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En conclusion, Ismaël Dupont propose deux romans, reflet de la société indienne, entre tradition et recherche de voies nouvelles et amour impossible contrarié par les séparations de religion et de caste.

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Le Dieu des Petits Riens

The God of Small Things, ce premier roman en partie autobiographique écrit en anglais a reçu le Booker Prize en 1997. Il a révélé son auteure, Arundhati Roy. Moins de deux ans après sa publication, ce roman était traduit dans dix-huit langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires. Un vrai phénomène littéraire, surtout pour une écrivaine inconnue qui n’avait pas fait des grandes études prestigieuses à l’étranger et vivait toujours au pays natal. Ce roman au style inventif est marqué par une construction tendue et complexe, non linéaire, pleine d’échos, de ruptures de rythme, d’effets mimétiques, d’allers-retours temporels. Écrit en quatre ans, trouvant sa vigueur et sa précision du territoire familier de l’enfance et de ses paysages affectifs, ce récit à suspense et à mystère puise une partie de sa force dans la répétition liée au destin, empruntée aux mythes et nous confronte au retour des fantômes d’une sombre histoire d’amour et de sang.

Une malédiction familiale

« … c’était pas un ciel bleu de décembre soixante-neuf (le dix-neuf cent restant muet). Le genre d’époque, dans la vie d’une famille, où quelque chose vient forcément débusquer de son gîte sa morale bien cachée pour la faire remonter à la surface, où elle va flotter un moment. Bien en évidence. Au vu et au su de tout un chacun. »

Ainsi commence le deuxième chapitre du Dieu des Petits Riens. Il faudra découvrir les suites du drame, les ruines de la famille et de sa maison ancestrale, avant d’en connaître l’origine. « C’est bien sûr ma formation d’architecte qui m’a permis de doter mon roman d’une structure satisfaisante. Je me suis aussi beaucoup inspirée de l’esprit du kathakali du Kerala où le danseur mime les épisodes du Mahabharata et du Ramayana. Ces épisodes sont connus du public. De même, l’histoire que je raconte dans mon roman est une histoire vieille comme le temps, connue de tous. Tout le défi consistait donc à étonner le lecteur avec pour seules armes mon art et sa mémoire », disait Arundhati Roy à la sortie de son roman, citée par Tirthankar Chanda dans sa présentation du roman à sa publication en France dans L’Humanité le 24 avril 1998.

Ce roman est marqué par une forme de « réalisme magique » à la Márquez qui tournera au vinaigre, celui d’une réalité sociale marquée par la violence de caste, de classe et celle des traditions. Emporté par un récit brillant, drôle, tragique et burlesque, chatoyant par sa langue, d’une rare puissance poétique, et par les images qu’elle suscite et charrie en permanence, avec des personnages hauts en couleur, dont la noirceur n’empêche pas le pittoresque, et la scène tropicale qui lui sert de toile de fond, dont la fièvre contamine les hommes aussi bien que la nature, ce roman se déroule essentiellement à Ayemenem. C’est un village du Kerala, au sud-ouest de l’Inde, un État longtemps gouverné par les communistes, où l’empreinte marxiste s’accommode de la persistance de traditions religieuses et de castes.

« Ayemenem en mai est chaud et maussade. Les journées y sont longues et humides. Le fleuve s’étrécit, les corneilles se gorgent de mangues lustrées dans l’immobilité des arbres vert olive. Les bananes rouges mûrissent. Les jaques éclatent. Les grosses mouches bleues sont ivres et bourdonnent sans but dans l’air lourd et fruité. »

Tels sont les premiers mots du roman, qui nous plongent d’emblée dans une atmosphère à la fois fascinante et angoissante. Ayemenem est probablement le double fictionnel d’Aymanam, le village où l’écrivaine est née en 1961 d’une mère kéralaise chrétienne et d’un père bengali hindou.

Elle quittera son village, voisin de Cochin, la ville des cinémas, et de la mer d’Oman, à l’âge de 16 ans, pour débuter à Delhi une vie de bohème, habitant une hutte couverte de tôle et subvenant à ses besoins en vendant des canettes de bière vides, avant d’intégrer à la Delhi School of Architecture et de rencontrer son futur époux, Pradip Krishen, réalisateur de cinéma, qui l’introduit dans le milieu.

Ayemenem, village à l’univers impitoyable, cruel, village à la beauté maléfique dans un paysage « vert impudique » dès qu’arrive la mousson de juin, une humidité qui contamine tout, des circulations qui se font en barque sur les canaux, une maison familiale avec un jardin romantique patiemment élaboré sur la pente de son terrain surélevé avec des rochers artificiels, des massifs de fleurs exotiques, un bungalow colonial avec une véranda, meublé dans le style anglais et autrichien, où bientôt l’on tuera le temps et le reste en regardant des séries télévisées américaines.

