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L’enquête dont il va être question ici s’intitule La politique au travail. Un titre qui fait un peu illusion car on s’attend à une étude sur les voies et les formes de politisation à l’entreprise. Erreur ou plutôt nuance : il s’agit de comprendre le comportement des salariés en entreprise à partir de leurs opinions politiques. Ces opinions sont schématiquement classées en trois catégories : la gauche radicale, le centre et la droite radicale. D’autres opinions sont à peine évoquées. Le sous-titre de cette recherche précise en effet : « Vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France ». Il s’agit d’une enquête de trois économistes de HEC, Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard, datée de mars 2026, réalisée auprès de trois mille neuf cents salariés du privé en 2024-2025.
« Aucune enquête, disent les rapporteurs, ne croise pour la France les expériences de vie au travail (les émotions et inquiétudes professionnelles, la confiance dans le management…) ET le positionnement politique – et ce à l’intérieur d’une même catégorie socioprofessionnelle [CSP]. Les enquêtes électorales ignorent le vécu au travail. Les enquêtes sur le travail ignorent le vote. Ce travail vise à combler ce vide. »

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Des constats
L’étude met en évidence une suite de constats qu’on pourra naturellement discuter (on pourra aussi discuter le choix de privilégier trois catégories politiques ou une certaine tendance à psychologiser les choses…) mais les observations de nos trois économistes ne manquent pourtant pas d’intérêt :
• L’axe qui sépare les électorats au travail, estiment les auteurs, n’est ni le salaire ni la CSP, c’est la qualité du lien social vécu au quotidien dans l’entreprise.
• Le salarié proche du RN a davantage confiance dans le projet de l’entreprise mais se défie fortement de ses collègues, il est isolé socialement.
• Le salarié de la gauche radicale se méfie de la direction mais fait confiance à ses collègues de travail.
• Le salarié de la gauche radicale est frustré par le sens de son travail.
• Le salarié de la droite radicale est frustré par l’absence de perspectives de promotion et de reconnaissance.
• Les salariés du centre seraient épanouis dans toutes les dimensions du vécu au travail… mais sont très peu nombreux.
• Les non-affiliés (33 %) ne sont pas « indécis », ils sont en atonie. Même isolement que le RN mais sans colère, ni espoir.
• La gauche radicale est la plus inquiète face aux transformations du travail (dont l’IA) mais plébiscite le télétravail ; le RN le rejette massivement, synonyme d’encore plus d’isolement.
• La confiance dans les collègues prédit les attitudes culturelles et en particulier l’ouverture à l’immigration (dans toutes les CSP), dit encore l’enquête.
• La droite radicale serait le premier parti des salariés ouvriers/employés (22,6 %) et des cadres (14 %, devant le centre à 13 %).
• Les salariés de la droite radicale ne constituent pas un bloc (voir l’extrait ci-dessous).

« La solitude et l’absence de reconnaissance au travail sont un enjeu démocratique. »

L’étude émet l’hypothèse que les salariés de la droite radicale et celui de la gauche radicale partagent « une colère commune » mais ont « deux vécus différents ». Et le texte poursuit : « Malgré son isolement, le salarié droite radicale se déclare en moyenne plus satisfait de son travail que le salarié gauche radicale qui pourtant bénéficie de meilleures relations avec ses collègues. Et à CSP, salaire et secteur identiques, l’écart persiste. C’est donc un filtre idéologique qui l’explique. En effet le salarié gauche radicale attend du travail qu’il change le monde : utilité sociale, équité, sens et forte inquiétude face à l’IA. L’écart entre ces attentes élevées et la réalité nourrit alors sa déception. Le sympathisant droite radicale quant à lui attend du travail qu’il lui donne une place dans la société : fierté, promotion, statut. […] Son rapport à l’institution entreprise reste déférent, c’est sa place dans la société et l’entreprise, et le sentiment d’être bloqué dans ses promotions qu’il conteste, pas le modèle lui-même. »

« L’axe qui sépare les électorats au travail, estiment les auteurs, n’est ni le salaire ni la CSP, c’est la qualité du lien social vécu au quotidien dans l’entreprise. »

Des enseignements quant à la conscience de classe
Le rapport propose enfin des enseignements qu’on imagine établis à HEC plutôt dans une perspective managériale (voire du côté du DRH) mais qu’on peut également prendre en considération quand on entend approfondir l’état des classes sociales et de la conscience de classe en France aujourd’hui. Par exemple, à l’entreprise, « la solitude et l’absence de reconnaissance au travail sont un enjeu démocratique ». Ou « la confiance sociale se construit dans l’expérience concrète en entreprise et pas uniquement par les politiques publiques de quartier, d’éducation, de redistribution ». Ou encore « un tiers des salariés, les plus isolés au travail, sont non affiliés et ne votent pas : l’atonie professionnelle précède l’atonie civique ».


Le RN n’est pas un bloc

Le RN n’est pas un bloc homogène. Derrière l’unité se cachent deux vécus du travail opposés mais, fait remarquable, au sein de profils sociologiques quasi identiques. Les RN « heureux » et « malheureux » comptent pratiquement la même proportion de cadres, d’employés, d’ouvriers. Ce qui les sépare n’est ni le diplôme ni la CSP, c’est la qualité de l’environnement relationnel au travail, et notamment la taille de l’entreprise. Les « heureux » travaillent massivement plus dans des petites entreprises (TPE) où la proximité crée plus de confiance. Inversement les RN « malheureux » sont surreprésentés dans les métiers du tertiaire où la solitude est plus grande. Ce qui les unit, c’est le rejet de l’immigration, strictement identique dans les deux groupes. Ce qui les divise, c’est leur rapport à l’économie : dialogue social, liberté des entreprises. Le RN est une coalition culturelle, pas un bloc économique, uni par ce qu’il rejette, divisé par ce qu’il vit au travail. Cela explique en grande partie l’hésitation actuelle du RN dans sa définition d’un programme économique. 

Extrait de Yann Algan, Antonin Bergeaud, Camille Frouard La politique au travail, HEC, 2026.


 Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.

Cause commune 48 • mars/avril 2026