Par

Derrière les annonces d’achat d’armes du gouvernement ukrainien à la France, un geste politique pour relancer des opérations qui enrichissent les capitalistes.

Le 17 novembre au matin le président ukrainien Volodymyr Zelenski rencontrait le président français Emmanuel Macron sur la base de Villacoublay et tous deux annonçaient un projet d’achat par le gouvernement de Kiev de cent exemplaires de l’avion de chasse Rafale. Dans les minutes qui suivirent cette annonce, vers 11 h 20, très exactement, les actions des deux groupes qui produisent l’engin, Dassault Aviation et Thales, connurent la plus forte hausse du CAC 40, Dassault prit 5 % et le groupe de défense +2,1 %. Et nous verrons plus loin qui sont les actionnaires.

Dans le même temps, la banque américaine Jefferies, une multinationale de la finance basée à New York, capable de gérer éventuellement le financement de ce genre d’opérations, distribuait une courte note sur ses réseaux boursiers, intitulée « Une bonne nouvelle ». Il n’était pas midi ce 17 novembre.

Le projet d’accord concerne en fait cent Rafale « avec leurs armements associés » ainsi que d’autres armements, dont le système de défense aérienne SAMP-T nouvelle génération en cours de développement, des systèmes de radar et des drones.
Bien sûr, tout cela demande confirmation, on voit mal qui va payer la facture ; des commentateurs désabusés précisaient qu’un mois plus tôt Zelensky avait promis aux Suédois de leur acheter cent avions de chasse Saab mais sans suite. Il y a dans ce « coup » un effet d’annonce, un geste politique. D’autant que le projet s’inscrit dans « un horizon d’une dizaine d’années », autre manière de dire (aux Russes ?) qu’on (les signataires) s’installe dans une perspective de guerre longue.

Les réactions immédiates, et ravies, des bourses, des industriels et des financiers nous rappellent que la guerre, c’est d’abord une question de gros sous.

Reste que les réactions immédiates, et ravies, des bourses, des industriels et des financiers nous rappellent que la guerre, c’est d’abord une question de gros sous. Et que la guerre, ça rapporte, ça profite. À certains.

L’historien François Bouloc a d’ailleurs consacré sa thèse à ce sujet, « Les Profiteurs de guerre », pour la période de la Première Guerre mondiale, 1914-1918. Sa recherche a donné lieu à une publication (Complexe, 2008). On ne résiste pas à citer L’Humanité du 6 août 1917, qui fustigeait « les forbans de l’agiotage qui réalisent des fortunes scandaleuses quand d’autres meurent sur les champs de bataille ». Une loi fut d’ailleurs adoptée le 1er juillet 1916 qui instituait « une contribution extraordinaire sur les bénéfices exceptionnels ou supplémentaires réalisés pendant la guerre ».

Défendue par les socialistes (de l’époque), cette loi fut vivement combattue par le patronat. Normal, si l’on peut dire : la guerre est un moment privilégié de l’enrichissement capitaliste. Durant cette guerre de 1914-1918, par exemple, ce fut en particulier le cas des charbonnages, de la sidérurgie, de l’armement ; Schneider ou Hotchkiss, notamment, grand fabricant de mitrailleuses.

Autre citation de L’Humanité : en février 1917, un journaliste déplorait l’immoralisme des affaires dans cette formule : « Quand l’obus va, tout va. »

 

Thales, qui sont les actionnaires ?

Aujourd’hui certains vont dire : quand le missile (ou le drone) va, tout va ? Les Hotchkiss de 2025 se nomment, entre autres, Dassault ou Thales. Si l’avion Rafale est produit par Dassault, les équipements Thales représentent 25 % de la valeur de l’avion. Quant au système SAMP-T, il est fabriqué par Thales et MDBA, gros groupe européen de production de missiles.

