La période récente, en particulier avec l’élection de Donald Trump, a mis en évidence de nombreuses divergences entre les membres de l’extrême droite.
Marine Le Pen fait comme si de rien n’était. Elle a été condamnée le 31 mars dernier, ainsi que plusieurs cadres du RN, pour détournement de fonds publics mais elle laisse entendre qu’un nouveau procès en 2026 devrait lui donner raison, ou tout au moins revenir sur son inéligibilité. Le fait est qu’elle continue de caracoler en tête des sondages, ce qui l’encourage sans doute dans son attitude de déni. Une manière aussi d’oublier les problèmes divers auxquels le RN est confronté.
Ainsi des médias parlent volontiers ces derniers temps de « cacophonie » (Le Monde) dans la communication du RN. Dans cette famille politique où le discours a toujours été très cadré (par Marine Le Pen notamment), on n’était guère porté aux débats, lesquels se transformaient le plus souvent en guerres internes (voir les précédents de Bruno Mégret ou de Marion Maréchal). Cependant, des différences et même des divergences sont à présent assez perceptibles dans l’expression publique des responsables RN.
Hésitations et contradictions
Quand Bernard Arnault exerce son chantage aux délocalisations, Jordan Bardella y voit « un cri d’alarme », alors que Sébastien Chenu (député du Nord) fustige « un patron pro Macron ». Lors du vote de la censure du gouvernement Bayrou, Jean-Philippe Tanguy (député de la Somme ) laisse entendre qu’il pourrait faire chuter le gouvernement contre la ligne du groupe finalement. Tous n’ont pas le même avis sur Bruno Retailleau. Sébastien Chenu estime que le ministre de l’Intérieur, et maintenant président des républicains, fait la promotion des idées du RN, « il les crante idéologiquement dans l’opinion », dit-il, alors que le député du Pas-de-Calais Bruno Bilde décrit le ministre tel « un clown low cost de Sarkozy, un crocodile de la politique : grande gueule, petit bras ». La complaisance de la direction à l’égard de la nomination de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel a fait des vagues « en interne ». Comme la visite de Bardella en Israël : le RN finalement serait « l’idiot utile du gouvernement Israélien », grince un cadre RN (Le Parisien, 28 mars). On pourrait multiplier les exemples.
« Si Marine Le Pen considère que “les annonces trumpistes en matière de commerce international sont brutales et au bénéfice des seuls États-Unis”, dans ses vœux à la presse, Jordan Bardella vantait sans nuance la méthode du président américain. »
Ces flottements ne sont pas sans susciter des remous « à la base ». Un reportage du Figaro du 28 février montre que les choix récents du clan Le Pen troublent une partie de ses électeurs, d’où une cascade de courriels aux élus ou à la direction : « Des dizaines d’électeurs expriment en rafale leur colère, leur déception ou même leurs interrogations. »
Dans les colonnes du Monde, Corentin Lesueur parle de « révolution dans le parti d’extrême droite à l’essence verticale et autoritaire, où les divergences de fond sont normalement tues ou réprimées ». Les communicants du parti nationaliste tentent de vendre l’idée que ce parti pratiquerait en fait le pluralisme interne. « Que cent fleurs s’épanouissent », prétend Jean-Philippe Tanguy en reprenant une formule de Mao encourageant (dans les années 1960 ) la contestation interne dans le parti.
Il est notoire que l’encadrement du RN est faible. Si ce parti s’est étoffé ces dernières années, ses membres sont souvent sans solide colonne vertébrale en dehors de quelques mantras (sur l’immigration ou l’assistanat) ; on a pu constater lors des législatives de l’été 2024 la déficience de nombreux candidats. La composition de ce parti est également assez hétérogène.
Le RN face aux évolutions internationales
Les tiraillements se sont accentués lors des brusques évolutions internationales et notamment avec l’arrivée de Trump. Tout se passe comme si le RN, qu’on aurait pu imaginer naturellement porté par la vague populiste, se sentait bousculé par ces changements. Pour dire vite, au RN, Trump plaît à la base et embarrasse la direction.