Christianisme et communisme

Qu’est-il arrivé à cette famille bourgeoise, élevée dans la tradition de l’Église chrétienne syrienne du Kerala, communauté plutôt favorisée et acquise au Parti du Congrès, représentant un cinquième des habitants du Kerala dans les années 1960 ?

L’Église chrétienne de rite syriaque, une des plus vieilles du monde avec l’Église copte et l’Église arménienne, a été créée en Inde selon la chronique par saint Thomas, au cours d’un périple en Orient après la Résurrection. Ne la confondons pas avec celle des « chrétiens des rizières », basses castes ou hors-castes convertis par les protestants anglicans mais qui n’échappent pas à leur condition « impure » et aux discriminations, même de la part d’autres chrétiens de « haute caste ».

La narratrice du Dieu des Petits Riens pondère l’idée selon laquelle l’influence chrétienne qui s’exerce au Kerala y aurait favorisé l’émergence du communisme, même s’il existe manifestement des structures communes au communisme populaire indien et au christianisme, bien plus qu’avec l’hindouisme : « On remplaçait Dieu par Marx, Satan par la bourgeoisie, le Paradis par une société sans classes, l’Église par le Parti, mais la nature et la finalité du voyage restaient les mêmes : il s’agissait dans les deux cas d’une course d’obstacles avec, au bout, la récompense suprême. L’hindouisme, lui, avait beaucoup plus de mal à effectuer ce genre d’équation. »

Une famille étrange et désunie, sauf pour le partage de son grain de folie…

Le pater familias, « Pappachi », un grand-père élégant aux mœurs désuètes, fut entomologiste de Sa Majesté après avoir fait ses études à Vienne. En dépit de sa belle Plymouth bleu ciel, il pense avoir raté sa vie faute d’avoir pu, comme son savoir encyclopédique l’y prédestinait, donner son nom à un papillon. Régulièrement et méthodiquement, il se venge en tabassant sa femme avec un vase en cuivre.

« Mammachi », la cuisinière prodige dirige une entreprise de pickles (la grand-mère d’Arhundati Roy gérait aussi une fabrique de conserves et de condiments), est victime de la brutalité de son mari si délicat jusqu’à ce que le fils paresseux et jouisseur s’interpose en « castrant » son père symboliquement, lequel se réfugiera dans un silence offensé. Le justicier, Chacko, l’oncle « anglomane », a fait ses études à Oxford où il est devenu communiste et a rencontré son épouse anglaise, Margaret Kochamma, que l’on découvre à l’enterrement de sa fille. Chacko est divorcé de Margaret et ne dédaigne pas depuis, en bon seigneur féodal, de « séduire » les ouvrières de la fabrique de pickles familiale. Leur fille Sophie est le « fantôme en chaussettes », dont l’absence va « remplir subrepticement la maison d’Ayemenem ». La pure et blonde Sophie Mol a eu le malheur de revenir avec sa mère chez son père pour des vacances en Inde. Sa mort va sceller l’enchaînement tragique, pressenti dès le début du livre, à travers une messe de funérailles d’anthologie vue à travers le regard des deux enfants qui sont les personnages principaux du livre, les faux jumeaux  dizygotes, Rahel et Estha.

Rahel, dont la narration épouse le point de vue sur cette sombre histoire, est sans doute le double fictionnel de la jeune Arhundati Roy : naissance dans la même ville, à la même époque, enfance dans le même village, etc. Avec son frère chéri, dévasté et « perdu », Esthappen, dit Estha, elle a été séparée d’un père alcoolique travaillant dans une plantation de thé d’Assam, au nord de Calcutta, que sa mère, Ammu, a été contrainte de quitter.

Après le premier chapitre, consacré à installer le décor au lendemain du drame de l’enfance, les jumeaux vont passer leur jeunesse loin de l’autre avant de se retrouver, vingt-trois ans plus tard, avec un gouffre à combler.

Comme l’oncle, les grands-parents, la mère est déjà morte : Ammu, belle et rebelle, a transgressé une première fois les interdits familiaux en s’éloignant à des milliers de kilomètres de son village pour faire ses études, puis en épousant un hindou bengali, et enfin en divorçant de lui quelques années plus tard. Elle va continuer, mais là bien plus dangereusement, à braver les tabous et préjugés de caste et de religion par amour, en cédant aux avances de Velutha l’intouchable, et le grand ami de ses jumeaux, entraînant autour d’elle et dans sa famille la mort, la rupture et la ruine. Un classique des fictions en Inde que cet amour impossible, contrarié par les traditions et les séparations de religion et de caste, mais la teneur est plus subversive quand l’union est consommée avec un paria, un hors-caste, et plus politique quand elle prend pour toile de fond un milieu social officiellement communiste. Comment Ammu aurait-elle pu survivre à ce milieu corrompu et hypocrite et cette famille dysfonctionnelle qu’elle aurait tant voulu fuir, au regard méprisant de sa tante Baby Kochamma, intolérante gardienne de l’orthodoxie, langue de vipère qui survivra à tous les autres, avec son fiel né de l’amertume d’avoir manqué un amour impossible qui la liait à un prêtre catholique anglais passionné de botanique qui fréquentait la maison de son père quand elle était jeune ?