L’encadrement de l’entreprise Thales est déjà tout un programme. La biographie du P.-D.G., Patrice Caine, est ainsi présentée : « C’est un haut fonctionnaire et dirigeant d’entreprise français. » Il fut conseiller de Laurent Fabius, ministre des Finances du gouvernement Jospin  (1997-2002). L’homme siège également dans quelques conseils d’administration dont l’Oréal (le lien avec la défense n’est pas évident) et de Naval Group (héritier des arsenaux français) ; il est vice-président de France Industrie.
(Ne pas confondre avec ce qu’on a appelé dans d’autres pays, à d’autres périodes, les oligarques, ces personnes situées à des postes clés de l’appareil d’État et devenues, de ce fait, suite à un mélange des genres, des magnats du système privé cette fois.)
On retrouve un temps à la direction de Thales (2014-2015) le sulfureux (et sarkozyste) Henri Proglio, qui préside le comité d’audit de Dassault Aviation (son nom figure aussi parmi ces grands patrons qui influencent le RN).

Le bénéfice net par action Thales a plus que doublé depuis 2020.


En ces temps incertains (ou parce que ces temps sont incertains), Thales a un carnet de commandes bien rempli, ce que la société appelle une « dynamique commerciale robuste ». Son chiffre d’affaires est à la hausse, ses bénéfices aussi. Le bénéfice net par action a plus que doublé depuis 2020.
Dans la composition du capital de Thales, Dassault et l’État sont les deux principaux actionnaires (26,6 % chacun). Le reste de l’actionnariat ? On précise « inconnu » sur de nombreux indicateurs. En cherchant un peu, sur le site Investing.com, on découvre que le troisième actionnaire est… BlackRock avec 4,31 % , 9 millions d’actions (2 milliards d’euros, à la louche) ; cette société américaine qui gère plus de 9 000 milliards de dollars, deux fois le PIB de la France, est actionnaire d’une société sur cinq aux États-Unis et possède des participations dans la moitié des sociétés du CAC 40 (début octobre, BlackRock remettait un prix d’honneur au président Macron). Autre actionnaire significatif : Goldman Sachs qui possède 2 millions d’actions Thales ; cet établissement se présente comme la première banque d’affaires mondiale.

Comme le monde est petit…

Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.


Taxer les marchands de canon

Dans toutes les guerres, certains en profitent pour s’enrichir, tels les marchands de canons. Ils ne sont pas les seuls. Durant la Première Guerre mondiale, le gouvernement français a décidé de taxer les super bénéfices engrangés par les plus riches. Quand ils partaient en permission, les poilus étaient scandalisés par l’enrichissement des « planqués de l’arrière ». Les plus politisés dénoncent ouvertement les marchands de canons. L’Humanité l’évoque aussi, d’autant que les députés socialistes proposent un projet de loi à la Chambre des députés pour taxer les profits de guerre mi-1915. Le gouvernement va finir par déposer un projet de loi en janvier 1916. L’Italie a déjà pris une telle mesure, ainsi que le Royaume-Uni. La France et l’Allemagne suivront à l’été 1916.

Le 1er juillet 1916, les députés français votent une loi qui institue une contribution extraordinaire sur les bénéfices exceptionnels ou supplémentaires réalisés pendant la guerre. La loi permet alors de taxer les gains des industriels qui ont bénéficié des marchés de guerre du ministère des Armées, mais aussi ceux des intermédiaires, des commerçants, grossistes et financiers qui s’en mettaient plein les poches. La loi parle même d’intermédiaires à l’affût et de courtiers peu scrupuleux. La loi du 1er juillet 1916 impose une surtaxe de 5 % à 30 %. Mais devant une opinion publique scandalisée et les premiers mouvements de rébellion dans les tranchées, la loi du 31 décembre 1917 fait passer le taux entre 50 % et 80 %.

Christophe Chiclet, L’InFO militante, 4 décembre 2021.

 

Cause commune46 • été 2025