La critique de la propriété privée n’est pas une vieillerie utopiste appartenant à un passé révolu. Elle représente au contraire l’un des objets les plus profonds de la pensée politique et morale. Si elle conserve toute son actualité, c’est que le scandale des inégalités demeure au sein de notre société pourtant si développée.

Chaque fois que nous nous demandons comment construire une société équitable, où l’on n’aurait pas à supporter que certains aient tout et d’autres presque rien, c’est la question de la propriété qui ressurgit. Et, avant de tourner nos regards vers des penseurs modernes comme Marx, Rousseau ou Proudhon, c’est peut-être vers Platon qu’il faut revenir, car il est le premier, et peut-être le plus radical, critique de la propriété privée.
Platon ne commence pas par critiquer la propriété privée en tant que telle. La remise en cause de ce droit, déjà considéré comme évident à son époque, découle d’une réflexion profonde et articulée au sujet de la justice qui anime chaque page de La République.
Comment fonder une cité juste ?
Pas une cité fonctionnelle, ni prospère, ni stable : une cité où l’injustice est écartée dès l’origine. C’est là le cœur battant de son chef-d’œuvre, que Platon poursuivra et infléchira dans un autre grand dialogue politique, Les Lois.
Victor Cousin écrit que « la civilisation moderne ne veut laisser à l’État que ce qu’elle ne peut lui ôter sans compromettre l’ordre social ; la civilisation antique donnait à l’État l’humanité tout entière ». La pensée politique de Platon n’est jamais séparée de l’éthique, l’État est pensé comme un être moral, un tout vivant soumis aux mêmes exigences que l’individu : il doit être gouverné par la raison, et viser la vertu comme fin ultime. C’est ce qu’on appelle l’isomorphisme âme-cité.
De même que l’individu juste est celui qui soumet ses désirs au gouvernement de la raison, la cité juste est celle qui place à sa tête ceux qui ont appris à se détacher de tout bien propre. Ainsi, les « gardiens » et les philosophes – responsables du pouvoir militaire et législatif – doivent être radicalement privés de propriété.
« La pensée politique de Platon n’est jamais séparée de l’éthique, l’État est pensé comme un être moral, un tout vivant soumis aux mêmes exigences que l’individu : il doit être gouverné par la raison, et viser la vertu comme fin ultime. »
« Aucun d’eux ne devra posséder quoi que ce soit en propre, hormis son corps. Tous vivront ensemble, comme des soldats en campagne, et auront tout en commun » (La République, III, 416d – 416e).
Ce dépouillement n’est pas une forme d’ascétisme : c’est une condition politique. La propriété nourrit l’attachement, la rivalité, la division. Et la division est l’ennemie de la justice. La cité juste est celle où le plus grand nombre possible de citoyens dit « le mien » et « le tien » à propos des mêmes choses. L’unité est la condition de la vertu collective.
Ce modèle ne concerne pas tous les citoyens
Platon n’abolit la propriété que pour les gardiens et les philosophes, c’est-à-dire ceux qui exercent une fonction de commandement. Les producteurs, eux, conservent leurs biens, leurs maisons, leurs familles : mais ils n’ont aucun pouvoir politique. C’est parce que le pouvoir corrompt que ceux qui le détiennent doivent être purgés de toute tentation. La propriété n’est pas abolie en soi : elle est incompatible avec certaines fonctions.
Et la famille ? Platon la pense elle aussi comme une forme de possession. Elle est le lieu du particulier par excellence : mon enfant, mon héritier, mon sang. Pour éviter que des loyautés privées ne perturbent la cohésion civique, il propose la mise en commun des femmes et des enfants parmi les gardiens.
« Les femmes seront communes, les enfants aussi, et nul ne saura de qui il est le fils » (La République, V, 457d).
Ce n’est pas une provocation. C’est une conséquence logique de l’exigence d’unité. Pour que tous agissent comme un seul corps, il faut que tous partagent les mêmes peines, les mêmes joies, les mêmes devoirs, les mêmes liens – non familiaux, mais politiques. Dans Les Lois (livre V), Platon décrit ce principe en des termes étonnamment concrets.
« La propriété nourrit l’attachement, la rivalité, la division. Et la division est l’ennemie de la justice. »
L’État qu’il faut mettre au premier rang est celui où l’on pratique le plus à la lettre, dans toutes les parties, l’ancien proverbe : Que tout est véritablement commun entre amis. Quelque part qu’il arrive, ou qu’il doive arriver un jour, que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de toute espèce communs, et qu’on apporte tous les soins imaginables pour retrancher du commerce de la vie jusqu’au nom même de propriété, de sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chaque homme deviennent en quelque sorte communes à tous, autant qu’il se pourra, comme les yeux, les oreilles, les mains, et que tous les citoyens s’imaginent qu’ils voient, qu’ils entendent, qu’ils agissent en commun, que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs plaisirs et leurs peines roulent sur les mêmes objets : en un mot, partout où les lois auront pour but de rendre l’État parfaitement un, on peut assurer que là est le comble de la vertu politique ; et les lois ne peuvent avoir une direction meilleure. Un tel État […] est l’asile du bonheur parfait.
