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À lire les médias de tendance ultralibérale, français ou américains, rien ne va plus au royaume de la concurrence, les États-Unis d’Amérique. Trump céderait en effet aux « idées chinoises », rien que ça…

« Haut lieu du libéralisme et modèle emblématique de l’économie de marché, la puissance américaine est-elle en train de muter ? » s’interroge le journaliste économique Jean-Pierre Robin (auquel nous empruntons les données ci-dessous mentionnées). Ainsi l’État américain vient de rentrer à hauteur de 10 % dans le capital d’Intel, le second fabricant mondial de semi-conducteurs (pour le chiffre d’affaires) après le sud-coréen Samsung. Cette sorte de nationalisation partielle a suscité une avalanche de commentaires inquiets dans la presse libérale.
« Les États-Unis se dirigent vers un capitalisme d’État avec des caractéristiques américaines, écrit le Wall Street Journal. Le président Trump imite le parti communiste chinois en élargissant et en approfondissant le contrôle politique sur l’économie. » Le magazine Fortune s’interroge : « MAGA est-il sur le point de devenir marxiste et maoïste ? » et il parle de « l’assaut de Trump sur le capitalisme de libre marché. »

Au pays phare du libéralisme, la Maison Blanche intervient en effet de plus en plus spectaculairement dans la vie des entreprises, multipliant les polémiques publiques avec ces sociétés, prenant l’opinion à témoin. Trump n’en finit plus de sermonner les grands patrons sur son réseau social Truth. Un jour il fustige Walmart, premier groupe mondial de la grande distribution : « Walmart devrait arrêter de blâmer les taxes comme prétexte pour augmenter ses prix » ; Trump ordonne au patron de cette firme, en quelque sorte, « d’absorber les droits de douane dans ses marges. »

« Le président Trump imite le parti communiste chinois en élargissant et en approfondissant le contrôle politique sur l’économie. Wall street journal  »

Un autre jour, il rudoie le patron de la banque Goldman Sachs, la première banque d’affaires mondiale, et lui suggère de virer son chef économiste. De la même manière, c’est toujours Trump qui autorise Nvidia, leader mondial du calcul informatique et de l’intelligence artificielle (IA) et AMD (Advanced Micro Devices), le fabricant de semi-conducteurs, microprocesseurs et cartes graphiques, à vendre certains produits à la Chine à condition de s’acquitter d’une taxe de 15 % sur ces exportations. Et puis Trump, encore et toujours, accepte le rachat du sidérurgiste US Steel (producteur d’acier créé en 1901) par le japonais Nippon Steel contre une action privilégiée (golden share) de 15 milliards de dollars, ce qui donne à l’État américain un droit de veto sur les décisions de l’entreprise.

Capitalisme de connivence

Ce dirigisme rend perplexe, c’est le moins qu’on puisse écrire, certains milieux ultralibéraux. « Il y a un mot pour le gouvernement qui possède les moyens de production : socialisme ! » s’insurge un think tank « libertarien » de Washington, le Cato Institute, qui parle de capitalisme de connivence ou capitalisme de copains.
Trump joue désormais le super patron, le CEO, le Chief Executive Officer, de l’Amérique. Devant un parterre de dirigeants d’entreprises, en mai dernier, il déclare : « Au nom du peuple américain, je suis propriétaire du magasin, je fixe les prix et je dirai : si vous voulez faire vos courses ici, voici ce que vous devez payer. »

« On voit désormais défiler des grands patrons dans le bureau ovale pour négocier, presque en direct, des arrangements pouvant convenir aux deux parties. »

Ainsi on voit désormais défiler des grands patrons dans le bureau ovale pour négocier, presque en direct, des arrangements pouvant convenir aux deux parties. L’exemple le plus singulier fut ce passage à la Maison Blanche le 6 août dernier, de Tim Cook, directeur général d’Apple, la multinationale qui crée et commercialise des produits électroniques grand public, troisième capitalisation boursière au monde (3 000 milliards de dollars). Pour éviter des droits de douane de 100 % sur ces produits fabriqués en Asie et vendus en Amérique, Tim Cook a promis 100 milliards de dollars d’investissements industriels supplémentaire aux USA et il a offert à Trump un disque à la marque de la pomme posé sur un lingot d’or de 24 carats !
Cette politique économique de Trump suscite aux USA de vifs débats. Ainsi la prise de participation dans Intel a suscité un long article critique de la chaîne NBC News du 22 août 2025 (sous la signature de Rob Wile) ; le journaliste parlait de « la dernière mesure extraordinaire du président visant à exercer le contrôle du gouvernement fédéral sur les entreprises privées » ; et il précisait : « Trump continue de bafouer des normes établies de longue date concernant le gouvernement et les entreprises, s’écartant ainsi de l’éthique du libre marché qui prévaut depuis longtemps au sein des deux principaux partis politiques américains. »
On ne semble pas très loin de ce que le linguiste américain Noam Chomsky appelait « le capitalisme d’État des grandes entreprises » (corporate state capitalism). Lequel Chomsky (simple association d’idées) écrivait en 2020, en plein trumpisme première manière, « L’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétante. » Que pense-t-il, cinq ans plus tard, du tonitruant retour du milliardaire américain ?

Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.


« Les think-tanks, telle la Hoover Institute de la Stanford University inquiète que “les idées chinoises conquièrent l’économie américaine”, sont pour le moment pratiquement les seuls à s’émouvoir. “La plupart des gens se taisent car ils ont peur des représailles”, regrette dans un entretien au Financial Times du 3 septembre, le multimilliardaire Ray Dalio, créateur de Bridgewaer, l’un des plus gros hedge funds américains. Pour leur part, les géants de la Big Tech ne tarissent pas d’éloges vis-à-vis de ce président qui les a encore réunis la semaine dernière pour un “dîner privé” (seul Elon Musk manquait à l’appel). Ils comptent sur lui pour défendre leurs intérêts vis-à-vis des réglementations européennes et ils ne sont jamais déçus. Trump a immédiatement brandi la menace de “droits punitifs” si l’UE ne revient pas sur l’amende de 2,95 milliards d’euros infligée à Google vendredi. »
Jean-Pierre Robin, Le Figaro Économie, 8 septembre 2025

 

Cause commune45 • septembre/octobre 2025