Francisco Bethencourt est un historien portugais, et professeur au King’s College de Londres. Son ouvrage Racismes, publié en 2013 et traduit en français en 2025, propose une histoire des racismes, des croisades à aujourd’hui et ouvre, c’est l’une des originalités du livre, des perspectives comparatives entre le racisme en Occident et le racisme en Asie ou encore en Afrique.

Comment Francisco Bethencourt définit-il le racisme ? Le racisme désigne des préjugés concernant l’ascendance ethnique associés à des pratiques discriminatoires, lesquelles sont motivées par des projets politiques. Et il existerait deux sortes de racisme. Le premier vise les groupes ethniques considérés comme inférieurs ; c’est un racisme de justification des hiérarchies, de l’exploitation et de l’expropriation. Il en existe un second, qui vise des groupes considérés comme concurrents pour les exclure de cette concurrence.
Cette division entre deux espèces de racisme (le racisme-concurrence et le racisme-exploitation) se retrouve dans la tradition marxiste. Le racisme-exploitation a bien été identifié par les marxistes d’Amérique du Nord et des Antilles : C.L.R. James, Eric Williams ou Oliver Cox. Le racisme-concurrence est analysé par Marx pour rendre compte de l’antagonisme entre ouvriers anglais et ouvriers irlandais, mais aussi par Otto Bauer pour comprendre les divisions de la classe ouvrière dans l’Empire austro-hongrois. W. E. B. Du Bois analyse aussi en ces termes le conflit entre travailleurs noirs et blancs avant la guerre civile américaine1.
Racisme et analyse marxiste
Il est à noter que, sans être ni marxiste ni communiste, Francisco Bethencourt accorde une place de choix à ces traditions dans son ouvrage. Dans l’introduction, l’historien discute le cœur de l’analyse marxiste. Il écrit : « L’interprétation marxiste relie le racisme aux relations de production. […] Elle considère les préjugés concernant l’ascendance ethnique et les actions discriminatoires comme un pilier idéologique et politique de l’accumulation du capital, permettant de maintenir les salaires bas et justifiant l’exploitation de types humains considérés comme inférieurs. » Tout en reconnaissant ses mérites matérialistes, l’historien prend aussi ses distances. Il soutient en effet que l’analyse marxiste a « une portée et un pouvoir explicatif limités », qu’elle « ne fournit pas un niveau d’explication globale ». Pourquoi ? Elle ne prend pas en charge les « formes de rationalités qui dépassent le cadre économique ». Le racisme déborde en effet le domaine de la production ou du marché du travail. Ainsi, dans l’Espagne fraîchement reconquise des XVe et XVIe siècles, la compétition entre vieux chrétiens et nouveaux chrétiens (les juifs convertis) concerne le contrôle des activités économiques, mais aussi des villes, des quartiers, des positions politiques et ecclésiastiques. Et l’on peut penser aujourd’hui aux concurrences pour l’accès aux biens sociaux alloués par l’État. Bref, le racisme renvoie à « la lutte pour le monopole du pouvoir social » et non pas seulement à la monopolisation des moyens de production et de l’emploi. Lorsqu’il aborde la période contemporaine, Bethencourt fait à plusieurs reprises référence au communisme réel en tant qu’alternative à grande échelle aux clivages raciaux. Il écrit : « La principale contribution des Soviétiques au nouvel ordre mondial [nationaliste] fut de promouvoir une position anticolonialiste et l’émancipation nationale, qui se profilait depuis les années 1880, en Asie et en Afrique. » Durant les années 1920, « un clivage de classes se révéla plus inclusif qu’un clivage racial » avant d’être rattrapé par le nationalisme russe. Il observe le même phénomène en Chine. « La révolution communiste abolit le discours sur la race pour mettre l’accent sur l’unité de la classe ouvrière et la lutte contre la bourgeoisie et les éléments féodaux restants ». Néanmoins, si la « tendance raciste [inhérente au nationalisme chinois] fut globalement interrompue par la conquête communiste du pouvoir, […] les préjugés à l’égard des minorités [sont] encore visibles et actifs ».
Un racisme ancien qui n’est pas propre au monde occidental
L’ouvrage rejette aussi deux thèses très largement répandues parmi ceux qui s’intéressent au racisme. Première idée déstabilisée : le racisme serait un phénomène moderne. Aussi bien l’anthropologue Ruth Benedict ou Oliver Cox que l’historien George M. Fredrickson soutiennent qu’avant l’époque moderne les antagonismes auraient été de type religieux ou culturel. Francisco Bethencourt écrit quant à lui : « Les préjugés concernant l’ascendance ethnique, associés à des actions discriminatoires, ont existé à différentes périodes de l’histoire. » La frontière est souvent très floue entre hostilité religieuse et hostilité ethnique. L’Espagne des statuts de pureté de sang, c’est-à-dire de la discrimination des juifs convertis, qui ne présentaient plus de différences religieuses, est « un cas clair de préjugés précoces concernant l’ascendance ethnique, associés à des mesures discriminatoires institutionnalisés ». Il en est de même de la persécution ancienne des Tsiganes, pourtant chrétiens. Dans le monde des croisades (c’est le point de départ de l’enquête du livre), le préjugé concernant l’ascendance ethnique est fort répandu en Europe comme au Moyen-Orient. Bref, le racisme n’a attendu ni la modernité, ni le capitalisme…
La division entre deux espèces de racisme, le racisme-concurrence et le racisme-exploitation, se retrouve aussi dans la tradition marxiste.
