Le 9 décembre dernier, France Stratégie, un organisme dépendant de Matignon, a publié un rapport intitulé « Travailler dans la fonction publique : le défi de l’attractivité ». Un état des lieux alarmant mais quelques pistes de sortie également.
Le rapport est le fruit d’une enquête de huit mois, portant sur la fonction publique d’État, la fonction publique territoriale et la fonction publique hospitalière ; il est signé par Emmanuelle Prouet (qui a coordonné la recherche), Johanna Barasz et Anne Faure. Un travail appréciable et un texte de près cinq cents pages, concernant 5,6 millions de personnes, soit un emploi sur cinq.
Le rapport se présente en deux parties. La première est « une analyse rétrospective et prospective », afin « d’objectiver la crise d’attractivité » ; elle est assez désespérante. La seconde (à lire en particulier le chapitre V sur « les valeurs de la fonction publique » et l’image des fonctionnaires — voir extraits ci-dessous) s’interroge sur « les raisons d’une perte d’attractivité » et se propose d’« identifier les leviers pour agir ».
Le constat d’abord ; il est inquiétant. À sa manière, le rapport contredit radicalement la politique régressive et austéritaire suivie depuis des décennies par les différents ministres, singulièrement par le triste Guillaume Kasbarian. Emmanuelle Prouet note : « Nous adressons un message d’alerte aux décideurs parce que cette crise s’installe dans le temps, elle a une dizaine d’années et elle est amenée à durer. »
« En 2010, on dénombrait douze candidats pour un poste ; en 2022, il n’y en a plus que quatre. Le nombre de postes a diminué de 11 %, le nombre de candidats de 50 %, une chute de moitié en six ans. »
Le dossier énumère les signaux d’alerte. 15 % des postes ouverts aux concours de la fonction publique d’État n’ont pas été pourvus en 2022. La participation aux concours pour enseignants régresse. 21 % des lits de l’APHP sont fermés (pour 70 % par manque de personnel). Les tensions en matière de recrutement pour l’hôpital persistent. 64 % des collectivités territoriales signalent au moins une profession en tension en 2023. La crise affecte l’ensemble des ministères : Intérieur, Finances, Justice, Armées notamment.
« La pénurie engendre la pénurie »
Si la fonction publique a déjà connu dans le passé des moments difficiles, la crise actuelle est plus profonde, estime le rapport. Car le système est fragilisé à toutes les étapes. Le nombre des candidats aux concours chute dans un phénomène de spirale. En 2010, on dénombrait douze candidats pour un poste ; en 2022, il n’y en a plus que quatre. Le nombre de postes a diminué de 11 %, le nombre de candidats de 50 %, une chute de moitié en six ans.
« Si rien n’est fait, ces difficultés devraient perdurer voire s’aggraver pour certains métiers, du fait de l’érosion des viviers de futurs agents publics et de la concurrence accrue exercée par le secteur privé pour recruter des jeunes débutants, alors que les besoins de recrutement resteront importants, en particulier pour remplacer les départs en retraite. »
Malgré tout le rapport se veut aussi constructif : « Nous adressons aussi un message d’action, car il existe des leviers sur lesquels on peut s’appuyer et il est important de tous les articuler. » Le texte identifie trois leviers : augmenter les rémunérations, améliorer les conditions de travail et revaloriser les avantages par exemple dans l’organisation du travail : « Les fonctionnaires sont plus autonomes, les collectifs de travail jouent un rôle essentiel, le recours au télétravail et la gestion du temps sont développés » remarquent Thibaud Métais et Eléa Pommiers du journal Le Monde, autant de conditions qu’il conviendrait de mettre en valeur demain, plaide le rapport.
« Ce qui est rompu aujourd’hui dans la fonction publique, c’est l’équilibre entre les rémunérations, les conditions de travail, l’intérêt des missions et le sens que l’on y met. C’est cet équilibre qu’il faut restaurer. » Johanna Barasz
Cette seconde partie pose de bonnes questions et avance aussi des pistes utiles : les carrières dans la fonction publique sont-elles encore attractives ? Sécurité de l’emploi et avantages sociaux confèrent-ils toujours à la fonction publique un statut privilégié ? Le concours, un modèle dépassé ? La fonction publique : mais pour quelle(s) carrière(s) ? Mobilité sociale : les carrières publiques peuvent-elles encore tenir leurs promesses ? Une perte d’attractivité de la fonction publique par rapport au secteur privé ? Le sentiment élevé de ne plus « avoir les moyens de (bien) faire son travail »…
Johanna Barasz, l’une des rapporteuses, insiste sur la triple action – salaires, travail, mission – à mener pour relever le « défi de l’attractivité » : « Ce qui est rompu aujourd’hui dans la fonction publique, c’est l’équilibre entre les rémunérations, les conditions de travail, l’intérêt des missions et le sens que l’on y met. C’est cet équilibre qu’il faut restaurer et cela ne peut se faire qu’en agissant sur les trois leviers à la fois. »
Le rapport se termine par cette précision (en gras) : « Les opinions exprimées dans ces documents engagent leurs auteurs et n’ont pas vocation à refléter la position du gouvernement. » On s’en serait douté…
Des professionnels en première ligne
Si le stéréotype du fonctionnaire « profiteur », « toujours en vacances » ou « en grève » affleure bien dans les enquêtes qualitatives et les sondages, il est souvent reconnu comme une caricature par les enquêtés eux-mêmes, mais, surtout, contrebalancé par des sentiments nettement plus positifs à l’égard des métiers qu’ils occupent. Se superpose ainsi l’image attachée aux métiers « de vocation », « indispensables », « utiles », voire « essentiels ». Cependant, ceux-ci sont aussi perçus comme « sacrificiels » et souffrant d’une dégradation de leurs conditions de travail et d’un manque de reconnaissance, ce dernier étant alimenté par la prise de conscience – notamment à la faveur du covid mais aussi des attentats – du caractère indispensable de ces professionnels « en première ligne ». Soignants, policiers mais aussi enseignants sont ainsi l’objet d’une forme de commisération assez largement partagée : 86 % des sondés interrogés dans le cadre de l’enquête OpinionWay pour Indeed estiment que les enseignants « ont du mérite » et 85 % qu’il faut améliorer leurs conditions de travail…
(page 221 du rapport).
Cause commune n° 43 mars/avril