Le concept de socialisme en Chine apparaît au tournant du XXe siècle dans un pays économiquement arriéré, confronté à de multiples crises et aux agressions étrangères.
Dans le sillage du Mouvement du 4 mai 1919, premier grand mouvement anti-impérialiste de masse en Chine contre le traité de Versailles et de la révolution soviétique est fondé en juillet 1921 le Parti communiste chinois (PCC).
Recherche d’une « solution chinoise » vers la modernisation
Dès lors, dans un contexte de lutte patriotique et révolutionnaire dans un pays essentiellement agricole, la recherche d’une « solution chinoise » vers la modernisation ouvre un champ de recherches particulier pour les dirigeants communistes. Mao Zedong initie dans son Rapport sur l’enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan (mars 1927) une réflexion sur la sinisation du marxisme. Le concept sera formellement introduit par Mao en 1938 lors de la période de Yan’an par lequel il visionnait l’application du marxisme à travers des « formes nationales » plutôt qu’à travers la copie de modèles étrangers.
Établissement d’une « Chine nouvelle »
À la création de la République populaire de Chine (RPC) le 1er octobre 1949 les défis de la reconstruction d’un pays exsangue sont immenses. Les premières lois de 1950 (loi sur le mariage, loi agraire) constituent un véritable séisme social allant dans le sens de l’établissement d’une « Chine nouvelle », première étape de transition vers le socialisme. Cette période liminaire (1949 à 1953) fonde la « Nouvelle Démocratie » où coexistent économies étatique et privée rappelant la NEP. En 1952, le premier plan quinquennal théorise « la ligne générale de transition vers le socialisme » prévoyant la transformation socialiste des moyens de production privés sur une dizaine d’années.
Le projet est conforté par la première Constitution de 1956 octroyant à l’État le rôle fondamental dans ce processus : en 1955; l’État contrôle déjà l’essentiel du secteur financier, des circuits de distribution, du marché des matières premières entre autres. Les résultats de ces premières années sont spectaculaires mais les contradictions qui surgissent, nées de facteurs internes et internationaux, pousse Mao, contre l’avis d’autres dirigeants, à accélérer la transition et à bouleverser la stratégie de développement industriel. Pour le Grand Timonier, précipiter la « marée socialiste » constitue un passage en force vers le communisme impliquant l’abandon du modèle soviétique adopté bon gré mal gré à la création de la RPC.
« Le concept de sinisation du marxisme sera introduit par Mao en 1938 lors de la période de Yan’an. Il visionnait l’application du marxisme à travers des “formes nationales” plutôt qu’à travers la copie de modèles étrangers. »
Les années 1958-1961 voient Mao imposer sa « voie chinoise » avec le lancement du « Grand Bond en avant » et l’ambition de rattraper la Grande-Bretagne en moins de quinze ans et de dépasser l’URSS. L’échec cuisant est aggravé par la « Révolution culturelle » (1966-1976). Ce sont les « années perdues », comme les qualifiera plus tard Deng Xiaoping à son arrivée au pouvoir après la disparition du Grand Timonier en 1976.
Pour ses héritiers la quête d’une « voie » inédite de modernisation reste entière. Comme l’exprime en substance Deng, le socialisme n’a pas vraiment de modèle de développement fondamental. Il n’est pas « un dogme sclérosé, mais un concept ouvert qui attend d’être exploré et défini ». Aussi s’agira-t-il moins de créer un « modèle » que d’explorer une « voie » originale avec une vision à long terme, déterminée par un processus graduel et pluraliste dans lequel va se juxtaposer une diversité d’expériences rendues possibles par le gigantisme du pays, continuellement mesurées et développées en fonction des moments historiques donnés, généralisées ou abandonnées en fonction des résultats.
Faire de la Chine « une puissance socialiste moderne et prospère »
On serait tenté de croire que l’ensemble de ces recettes pragmatiques éclipse toute théorie idéologique. Il n’en est évidemment rien. Le concept de « socialisme aux caractéristiques chinoises », adopté en septembre 1982, au 12e congrès du PCC, redéfinit l’adaptation du marxisme aux conditions spécifiques de la Chine, qui implique la mise en place d’une économie de marché tout en préservant le système politique. Le PCC reste le maître-d’œuvre du projet s’inscrivant dans une globalité et une cohérence dont la finalité est immuable : faire de la Chine « une puissance socialiste moderne et prospère ».
