L’analyse qui suit est tirée de Florian Gulli, Aurélien Aramini, Introduction à la pensée de Lénine, Éditions Aden, Bruxelles, 2018.

Une nouvelle organisation sociale succédera-t-elle immédiatement à l’insurrection victorieuse contre l’État bourgeois ou, au contraire, la transition du capitalisme au communisme constitue-t-elle une époque historique à part entière ? Aux yeux de Lénine, une période de transition, à haut risque, est nécessaire pour instaurer le communisme. Malgré la victoire de l’insurrection qui constitue la première phase de la révolution, les anciennes classes dominantes conservent encore un immense pouvoir qu’elles entendent bien utiliser pour rétablir l’ordre ancien par tous les moyens. Pour Lénine, résister à ces tentatives de restauration demande de mettre en place « une série de restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes ».
La victoire de l’insurrection n’est pas encore la victoire de la révolution
La révolution ne se limite pas à « une insurrection victorieuse », même si elle signe la première défaite des exploiteurs. L’assaut victorieux contre le capital et l’autocratie mené entre février 1917 et février 1918 n’a été que la première phase de la révolution. Les exploitants d’hier n’ont pas été entièrement désarmés. Dans les grands États modernes, il est impossible matériellement de tous les exproprier d’un seul coup. Et, même s’ils sont expropriés juridiquement, la société n’est pas transformée pour autant car il faut remplacer dans les faits l’ancienne gestion par une nouvelle. Or celle-ci est d’autant plus difficile à mettre en place que les masses ont peu de compétences en la matière. Ainsi, même lorsque l’ancien appareil d’État a été vaincu militairement et l’expropriation décidée légalement, les exploiteurs seront toujours là ; ils chercheront à rétablir l’ordre ancien et leur pouvoir qu’ils conservent dans les faits tant que la révolution n’aura pas instauré un nouveau système d’organisation et de production.
De ce fait, la révolution n’est pas un événement, mais « toute une époque historique », une période de transition compliquée, avec ses flux et ses reflux. Lénine aimait à citer le socialiste russe Tchernychevski : « “L’action politique, ce n’est pas un trottoir de la perspective Nevski” (un trottoir net, large et uni de l’artère principale, absolument rectiligne, de Petersburg) »(1). L’assaut victorieux contre le capital n’a fait qu’ « amorcer le passage au socialisme ».
Les inégalités de classe persistent après la révolution
« Longtemps après la révolution, écrit Lénine, les exploiteurs conservent nécessairement une série de réels et notables avantages. » Les inégalités se maintiennent et, avec elles, le pouvoir réel des mieux dotés. Il reste aux exploiteurs argent et relations grâce auxquels ils peuvent espérer peser sur le cours des choses et œuvrer en vue d’une restauration de l’ordre ancien. Ils disposent d’une « expérience infiniment supérieure de l’art militaire », expérience décisive dans la perspective d’un coup d’État contre-révolutionnaire.
Malgré cela, Lénine défendra l’idée d’un compromis avec des secteurs de la bourgeoisie, au grand dam de la gauche du parti qui crie à la compromission. En effet, les masses populaires, séculairement écartées de l’administration, doivent construire une nouvelle société ; or « nous savons, écrit Lénine, que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’État » (2). Ces capacités, seule l’ancienne classe dominante en dispose : la connaissance des rouages de l’administration, des « habitudes d’organisation et de gestion » et des « affinités avec le haut personnel technique ». La révolution ne doit pas seulement détruire, elle doit « mettre au point un système extrêmement complexe et délicat de nouveaux rapports d’organisation embrassant la production et la répartition régulières des produits nécessaires à l’existence de dizaines de millions d’hommes » (3). À l’ancienne gestion de l’industrie et de l’agriculture, il faut substituer une « autre » gestion. Ainsi la seule expropriation ne suffit-elle pas : il incombe au gouvernement révolutionnaire de recenser et d’administrer la production agricole et industrielle, c’est-à-dire de gérer par exemple des flux et des stocks de blé. Face à la désorganisation de la vie quotidienne suite à la révolution, il faut donc être en mesure d’assurer la répartition des produits de première nécessité à la population. Mais, privé de toute expérience en matière d’organisation de la production à l’échelle d’un pays si vaste que la Russie, le parti n’a pas d’autre choix, pour Lénine, que d’« apprendre le socialisme en se mettant à l’école des organisateurs de trusts ».
