Refonder les règles du jeu dans l’intérêt général, en cohérence avec les besoins collectifs et les capacités productives du pays.
Personne, dans le paysage politique, ne conteste que la France traverse une multitude de crises. Ce qui est beaucoup moins admis, c’est qu’elle n’occupe plus la même place dans le monde. C’est à partir de ce constat que doit s’élaborer notre réflexion. Là réside l’originalité et la force des communistes : refuser le repli réactionnaire comme l’idéalisme désarmé, et regarder en face la transformation en cours.
Un malaise général
Le monde bascule. Beaucoup tentent d’en relativiser la portée. Pourtant, cette transformation nous oblige à repenser nos analyses et à décentrer le regard. Car c’est bien cette nouvelle configuration qui nourrit le désarroi, l’incompréhension et le sentiment de déclassement. Les promesses d’hier ne tiennent plus.
Le capitalisme détourne les formidables avancées technologiques, scientifiques et productives de leur finalité sociale, pour les soumettre à des intérêts toujours plus éloignés des besoins majoritaires.
Ce sont les mêmes questions qui reviennent sans cesse, et auxquelles chaque militant communiste est confronté : « Comment se fait-il qu’on en soit là alors que le pays est si riche ? » ; « Ne suffirait-il pas de récupérer un peu dans la poche des plus riches ? » ; « Où en sera-t-on dans dix ans, à ce rythme-là ? ». Un malaise général, qui n’est d’ailleurs pas récent dans les terres ouvrières, et qui dessine volontiers la nécessité pour notre Parti de proposer une autre société.
Bien sûr, à mesure que ce sentiment grandit, la tentation de se diriger vers l’extrême droite – quand ce n’est pas déjà le cas – est très forte. « Un bon coup de pied dans la fourmilière » disent certains. « Ça ne peut plus continuer comme ça » dit la majorité.
Nous devons nous donner les moyens de répondre à ces questions. De proposer quelque chose face à ce malaise qui ne trouve comme seule réponse que l’idée que « c’était mieux avant ». Effectivement, ça ne peut plus continuer comme ça.
Refonder les règles du jeu
C’est un immense chantier qui passe d’abord, cela va sans dire, par des revendications immédiates et concrètes. Taxation des profits, hausse des salaires, mesures contre l’évasion des capitaux, moratoire sur les licenciements et tant d’autres choses que notre Parti porte ; bien seul parfois.
Mais cela ne se suffit pas. L’on sait, par exemple, que pour enrayer la trajectoire en cours sur la question climatique, il nous faudra rompre avec la logique même du mode de production capitaliste. Qu’il nous faudra redéployer un appareil productif conséquent et cohérent, former des millions de jeunes et nationaliser des filières entières. Ce qui suppose à la fois un formidable effort de planification et de coopération internationale. C’est ce qu’ont brillamment exposé les camarades qui ont produit le plan climat.
« Il convient d’arracher les choix stratégiques à la logique du capital pour les placer sous contrôle démocratique. »
Qu’il s’agisse de cette question comme de tant d’autres, la production est au cœur de la réponse. Le développement des forces productives est au centre de l’équation.
Lorsque nous voulons bâtir une Sécurité sociale du XXIe siècle, qui prend en charge les soins à 100 %, y compris pour l’autonomie, ne jetons-nous pas les bases d’une société nouvelle ? Cela ne va-t-il pas plus loin qu’une « simple » mesure d’urgence ? Évidemment. Mais cela est-il possible sans une rupture profonde avec le capitalisme, sans son dépassement ? C’est ce que nous pouvons appeler le socialisme.
Prenons l’exemple de l’acier, très révélateur de la situation. L’acier reste la colonne vertébrale de notre industrie nationale. Notre Parti ne cesse de le rappeler. L’enjeu n’est pas de « sauver la sidérurgie » au coup par coup, ni d’investir au gré des décisions des grands groupes et de leurs intérêts immédiats. Il est d’engager un véritable plan de développement de la filière : décarboner, augmenter les volumes, anticiper la demande des prochaines décennies.