Seconde idée déstabilisée : le racisme serait un phénomène européen intimement lié à la traite transatlantique. Pour notre historien, « le racisme n’est pas un phénomène propre au monde occidental ». Le chapitre consacré aux comparaisons mondiales est éloquent. Citons-le longuement : « Le mythe de l’empereur jaune Huang Di, qui serait né en 2704 av. J.-C., considéré comme l’ancêtre de tous les Han, joua certainement un rôle dans la tradition reprise par les réformateurs chinois au XIXe siècle. […] Les Chinois découvrirent tardivement les peuples africains, mais dès le XIIIe siècle, du fait de leur peau noire, leurs cheveux bouclés et l’habitude de manger cru, ils furent assimilés à des esclaves du diable. L’opposition entre blanc et noir peut être observée en Chine dès les premiers temps, comme dans d’autres cultures asiatiques : l’éloge de la peau de “jade blanc” se retrouve dans la poésie la plus ancienne, et les dégradés de couleurs ne séparaient pas seulement les Chinois des autres peuples du monde, mais distinguaient également les travailleurs “à tête noire”, montrant la relation entre les divisions externes et internes (sociales), comme en Europe. »
Le racisme et l’apparition du capitalisme
Pour autant, évidemment, il s’est bien passé quelque chose de nouveau à l’époque moderne avec l’apparition du capitalisme et le développement de l’impérialisme. Avec la colonisation, « la classification raciale européenne » s’imposa universellement et engloba tous les peuples du monde. Les politiques coloniales européennes perturbèrent ou renforcèrent les pratiques interethniques à l’œuvre. Le développement d’un racisme prétendument « scientifique » « renforça l’action discriminatoire, car il cristallisa les préjugés ethniques, leur conférant un statut supérieur de connaissance ».
Le racisme renvoie à « la lutte pour le monopole du pouvoir social » et non pas seulement à la monopolisation des moyens de productions et de l’emploi.
Le développement du nationalisme, qui entraîna « la fusion de la nation et de la race, avec une identité collective fondée sur l’idée d’une langue et d’une ascendance communes », fut un puissant facteur aggravant. Alliées aux nouvelles capacités répressives des États, les politiques racistes allaient atteindre des niveaux sans précédents. Le XXe siècle est inauguré par des génocides : celui des Herero en Namibie, des Arméniens en Turquie. Le nazisme comme projet de mise en œuvre d’un « système esclavagiste basé sur des théories raciales dans l’Europe du XXe siècle » constitue l’acmé de ces politiques. Outre l’extermination, l’efficacité esclavagiste des nazis est sans précédent : ainsi, note l’historien, « l’Allemagne réussit à absorber autant de travail forcé en six ans que toutes les colonies européennes d’Amérique en trois cent cinquante ans ».
Un racisme également ancré dans le monde social
Pour Bethencourt, les préjugés concernant l’ascendance ethnique, associés à des pratiques discriminatoires, ont été « motivés par des projets politiques ». La motivation politique est incluse dans la définition du racisme. Mais que veut dire l’historien lorsqu’il parle de « projets politiques » ? S’agit-il d’un projet émanant du pouvoir d’État ? Ou de projets de groupes sociaux ou d’individus ?
Le développement d’un racisme prétendument “scientifique” “renforça l’action discriminatoire, car il cristallisa les préjugés ethniques, leur conférant un statut supérieur de connaissance”.
Nous voudrions terminer sur le risque de lier de façon systématique le racisme à des projets politiques d’État. Il faut bien préciser que Francisco Bethencourt ne le fait pas. Il mentionne, par exemple et entre autres, en 1348 « la première grande attaque contre des juifs dans le quartier juif de Barcelone, suivie d’actions similaires en 1383 à Lisbonne et en 1391 à Séville ». Ces attaques ne sont pas initiées par l’autorité royale. Elles sont tout le contraire : un défi à cette autorité. Il y a bien là un racisme, mais qui ne doit rien à l’État et qui naît dans les profondeurs du monde social.
Pourquoi insister sur ce point ? Parce que de nombreuses analyses contemporaines du racisme font de ce dernier un pur produit de décisions politiques : on parle volontiers de fabrique du racisme par les médias, les élites, la classe dominante. Et on a l’impression que le racisme est injecté de l’extérieur dans une société qui, sans cela, serait vierge de tout conflit de ce type.
L’analyse devient idéaliste puisque les idées racistes des médias et des élites semblent mener le monde, paraissent capables de mouvoir des populations entières. Et on se prive alors de questions importantes : comment naît dans la texture même des expériences sociales des individus la tentation raciste ? Quels facteurs, au sein de ce vécu, activent ou au contraire inhibent le racisme ? Autant de questions auxquelles il faudra bien répondre si l’on veut pouvoir penser des politiques antiracistes efficaces. l
Florian Gulli est membre du comité de rédaction de Cause commune.
1. Florian Gulli, Antiracisme : 150 de combats. 40 grands textes, Paris, Les éditions de l’Humanité, 2022. 360 p.
Cause commune n° 49 • mai-juin-juillet 2026