L’inégalité de classe se maintient donc nécessairement dans la période de transition, non pas du fait de la prétendue faiblesse des révolutionnaires, mais pour des raisons intrinsèques : la nécessité de construire le socialisme.
Espoir et tentatives de restauration
Toujours privilégiée, la bourgeoisie a en outre la force d’entraîner d’autres classes dans une aventure contre-révolutionnaire. Comme la Révolution française ou la Commune de Paris, toute révolution est menacée par une contre-révolution. En premier lieu, la bourgeoisie peut mobiliser les classes dominantes des autres pays. Le journaliste américain John Reed (1887-1920) rapporte les propos du « Rockefeller russe » Lianozov : « La Révolution est une maladie. Tôt ou tard les puissances étrangères devront intervenir, comme on interviendrait pour guérir un enfant malade et lui apprendre à marcher » (4). Kerensky (1881-1970), à la tête du gouvernement provisoire à partir de mai 1917, accuse Londres de soutenir les velléités putschistes du général contre-révolutionnaire Kornilov (1870-1918), notamment en finançant des tracts le présentant comme un « héros national ». En second lieu, la bourgeoisie est capable de mettre en marche des classes ou fractions de classes de son propre pays contre le nouveau pouvoir. La bourgeoisie n’est pas nécessairement isolée et elle demeure prête à instrumentaliser le mécontentement d’une partie de la population : preuve en est l’échec de la Commune de Paris en 1871 où, lors de la semaine sanglante, la révolution parisienne va être écrasée par les troupes versaillaises qui comptaient dans leurs rangs un grand nombre de paysans.
La démocratie dans la période de transition
Karl Kautsky, depuis l’Allemagne, critique la position de Lénine. Il y aurait deux méthodes pour passer du capitalisme au socialisme, « la méthode démocratique » et « la méthode dictatoriale ». Lénine aurait eu le tort de privilégier la seconde en usant de violence, en privant notamment du droit d’élire et d’être élu l’ancienne classe dominante. Kautsky oppose donc à la transition dictatoriale et violente de Lénine une transition démocratique et pacifique.
Premier défaut de l’analyse de Kautsky pour Lénine : l’abstraction du contexte, contexte pourtant indispensable à l’intelligence de l’idée de dictature. Chez les Romains, la dictature était une disposition républicaine. Le Sénat accordait les pleins pouvoirs à un magistrat lorsque Rome se trouvait menacée d’un grand péril. La dictature n’était pas un choix, elle était imposée par l’imminence d’une catastrophe, par une situation urgente, à laquelle il fallait répondre par des moyens exceptionnels. La Russie, rappelle Lénine, vit « une époque de guerre acharnée, aiguë », au cours de laquelle « les exploiteurs […] opposent une résistance prolongée, opiniâtre, désespérée ». Que faire face au général Kornilov qui affirmait : « [Nous] devons sauver la Russie […], même s’il nous faut mettre à feu la moitié du pays et répandre le sang des trois quarts des Russes » (5) ? Les bolcheviks héritent de la violence extrême et du chaos. Ils ne la créent pas.
Second défaut : Kautsky raisonne en « libéral », c’est-à-dire en faisant abstraction de la lutte des classes. « Tant qu’il existe des classes distinctes, écrit Lénine, on ne saurait parler de « démocratie pure », mais seulement de « démocratie de classe ». Il ne faut donc pas parler de « démocratie », mais de « démocratie bourgeoise » et de « démocratie prolétarienne ». La démocratie bourgeoise constitue, à n’en pas douter, un grand progrès historique par comparaison avec l’époque féodale. Néanmoins, tout en proclamant le peuple souverain, elle tend à « écarter les masses » de la participation politique. La démocratie prolétarienne, au contraire, s’emploie à « appeler au gouvernement les masses ». Le soviet est précisément cette forme de démocratie qui, loin de se méfier des masses, appelle sans cesse leur intervention. C’est pour cette raison que Lénine écrit : « La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que n’importe quelle démocratie bourgeoise » (6). La première mobilise les masses, facilite leur initiative, alors que la seconde craint le peuple et ce qu’elle nomme la « tyrannie de la majorité ».