Traités de manière distante et ironique, on croise donc aussi dans ce livre de nombreux personnages de communistes, célèbres, comme la figure charismatique du communisme keralais, E.M.S Namboodiripad, « Premier Ministre du premier gouvernement communiste au monde à avoir été démocratiquement élu » (en 1957, puis en 1967), auteur d’un traité intitulé L’Avènement du communisme par la révolution non violente, ou des personnages de fiction secondaires et plus obscurs, tel l’imprimeur K.N.M Pillai, le patron des Lucky Press, « autrefois siège officiel du Parti communiste, où se tenaient à minuit les réunions de travail où étaient imprimés les tracts truffés des chants enivrants du parti marxiste », un politicien qui ne craindra pas de sacrifier un homme pour assurer l’ascension sociale de son enfant.

Dans ce roman, Arundhati Roy évoque, en même temps que les luttes sociales et les manifestations au Kerala, les contradictions de cette gouvernance communiste régionale, dans le contexte de l’émergence du naxalisme, communisme radical encouragé par la Chine maoïste se traduisant par des soulèvements armés contre les propriétaires terriens, et par une scission du mouvement communiste entre un courant intégré, de « gauche de gouvernement », parlementaire et réformiste, celui de Namboodiripad, soutenu par Moscou, et un courant révolutionnaire violent formant des milices paysannes pour faire la guerre aux riches dans les campagnes. La gouvernance communiste du Kerala, comme au Bengale, les deux États dont est originaire Arundhati Roy, n’a pas permis d’en finir avec l’intouchabilité. Ni avec le système patriarcal qui enferme la femme indienne dans l’espace peu valorisant de la domesticité. Comme le rappelle Arundhati Roy dans L’Humanité le 24 avril 1998 : « Le communisme s’était introduit masqué au Kerala, affectant les allures d’un mouvement réformateur qui prenait bien soin de ne jamais remettre ouvertement en question les valeurs traditionnelles d’une communauté très conservatrice, fondée sur le système des castes. Les marxistes œuvraient à l’intérieur des barrières sociales, ne contestaient jamais leur existence tout en donnant l’impression qu’ils le faisaient. Ils proposaient une sorte de cocktail révolutionnaire, un mélange entêtant de marxisme à l’orientale et d’hindouisme orthodoxe, corsé d’une pointe de démocratie. »

Malgré sa dimension critique par rapport aux insuffisances ou au caractère illusoire de la réforme sociale, économique et culturelle conduite par les communistes au Kerala, pour assurer une réelle égalité de dignité, et sans se réduire, loin de là, à un roman social ou engagé, Le Dieu des Petits Riens  reste un cri de révolte salutaire contre l’oppression que peuvent vivre des millions d’Indiennes et d’Indiens, en raison de leur genre et de leur caste.


Arundhati Roy a, ces dernières années, abandonné l’écriture romanesque pour lui préférer la forme de l’essai. Elle est devenue une intellectuelle engagée reconnue en France, où plusieurs de ses livres sont traduits. Dans son pays et dans ses écrits, elle se bat pour la paix, le désarmement nucléaire, le féminisme, l’écologie, contre les injustices de caste et les injustices sociales et politiques. Sa voix et son courage sont précieux contre le fascisme ethnonationaliste de Narendra Modi, contre la répression des habitants du Cachemire ou les mesures de suppression de nationalité pour les musulmans de l’Assam. C’est aussi une figure de la gauche radicale, anticapitaliste. Elle écrit par exemple dans Capitalisme, une histoire de fantômes (A Ghost Story, Gallimard, 2016) : « La domination du capitalisme fut telle qu’elle cessa d’être perçue comme une idéologie. Elle est devenue le modèle par défaut, le comportement naturel. Elle s’est infiltrée dans la normalité, a colonisé l’ordinaire, au point que la contester est apparu comme aussi absurde ou ésotérique qu’une remise en cause de la réalité elle-même. Dès lors, le pas fut aisément et promptement franchi pour affirmer : "Il n’y a pas d’alternative." »

Cet engagement naît dans l’expérience première de l’injustice et de la violence sociale quotidienne en Inde, celle dont sont victimes les femmes, les pauvres, les basses castes.


