Il y a bien des manières d’aborder la question du narcotrafic ; on peut en parler sous l’angle des producteurs, celui des « chimistes », celui des cartels, des « mules », des grosses et petites mains des « quartiers » ; on peut faire état de la consommation, de sa généralisation (il est même question parfois de démocratisation !), de la répression ou de la dépénalisation ; on traite souvent du sujet au plan moral, ou social. Mais on entend assez peu de commentaires d’ordre purement économique. Or le narcotrafic est d’abord une économie. Une économie criminelle, certes, mais une économie avec toutes ses caractéristiques : production, distribution, consommation, exploitation, rémunération, financiarisation.
Le narcotrafic dégage une marge de profits proprement fabuleuse ; il répond à un marché en pleine expansion et prospère partout où l’état de droit (et l’État tout court) se désintègre. Il utilise avec une rare sagacité tous les canaux commerciaux possibles en fonctionnant comme des multinationales efficaces et radicales. Il s’étend des grandes villes aux plus petits bourgs ; il stocke son capital blanchi dans tous les paradis fiscaux du monde ; il surfe sur un système bancaire opaque. En somme, un ultracapitalisme à sa manière. Du low cost ultrarentable.
Un business presque comme les autres. Presque !
Bertrand Monnet, ancien militaire, professeur à l’École des hautes études commerciales du Nord (EDHEC) et spécialiste de l’économie du crime, a réalisé plusieurs études fort pertinentes sur le narcotrafic, dont une série documentaire sur le cartel mexicain de Sinaloa avec Le Monde en 2023 : Narcobusiness (2,2 millions de vues). On y voyait comment des « cuisiniers » fabriquaient la pilule M30 (mélange de fentanyl et d’héroïne), laquelle fait des ravages aux États-Unis (première cause de mortalité des 18/45 ans) en rapportant des dizaines de milliards de dollars.
Bertrand Monnet insiste volontiers sur l’extrême profitabilité de cette économie. Pour ce qui concerne notamment la cocaïne, la marge varie entre 4 000 et 6 000 %. Comme le dit Monnet, « cela n’a pas d’équivalent en économie ».
« Les paradis fiscaux, contrairement à toute une littérature prétendant que ces systèmes ont vécu, fleurissent. Et c’est là que les trafiquants amassent et blanchissent. »
On pourra (et il faudra) toujours perfectionner la répression (parquet national, prisons modèles, nouvelles législations) et la sensibilisation (via la santé ou l’école). Les services de l’État (police, gendarmerie, douane, marine nationale) exercent une forte pression sur les milieux criminels ; ces actions sont très souvent efficaces mais ces services manquent de moyens. Et puis le crime s’adapte. Ainsi les points de deal ont diminué mais la distribution passe désormais plutôt par des appartements loués sur Airbnb… Et il se dit que ces actions sont un peu un « pansement sur un cancer ». C’est toute la chaîne économique qui doit, dès lors, être visée : production, transport, vente, consommation, blanchiment.
Dans les reportages sur les filières de la drogue, Bertrand Monnet rappelle que les « mafieux sont des extrémistes économiques ». Il a modélisé le système financier du trafic mondial « qui s’inspire des multinationales ». Il y a plusieurs moments dans le cycle du trafic où l’on mesure la proximité de cette économie criminelle avec le développement capitaliste au début et à la fin du cycle.
Au début du cycle. C’est-à-dire en Amérique latine, où la mafia profite du recul de l’État. Dans La Guerre des paysans (Les nuits rouges, 2011), Michel Gandilhon, spécialiste de géopolitique des drogues, observe à propos de la Colombie : « Le crime organisé désigne le secteur de la société capitaliste lié aux activités illégales. Il ne constitue pas sa négation mais son complément naturel. Le plus souvent même il représente à l’état chimiquement pur l’essence même du fonctionnement d’un capital débarrassé des entraves que peuvent faire peser sur son développement des règles juridiques ou sociales. Le crime organisé est […] l’expression d’une bourgeoisie entrepreneuriale qui se déploie désormais à l’échelle mondiale. Le cas des cartels de la drogue colombiens est exemplaire de cette réalité. »
« Le narcotrafic est une économie criminelle, certes mais une économie avec toutes ses caractéristiques : production, distribution, consommation, exploitation, rémunération, financiarisation. »
Au milieu du cycle c’est-à-dire notamment en Europe. Dans un récent rapport, l’Office antistupéfiants (OFAST) qui coordonne la lutte antidrogue affirme qu’en France « les groupes criminels, plutôt que d’entrer en concurrence, ont optimisé activités et stratégies d’importation en mutualisant leurs investissements, leurs contacts et la logistique ». Les barons du trafic sont des chefs d’entreprise qui créent des sociétés simulant le flux commercial légal où circule leur marchandise. Le profil type de ces barons ? Entre 40 et 50 ans, ayant un passé judiciaire dans le trafic du cannabis dans les années 2000, parlant plusieurs langues, inventifs, dotés d’un fort patrimoine, souvent bénéficiant d’une double nationalité et présents (eux ou leurs représentants) à Dubaï (Emirats arabes unis).
Dubaï, c’est-à-dire la fin du cycle. Les paradis fiscaux, contrairement à toute une littérature prétendant que ces systèmes ont vécu, fleurissent. Et c’est là que les trafiquants amassent et blanchissent. « Il faut essayer de mobiliser une coopération internationale, dit Bertrand Monnet, pour que ces gens n’aient plus intérêt à trafiquer parce qu’ils ne pourront plus rien faire des tonnes de billets qu’ils gagnent. » Dubaï est systématiquement montré du doigt. De premières
mesures ont été envisagées ou prises par les autorités françaises comme la saisie de biens appartenant à des trafiquants. Mais il faut agir plus en amont, contre le blanchiment, avant que l’argent liquide ne soit transformé en actifs par des criminels utilisant des méthodes de plus en plus sophistiquées comme l’utilisation de cryptomonnaies. Il paraît que c’est en cryptomonnaies que les trafiquants d’Amérique du Sud se font désormais payer : c’est plus discret et plus difficile à traquer.
Gérard Streiff est rédacteur en chef de Cause commune.
Un cartel français
(Il y a une nouvelle) « organisation des principaux importateurs français de cocaïne, c’est-à-dire le haut du spectre qui forme un inédit cartel français. Ces trafiquants ont mutualisé les clients, les fournisseurs sud-américains, les opportunités de “montées“ (chargements par bateau ou avion), les sorties des ports à l’arrivée. Ils ont fait en sorte de ne pas avoir de territoires, échappant ainsi aux vicissitudes du commerce de détail. L’OFAST a permis de démanteler des structures logistiques mises en place à distance et de porter atteinte à leurs schémas d’importation, à savoir les montages de sociétés écrans, les équipes d’extraction sur les ports, les semi-grossistes acheteurs ou encore les flottes de véhicules et les pools de chauffeurs pour ceux qui importent par la route. Et d’émettre des mandats d’arrêt internationaux visant les commanditaires ».
Dimitri Zoulas, chef de l’OFAST, décembre 2025.
Cause commune n° 47 • janvier/février 2026