En 1917, les bolcheviks prennent le pouvoir dans un contexte de catastrophe nationale sans précédent. La guerre 14-18 est un véritable désastre pour la Russie. L’armée tsariste se désagrège, des millions de soldats-paysans désertent, errent en bandes à travers le pays, diffusant la violence du front dans la société civile. En même temps, explose une violence inouïe venue d’en bas. Le désir de vengeance des paysans contre la noblesse, qui s’accumulait depuis des siècles, se libère en une immense et brutale jacquerie.
Kautsky, théoricien de la deuxième internationale, publie en 1918 : La Dictature du prolétariat. Il critique la politique du jeune pouvoir bolchevique. Lénine lui répond la même année dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky. Lénine considère que la critique de Kautsky se développe sur des bases qui ne sont plus marxistes (d’où le terme « renégat ») mais libérales.
(1) Lénine, La Maladie infantile du communisme (Le gauchisme), OC, t. 31, p. 67.
(2) « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? », OC, t. 26, p. 109.
(3) « Les tâches immédiates du pouvoir des soviets », OC, t. 27, p. 249
(4) John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Paris, Seuil, 1996, p. 59.
(5) Cité par Arno Mayer dans Les Furies, violences, vengeance, terreur, au temps de la révolution française et de la révolution russe, Fayard, 2002, p. 217.
(6) La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, op. cit.,
p. 257.
Pour aller plus loin
Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, Paris, La découverte, 2013 (2006), « la tradition libérale et ses trois théories de la dictature », p. 286 sqq.
La pensée libérale reproche à Lénine d’avoir pensé la dictature. Pourtant, cette tradition, tout au long du XIXe siècle, théorise et assume la nécessité de la dictature : dictature des peuples civilisés sur les « barbares » des colonies, dictature dans la métropole pour écraser la subversion populaire, dictature, enfin, plus intéressante, pour imposer par en haut des décisions dans une situation sans issue (par exemple, Lincoln décidant de supprimer par la force armée l’esclavage dans les États du Sud des États-Unis).
Textes choisis
Lénine
« Les tâches des unions de la jeunesse »
Discours prononcé au 3e Congrès de l’Union de la jeunesse communiste de Russie, le 2 octobre 1920
La génération dont les représentants ont maintenant environ cinquante ans ne peut pas compter voir la société communiste. D’ici là, elle aura disparu. Mais la génération de ceux qui ont aujourd’hui quinze ans verra bien la société communiste et la bâtira elle-même. Elle doit savoir que le but de sa vie est de bâtir cette société. Dans l’ancienne société, chaque famille travaillait séparément et personne ne coordonnait le travail, en dehors des propriétaires fonciers et des capitalistes qui opprimaient la masse du peuple. Nous devons, nous, organiser tout travail, si difficile et si malpropre qu’il soit, de manière que tout ouvrier et paysan se dise : je fais partie de la grande armée du travail libre et je saurai bâtir moi-même ma vie sans les propriétaires fonciers et les capitalistes, je saurai instaurer le régime communiste. Il faut que l’Union de la jeunesse communiste éduque tout le monde, dès le plus jeune âge, dans l’esprit du travail conscient et discipliné. C’est ainsi que nous pouvons espérer résoudre les problèmes qui se posent aujourd’hui. Il faut que nous comptions au moins dix ans pour électrifier le pays, pour que notre terre appauvrie puisse profiter des dernières conquêtes de la technique. La génération qui a aujourd’hui quinze ans et qui, d’ici dix ou vingt ans, vivra dans la société communiste, doit poser les problèmes de son apprentissage d’une manière telle que chaque jour, dans chaque village, dans chaque ville, la jeunesse résolve pratiquement tel ou tel problème, fût-il le plus minime et le plus simple, du travail commun. Dans la mesure où cela se fera dans chaque village, dans la mesure où se développera l’émulation communiste, dans la mesure où la jeunesse démontrera qu’elle sait travailler en commun, le succès de l’édification communiste sera assuré.