« En 1952, le premier plan quinquennal théorise “la ligne générale de transition vers le socialisme” prévoyant la transformation socialiste des moyens de production privés sur une dizaine d’années. »
Dans ce cadre théorique s’inscrit l’application des « quatre modernisations » – agriculture, industrie, défense nationale, science et technologie –, promues par Deng en décembre 1978, et la politique de « réforme et ouverture ». Elle ne préfigure en rien un changement systémique. À l’horizon encore lointain d’une « société socialiste moderne », la Chine se place au « stade primaire du socialisme ». Concept majeur adopté en 1987 pour qualifier la phase initiale de développement et réaffirmer la cohérence du projet : il consigne « la transition socialiste dans le temps long d’un mûrissement, et non dans le temps court d’une rupture ». Une phase estimée à « au moins cent ans », pour réaliser « l’industrialisation et la modernisation que d’autres pays ont obtenues par des moyens capitalistes ».
Économie socialiste de marché
Dans cette période transitoire qui voit le passage d’une économie administrée à une économie mixte, et l’appel aux capitaux étrangers se pose la question du rôle des mécanismes de marché. Les partisans de la « réforme et l’ouverture », y répondront en octobre 1992, au 14e congrès du PCC, en adoptant la théorie d’ « économie socialiste de marché » : elle codifie un système où le marché joue un rôle significatif aux côtés de la planification étatique. Le recours au marché étant perçu non comme une finalité mais comme un outil offrant une dynamique de développement des forces productives.
Plusieurs réformes sont alors menées (fiscale [1994], système financier, taux de change des devises). Elles déterminent le rôle central de l’État, la place du public et la part du privé. L’État gardant la haute main sur les secteurs stratégiques et conservant le monopole de la propriété foncière : toutes les terres lui appartiennent, seuls les droits d’usage étant transférables.
« Comme l’exprime en substance Deng, le socialisme n’a pas vraiment de modèle de développement fondamental. Il n’est pas “un dogme sclérosé, mais un concept ouvert qui attend d’être exploré et défini”. »
Les successeurs de Deng Xiaoping à la tête du PCC apporteront leur contribution à la construction de cette ossature théorique prenant en compte la spectaculaire évolution économique de la Chine et les contradictions engendrées par les réformes et la mutation de la société. Jiang Zemin, avec la « théorie de la triple représentation » ouvre le parti aux forces productives, y compris aux entrepreneurs privés. Une décision soutenant une phase d’accélération des réformes et de l’ouverture au sein de laquelle un parti au pouvoir se doit de représenter les intérêts de l’ensemble de la société devenue très diversifiée. Mais dans cette phase qui sera le pic du boom économique chinois avec une croissance atteignant les deux chiffres, d’importants déséquilibres apparaissent : disparités ville-campagne, inégalités de revenus, dégradation environnementale. Ils nourrissent une forte contestation populaire et hypothèquent la tâche historique du PCC de modernisation socialiste dans un contexte international qui se tend.
Socialisme de la nouvelle ère
Avec la vision du « développement scientifique », Hu Jintao, successeur de Jiang redéfinit les orientations d’un nouveau mode de croissance qui s’impose alors. Elles constituent un tournant vers une économie qualitative, plus verte, conduite par l’innovation et l’impulsion intérieure et contribuant à l’amélioration de la qualité de vie et à l’éradication de la pauvreté.
Ce sont les grandes lignes du « socialisme de la nouvelle ère » théorisé par Xi Jinping à partir de son arrivée au pouvoir en 2012. Elles marquent un tournant historique dans la vision du « socialisme à la chinoise », notamment en articulant étroitement essor national et coopération mondiale face à l’inquiétude sur la conjoncture internationale. Cette nouvelle étape intègre la transformation inédite de la Chine « passée, d’une nation qui s’est relevée, à une nation riche, puis à une nation puissante » mais qui « se trouve et se trouvera encore longtemps au « stade primaire du socialisme » avant d’atteindre une « société de moyenne aisance » en 2035 sur la base de la « prospérité moyenne » pour tous et un « État socialiste moderne et prospère » en 2049.
« Le “socialisme aux caractéristiques chinoises”, adopté en 1982 redéfinit l’adaptation du marxisme aux conditions spécifiques de la Chine, qui implique la mise en place d’une économie de marché tout en préservant le système politique. »
Pour autant, à ce stade primaire, les défis de la modernisation ont évolué. L’innovation et la fabrication de pointe sont actées comme leviers de la croissance structurelle, devant accompagner le développement du marché intérieur appelé à tirer la croissance, comme le stipule le quinzième plan quinquennal (2026-2030) qui vient d’être adopté.
Ces nouvelles orientations visent à renforcer la sécurité économique et la souveraineté de la RPC et à l’asseoir comme pôle de stabilité dans le processus de recomposition du monde en cours. À cet effet, la Chine propose le partage des opportunités de développement technologique avec d’autres États en particulier pour les émergents.
Sans se prévaloir d’un « modèle » exportable, elle entend tracer les sillons d’une alternative pour le « Sud global ».
Dominique Bari est journaliste. Elle a été correspondante de L’Humanité en Chine.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026