Mais Platon n’est pas dupe. Il sait que toute construction, même la plus juste, est promise à la dégradation. Dans les livres VIII et IX de La République, il décrit la chute progressive des régimes : de l’aristocratie à la timocratie(1), puis à l’oligarchie, la démocratie, et enfin la tyrannie. La cité parfaite ne ferait pas exception par le simple fait d’être bien pensée. Une fois posée « par terre » elle aussi sera sujette au temps, parce qu’elle est composée d’êtres humains. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut la penser en dehors du temps : pour juger les cités réelles à l’aune d’un idéal exigeant.
« C’est parce que le pouvoir corrompt que ceux qui le détiennent doivent être purgés de toute tentation. La propriété n’est pas abolie en soi : elle est incompatible avec certaines fonctions. »
Dans Les Lois, œuvre tardive et plus pragmatique, Platon propose un deuxième modèle sans pour autant oublier le précédent. La propriété y est admise, mais strictement encadrée : la richesse est limitée, les héritages régulés, la terre rendue inaliénable. L’idéal d’unité demeure, mais il est adapté aux contraintes du monde (« Aucun citoyen ne devra posséder plus de quatre fois la part attribuée » Lois, V, 744d).
Aujourd’hui encore, on regarde souvent Platon avec méfiance, voire condescendance. Certains penseurs modernes, notamment parmi les philosophes libéraux – Karl Popper en tête – ont vu en lui le précurseur des régimes totalitaires. La République serait, selon eux, le manifeste d’un État autoritaire, fondé sur la coercition des individus par des chefs célestes, seuls maîtres de la justice. Mais il suffit de lire sérieusement Platon pour comprendre combien ces lectures sont caricaturales. Car ce que cherche Platon, ce n’est pas la domination, c’est la justice. Et chez lui, la justice va toujours de pair avec la liberté intérieure, avec la maîtrise de soi, avec la crainte d’un pouvoir arbitraire, désincarné, aveugle. Le geste de Platon est si radical que l’esclavage – pourtant pilier porteur de l’économie athénienne – est aboli avec un génial artifice littéraire dès le début de La République : le vieux Céphale, coryphée(2) de la vision traditionnelle de la justice, sort du grand salon accompagné de ses esclaves dès que ses convives commencent à s’interroger sur ce que la justice est dans son essence. Il n’y a pas de place pour l’esclavage dans la cité juste. De même les femmes – totalement exclues de la vie publique – sont restituées à une vie pleine et active en parfaite égalité avec les hommes, au point qu’elles peuvent même gouverner et défendre la cité (cf. livres IV et V de La République. On pourra, bien sûr, objecter que Platon pensait sa cité idéale à partir du modèle de la cité grecque : un espace restreint, à l’échelle humaine, dont la taille et la densité de population rappellent celles d’un simple arrondissement parisien. Il est vrai que son projet, déjà difficile à concevoir à son époque, semble encore plus irréalisable à l’échelle d’un État moderne. Peut-être, mais ce serait mal comprendre le sens même de son geste philosophique : il s’agit de proposer un modèle de pensée. Un idéal pour juger, réfléchir, orienter l’action politique, sans jamais s’y soumettre aveuglément.
« Penser la justice, c’est aussi penser les conditions matérielles qui la rendent possible. Et cela suppose, inévitablement, de réfléchir aux limites de la propriété. »
J’aime croire que si dans chaque quartier, chaque arrondissement, chaque village, les citoyens et les citoyennes se posaient les mêmes questions que Platon, peut-être vivrions-nous dans un monde plus juste. Car penser la justice, c’est aussi penser les conditions matérielles qui la rendent possible. Et cela suppose, inévitablement, de réfléchir aux limites de la propriété. Non par haine des biens, mais par souci de soi et de l’autre. Ce que Platon nous lègue, ce n’est pas un rêve à accomplir. C’est une exigence à contempler. Un seuil à partir duquel nous pouvons – et devons – juger ce que nous sommes et les relations que nous entretenons avec autrui et le monde qui nous entoure.
Gabriele Felice est enseignant de lettres classiques.
- État où seuls les propriétaires peuvent participer au gouvernement.
- Personne qui tient le premier rang.
Cause commune n° 44 • été 2025