Une telle trajectoire suppose d’investir dans la recherche et de planifier la montée en puissance des fours à arc électrique et des unités de réduction directe. Ces choix ne relèvent pas d’un simple débat technique. Ils ne peuvent être laissés à une filière ou à ses seuls acteurs. Ils concernent la nation tout entière et, au premier chef, les travailleurs, qui connaissent mieux que quiconque les besoins et les limites d’un tel développement.
« Nous pouvons appeler le socialisme, un État profondément rénové, démocratisé de haut en bas, garant d’une extension continue de la démocratie, dans la sphère politique comme dans la sphère économique. »
Dans un tel cadre, la socialisation ne concerne pas seulement la production, mais aussi les décisions stratégiques qui l’orientent. Il ne s’agit pas de proposer une société abstraite ou idéalisée. Il convient de refonder les règles du jeu dans l’intérêt général, en cohérence avec les besoins collectifs et les capacités productives du pays.
C’est cela que nous pouvons appeler le socialisme. Un État profondément rénové, démocratisé de haut en bas, garant d’une extension continue de la démocratie, dans la sphère politique comme dans la sphère économique.
Le socialisme ne tombe pas du ciel. Il ne se décrète pas par incantation. Il est le prolongement logique des contradictions actuelles. C’est ici que le débat stratégique doit être clarifié. Tant que les grands leviers de décision – le crédit, l’énergie, les infrastructures, les filières industrielles stratégiques – restent soumis à la propriété privée et aux exigences de rentabilité financière, aucune planification cohérente n’est possible.
Nous pouvons multiplier les plans, les moratoires, les aides publiques. Mais si la décision ultime appartient aux actionnaires, la logique dominante restera celle du rendement.
La question, en dernière instance, reste celle du pouvoir économique. Qui décide de l’investissement ? Qui décide des volumes de production ? Qui décide des priorités industrielles ? Poser ces questions, c’est déjà poser celle de la propriété.
Cela reviendrait-il à oublier, voire à abandonner notre ambition communiste ? Pas le moins du monde, bien au contraire. Car la question posée n’est pas celle d’un État qui se substituerait à tout. Elle est celle du pouvoir. Aujourd’hui, ce pouvoir est concentré entre les mains d’actionnaires, de fonds d’investissement et d’intérêts financiers dont l’horizon se mesure en trimestres.
Parler de maîtrise collective, ce n’est pas sacraliser l’appareil d’État tel qu’il existe. C’est poser la question de la démocratisation réelle des décisions économiques. Il ne faut pas remplacer un centre de décision privé par un centre de décision administratif. Il convient d’arracher les choix stratégiques à la logique du capital pour les placer sous contrôle démocratique.
« L’enjeu n’est pas de “sauver la sidérurgie” au coup par coup, ni d’investir au gré des décisions des grands groupes et de leurs intérêts immédiats. Il est d’engager un véritable plan de développement de la filière.»
Dans une économie hautement socialisée, où les chaînes de valeur sont interconnectées, où la production dépend d’infrastructures collectives, de recherche publique et de financements massifs, maintenir la fiction d’une décision purement privée relève de l’idéologie. La production est déjà socialisée dans les faits ; seule l’appropriation des résultats reste concentrée.
C’est cette contradiction qu’il nous faut dépasser. Ce qu’il y a de fort avec ce débat, c’est qu’il nous oblige à reposer la question du rôle du Parti. Non pas comme simple force d’appoint dans les luttes immédiates, ni comme commentateur éclairé des crises du capitalisme, mais comme organisation capable d’articuler les revendications concrètes à une perspective de transformation profonde.
Parler de propriété, de pouvoir économique, de planification démocratique, ce n’est pas s’adonner à un exercice théorique détaché du réel. C’est répondre aux questions que nous rencontrons chaque jour dans les entreprises, les quartiers, les services publics. C’est donner une cohérence à nos combats.
Si nous n’assumons pas ce travail de clarification, d’autres rempliront le vide, avec des réponses simplistes ou réactionnaires. Le rôle du Parti, dans la période, est précisément de faire le lien entre le malaise social et une issue historique. Non pas gérer le doute, mais ouvrir un chemin.
Hervé Poly est membre du comité exécutif national du PCF.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026