une augmentation inédite des dépenses sociales permises par une répartition des revenus du pétrole, accaparés jusqu’ici par une oligarchie. »

Enfin, cette ambition d’une souveraineté nationale recouvrée passe également par une coopération internationale. Le Venezuela a été l’un des moteurs de l’intégration non libérale du continent avec la création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba) en 2004. Il permet alors un échange de pétrole vénézuélien contre les services de médecins cubains. Au cours des années suivantes, plusieurs États la rejoignent : le Nicaragua, l’Équateur, la Bolivie et des îles caribéennes. En avril 2010, c’est dans le cadre de ­cette alliance qu’un « Manifeste de Caracas pour la consolidation de la nouvelle indépendance » est adopté, qui fixe à ces pays l’ambition d’aller vers le socialisme.

Cette tentative de construction d’un socialisme du XXIe siècle est mise en difficulté par l’impéria­lisme nord-américain. Hugo Chávez est victime de plusieurs tentatives de coup d’État, notamment celui de 2002 qui entraîne un raidissement du régime. Face à cette situation, son successeur Nicolas Maduro a imprimé un tournant autoritaire au pays et a fini par être kidnappé par les États-Unis lors d’une opération militaire, le 3 janvier 2026.

Les sanctions auront eu un effet délétère, causant certaines années une récession de plus de 10 % et même 30 % en 2020 – du jamais vu pour un pays depuis 1945. Cela entraîne une hausse de la pauvreté et l’exil de millions de Vénézuéliens. L’expérience, si elle a permis une redistribution des richesses, n’est pas parvenue à développer une industrialisation du pays pour sortir de la rente pétrolière.

 

Le socialisme en Équateur et en Bolivie

D’autres pays latino-américains se sont tournés vers le socialisme, comme l’Équateur avec Rafael Correa de 2007 à 2017. Un socialisme qui n’est pas « le socialisme traditionnel » avec l’objectif « d’étatiser tous les moyens de production », explique-t-il cent jours après son arrivée au gouvernement. Pour autant, en 2010, il renégocie ainsi les accords avec les firmes pétrolières. Et il revendique pour l’État un rôle important dans l’économie, après que l’État a été mis à mal par les politiques néolibérales des années précédentes. Il met en avant « l’action collective contre ­l’individualisme » et « la supériorité du travail sur le capital », quand il est interrogé sur sa définition du socialisme du XXIe siècle.

Le socialisme consiste selon lui en « une nouvelle conception du développement, l’harmonie avec la nature, le développement avec le local, que les gens vivent heureux, mais pas dans l’opulence ». L’expérience équatorienne désormais achevée avec son successeur Lenin Moreno qui s’est rapproché des États-Unis d’Amérique, a été marquée par un fort réinvestissement dans l’éducation des revenus du gaz et du pétrole. Sous la présidence de Rafael Correa, celle-ci passe de 2 % à 5 % du PIB, signe de la volonté de s’extirper de la dépendance aux hydrocarbures.

« L’expérience équatorienne désormais achevée a été marquée par un fort réinvestissement dans l’éducation des revenus du gaz et du pétrole. »

En Bolivie également, Evo Morales a pris pour référence le socialisme du XXIe siècle. Au pouvoir, son Mouvement au socialisme a nationalisé les hydrocarbures pour mener une politique redistributive qui a permis de diminuer de moitié le taux de pauvreté et d’extrême pauvreté.

Pour résumer, le socialisme de XXIe siècle a été, en Amérique latine, le mot mis sur des expériences de la gauche au pouvoir marquées par la volonté d’en finir avec le « consensus de Washington » et ses politiques néolibérales et de s’émanciper de l’impérialisme américain. Si ces expériences ne sont pas anticapitalistes, elles ont permis, grâce à une reprise en main par l’État du secteur des hydrocarbures, une politique de redistribution, de baisse de la pauvreté, et de hausse du niveau d’instruction. Au moins dans leurs déclarations, les dirigeants ont intégré la dimension environnementale à leur action. Si l’État joue un rôle fort dans l’économie, il n’était pas question pour ses promoteurs de procéder à une étatisation totale ou à une prise de contrôle de l’ensemble des moyens de production. Enfin, la participation populaire a été mise en avant, avec des Constituantes, en Équateur comme au Venezuela. Dans tous ces pays, les gouvernements ont eu affaire à une opposition forte de leur bourgeoisie, qui n’a pas hésité à tenter des coups d’États ou, comme en Bolivie, à promouvoir la sécession de certaines régions.

Gaël De Santis est journaliste à L’Humanité.

 

Cause commune47 • janvier/février 2026