Une frange importante apprécie Trump, sa « puissance » politique affichée, ses positions sur la lutte contre l’immigration, son combat contre le « wokisme », sa critique de l’« État profond ». Mais obsédée par son souci de « respectabilité », la direction tergiverse. La nouvelle configuration semble aiguiser aussi les contradictions internes de ce parti.
Quand, à la mi-février, le vice-président étatsunien James David Vance prononce son fameux discours de Munich lors du « sommet sur la sécurité », Jean-Philippe Tanguy (qui aime se promener avec une croix de Lorraine au veston) parle d’ingérence, la députée européenne Julie Rechagneux y voit un « ballon d’oxygène dans les multiples crises que l’Europe traverse ». Rappelons que Julie Rechagneux avait fait scandale en 2024 pour des photos où elle prenait la pose avec des néonazis.
Quelques jours plus tard, Jordan Bardella était à Washington lors d’un congrès mondial de l’extrême droite. C’était pour lui l’occasion de poser avec ses pairs, l’heure de la reconnaissance internationale avait sonné. Or la réunion tourna au vinaigre, Bardella dut annuler le show, s’attirant les quolibets de ses congénères. La publication d’extrême droite The Spectator (britannique) estima que le RN s’était « égaré », qu’il avait « perdu sa raison d’être dans sa quête de respectabilité ».
Et, dans le numéro de Paris-Match du 27 février, Martin Lagrave estimait que pour le RN, « quelque chose s’est cassé avec les poids lourds du populisme occidental ». Les liens difficiles du RN avec son ancien allié allemand l’AFD, ou avec la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, tendraient à confirmer ce diagnostic.
« L’inéligibilité de Marine Le Pen, alors même que Jordan Bardella a été désigné dauphin de fait, est à la base d’un puissant conflit à venir. »
À la question « Il y a un problème Trump au RN ? », Maxence Lambrecq, chef du service politique de France Inter, répond le 25 février, : « Oui, un vrai casse-tête puisqu’il est, pour eux, autant un modèle qu’un épouvantail. L’homme qui donne envie d’y croire. Et celui qui peut tout casser. Le puissant patriote et le dangereux diplomate. Est-ce un jeu de rôle ? Marine Le Pen s’en méfie. Jordan Bardella l’applaudit. »
Une idée que partage Raphael Llorca dans L’Opinion du 24 mars : « Les nouvelles données de l’équation fragilisent considérablement le parti de Marine Le Pen sur trois éléments essentiels ; sa stratégie politique (la radicalité), ses politiques publiques (l’État) et sa doctrine (patriotisme). » Ou Pascal Perrineau (sur Public Sénat) : « Le RN n’est pas à l’aise, il essaye de ménager la chèvre et le chou mais il a un gros problème de clarté. » Ou encore Jean-Yves Camus : « On sent bien que le sujet les embarrasse. Car il est impossible de donner raison sur toute la ligne à Donald Trump. »
Si Marine Le Pen considère que « les annonces trumpistes en matière de commerce international sont brutales et au bénéfice des seuls États-Unis », dans ses vœux à la presse, Jordan Bardella vantait sans nuance la méthode du président américain : « L’élection de Donald Trump, qui pourrait aggraver les tensions commerciales, ne doit pas être vue comme un malheur. »
Le RN pense se sortir de ces difficultés en restant dans le flou sur ces enjeux, mais ils sont nombreux sur sa droite à jouer à fond la carte trumpiste, depuis Éric Ciotti (Union des droites) qui se dit fasciné par l’Américain, jusqu'à Marion Maréchal (Identité-libertés) qui multiplie les voyages à Washington ou à Tel-Aviv (en même temps que Bardella qu’elle évita soigneusement), en passant par le groupe Zemmour-Knafo (Reconquête) à qui Trump aurait dit de « tenir bon », sans oublier Philippe de Villiers, qui dans le JDD de Bolloré oppose « les va-t-en-guerre » européens et les « va-t-en-paix » russes et américains.
Enfin l’inéligibilité de Marine Le Pen, alors même que Bardella a été désigné dauphin de fait, est à la base d’un puissant conflit à venir. D’ores et déjà, un cadre mariniste confie au Figaro ; « Il n’y a aucune dissension entre les deux mais entre leurs camps respectifs, c’est une autre histoire. »
Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.
Cause commune n° 44 • été 2025