Lénine
« Pour le quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre »
Emportés par la vague d’enthousiasme, nous comptions, nous qui avions éveillé l’enthousiasme populaire – d’abord politique et puis militaire –, nous comptions pouvoir réaliser directement à la faveur de cet enthousiasme des tâches économiques aussi grandioses que les tâches politiques générales, que les tâches militaires. Nous comptions – ou, peut-être, sera-t-il plus exact de dire : nous pensions, sans un calcul suffisant – pouvoir par les ordres exprès de l’État prolétarien organiser à la manière communiste, dans un pays de petits paysans, la production et la répartition des produits par l’État. La vie a montré notre erreur. Une suite de degrés intermédiaires se sont révélés indispensables : le capitalisme d’État et le socialisme, en vue de préparer – par un travail de longues années – le passage au communisme. Ce n’est pas en vous appuyant directement sur l’enthousiasme, mais au moyen de l’enthousiasme engendré par la grande révolution, en faisant jouer l’intérêt personnel, l’avantage personnel, en appliquant le principe de la gestion équilibrée, qu’il vous faut d’abord, dans un pays de petits paysans, construire de solides passerelles conduisant au socialisme, en passant par le capitalisme d’État. Autrement vous n’approcherez pas du communisme ; autrement vous n’amènerez pas des dizaines et des dizaines de millions d’hommes au communisme. Voilà ce que nous a révélé la vie. Voilà ce que nous a révélé la marche objective de la révolution.
Lénine
« La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky » (1918)
On peut défaire d’un coup les exploiteurs, par une insurrection victorieuse dans la capitale ou une révolte des troupes. Mais à part quelques cas très rares, exceptionnels, on ne peut les anéantir d’un seul coup. On ne peut d’un coup exproprier tous les propriétaires fonciers et tous les capitalistes d’un pays de quelque importance. Ensuite, l’expropriation à elle seule, en tant qu’acte juridique ou politique, est loin de résoudre le problème, car il faut destituer en fait les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, les remplacer en fait par une autre gestion, gestion ouvrière des usines et des domaines. Il ne saurait y avoir d’égalité entre les exploiteurs qui, durant de longues générations, s’étaient distingués par leur instruction, par leur train de vie et par les habitudes acquises, et les exploités dont la masse, même dans les républiques bourgeoises les plus avancées et les plus démocratiques, reste accablée, inculte, ignorante, craintive, divisée. Longtemps après la révolution, les exploiteurs conservent nécessairement une série de réels et notables avantages : il leur reste l’argent (impossible de le supprimer d’un coup), certains biens mobiliers, souvent considérables ; il leur reste des relations, des habitudes d’organisation et de gestion, la connaissance de tous les « secrets » de l’administration (coutumes, procédés, moyens, possibilités) ; il leur reste une instruction plus poussée, des affinités avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie); il leur reste une expérience infiniment supérieure de l’art militaire (ce qui est très important), etc., etc.
Si les exploiteurs ne sont battus que dans un seul pays, et c’est là bien entendu le cas typique, la révolution simultanée dans plusieurs pays étant une rare exception, ils restent toutefois plus forts que les exploités, puisque les relations internationales des exploiteurs sont immenses. Qu’une partie des masses exploitées les moins développées, parmi les paysans moyens, artisans, etc., marchent et soient susceptibles de marcher avec les exploiteurs, c’est ce qu’ont montré toutes les révolutions antérieures, y compris la Commune (car parmi les troupes versaillaises, ce qu’a « oublié » le savantissime Kautsky, il y avait aussi des prolétaires).
Dès lors, supposer que dans une révolution un peu sérieuse et profonde, c’est simplement le rapport entre la majorité et la minorité qui décide, c’est faire preuve d’une prodigieuse stupidité ; c’est s’en tenir à un préjugé archi-naïf digne d’un vulgaire libéral ; c’est tromper les masses, leur cacher une évidente vérité historique. Vérité selon laquelle il est de règle que, dans toute révolution profonde, les exploiteurs conservant durant des années de gros avantages réels sur les exploités opposent une résistance prolongée, opiniâtre, désespérée. Jamais, si ce n’est dans l’imagination doucereuse du doucereux benêt Kautsky, les exploiteurs ne se soumettront à la volonté de la majorité des exploités, sans avoir fait jouer dans une bataille suprême, désespérée, dans une série de batailles, leur avantage.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026