 

Prêts pour le plus délicieux des voyages en Inde ?

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Un garçon convenable (A Suitable Boy) est un roman-fleuve écrit en anglais et publié en 1993 (Grasset, 1995, Le Livre de Poche, 1997).

Cette saga familiale, à la fois raffinée et populaire, presque entièrement dialoguée et extraordinairement vivante, dans la grande tradition des fictions indiennes opposant les sentiments libres, versatiles et contradictoires, à la loi des mariages arrangés, est une fresque somptueuse sur l’Inde des années des années 1950 et de l’immédiate après-indépendance.

Racontant l’histoire de quatre familles sur une période de dix-huit mois, le roman s’ouvre sur les efforts de Mme Rupa Mehra, veuve autoritaire et un brin hystérique, pour organiser le mariage de sa fille cadette, Lata, à un « garçon convenable ». Dans les limites de la condition féminine et bourgeoise de cette époque, Lata, l’héroïne du roman, tente tout au long du roman, d’échapper à l’emprise de son frère Arun, arrogant et brutal, et de sa mère. Étudiante de 19 ans à l’université de la ville imaginaire de Brahmpur, dans un État indien du nord lui-même imaginaire qui pourrait ressembler à l’Uttar Pradesh ou au Bihar, elle est intelligente mais naïve et un brin réservé.

Ses trois prétendants incarnent trois figures de l’Inde nouvelle, fréquemment tournées en dérision : Kabir Durrani est un joueur de cricket athlétique et séduisant. Son père est un professeur de maths à l’université où il étudie avec Lata. Haresh Khanna, le besogneux, est un homme d’affaires entreprenant et déterminé, fondateur d’une entreprise de chaussures. Le troisième, Amit Chatterji est un poète et écrivain de renommée internationale.

Quête de soi, de liberté, amour et désirs sur fond de traditions ancestrales, de coutumes exotiques, d’aliénations familiales et sociales et d’avènement de la modernité, ce récit insère les petites histoires de ses personnages dans la grande histoire et les nœuds et conflits de la politique de cette époque (on y croise Nehru, le socialiste Ahmed Kidwai). Il le fait toujours avec l’installation patiente et subtile du décor et du contexte, de manière incarnée, avec une virtuosité narrative, une sérénité distanciée et amusée qui rappellent les grands romans russes et surtout Tolstoï.

On y croise des centaines de personnages très vivants et hauts en couleurs, des filles mélancoliques et romantiques, des gosses de riches cyniques et vaniteux, des propriétaires terriens et maharajas déchus, esthètes et jouisseurs, des politiciens corrompus ou idéalistes, des chanteurs soufis de qawwali, des danseuses et courtisanes, des jeunes esprits éthérés, philosophes mystiques, dans un contexte politique d’émergence d’une démocratie pleine de paradoxes et de contradictions, d’étrangetés, sur fond d’héritage juridique anglais, de violences religieuses et communautaires, de clivages de castes, de langues, et d’origines tribales, et d’une domination du Parti du Congres, avec son opportunisme, son sens de l’accommodement, des compromis et des grands écarts. Une nation indienne en formation qui se construit par l’expropriation partielle des grands propriétaires féodaux et le rattachement progressif de toutes les principautés indiennes à l’État fédéral.

L’écriture de Vikram Seth est toujours chatoyante, drôle et ironique, tendre aussi, car dans l’excès même de leur fatuité, de leur fantaisie et de leurs illusions, pris dans les tourbillons de la grande histoire, les personnages forment un véritable concentré d’humanité, faible, pitoyable et glorieuse à la fois.

Même s’il nous parle d’une Inde en transition, d’un moment très particulier de construction d’une nation à partir de ses héritages divers et contradictoires, ce roman est universel, absolument passionnant, à tel point que quitter ses mille deux cent vingt pages très bien traduites en français par Françoise Adelstain est un vrai crève-cœur et que nombreux sont les lecteurs qui ont eu comme moi envie de le relire sitôt après l’avoir terminé.

Attention chef-d’œuvre !


Son auteur, le Bengali Vikram Seth, est économiste de formation. Il est né à Calcutta en 1952. Sa mère est la première femme juge de l’Inde. Il a fait ses études à Oxford puis à Stanford en Californie avant de parcourir le monde, apprenant le chinois, résidant à Nankin où, ayant à l’époque des sympathies communistes, il étudia à l’université, voyageant au Népal et au Tibet, écrivant plusieurs recueils de poésie publiés aux États-Unis et en Grande-Bretagne. À la sortie d’Un garçon convenable, fruit de huit ans de travail, il a tout de suite été perçu comme le digne successeur de V. S. Naipaul, prix Nobel de littérature en 2001, et de Salman Rushdie.


Cause commune43 mars/avril